mercredi 31 août 2022

"Autobahn": l'univers de Lola Maria Muller: l'insoupçonable perception de l'éphémère !

 

Dans l’installation Figures, titre provisoire  Lola Maria Muller retraçait à travers un dispositif entre le livre, le film et la fresque son périple à travers les paysages des roches du Eldhraun, en Islande, formé à la fin du XVIIe siècle par une éruption volcanique qui a englouti les lieux sous des torrents de lave. Cette œuvre poursuivait déjà la recherche de Lola Maria Muller autour de « l’expérience du paysage ».

Cette fois l'exposition "Autobahn" cet été en Avignon à la Galerie du Verbe Incarné poursuit cette aventure singulière d'un corps intégrant le paysage dans son déplacement physique: la photographe est au volant d'un véhicule qui sillonne les autoroutes et saisit le paysage industriel ou "bucolique"dans la vitesse-mouvement de sa circulation. Pas de cliché "harmonieux" ni réfléchi, pas de pause et de cadrage figé, mais une hallucinante course contre la fixité, l'immobilité. Le regard file doux devant cet arrêt sur image dans la prouesse d'une vision floutée, aspirante, qui vire au vertige de la corporéité insoupçonnée de notre perception. "Physique" est son point de vue fugace, futile comme un balayage rémanent d'un ballet de lumière, de traces et signes au service de photographie immatérielle. Pourtant le sujet est "grave" et pesant: le paysage industriel, le no mans'land ou non-lieu qui se profile, indistinct est un territoire magique, ourlé de lignes, de formes évoquant un univers froid, vide, ou seuls les ombres, les matières, les cieux semblent habiter un espace indéterminé, miné d'absence, de désertification, d'abandon.Comme une toile impressionniste contemporaine, nourrie d'une autre histoire laborieuse. Les architectures captées par l’œil à l'affut de l'artiste se métamorphosent, stabiles, mobiles, comme pour un passage, une danse linéaire des formes que la rémanence seule peut provoquer.On y décèle une poésie de l'instant improbable, un soupçon d'onirisme factuel qui renvoie à du rêve, de la magie triviale que ces lieux visités par une voyageuse incongrue provoquent. On chavire réellement devant ces photographies étranges qui prolongent une réalité en œuvre floutée, ou sous l'impact d'un geste d'effacement.Au loin, les formes se transforment puis s'immobilisent dans des postures, attitudes et statures quasi humaines.Le corps de l'artiste impliqué dans ce traçage immédiat d'un état de déplacement perpétuel.

L’exposition « Perspectives XVII » à La Chambre, à Strasbourg, présentait les œuvres des cinq jeunes photographes qui ont bénéficié en 2017 du programme d’accompagnement professionnel « Perspectives ». Les travaux de Morgane Britscher, Mélodie Meslet-Tourneux, Lola Maria Muller, Hélène Thiennot et Amandine Turri Hoelken reflètent la diversité de la création contemporaine émergente.s

Lola Maria Muller screenshot. "Skafarhreppur lava fields" Iceland 2017 installation

Et à la manière de Kraftwerk:"Wir fahren, fahren, fahren auf der Autobahn Wir fahren, fahren, fahren auf der Autobahn Vor uns liegt ein weites Tal Die Sonne scheint mit Glitzerstrahl Wir fahren, fahren, fahren auf der Autobahn Wir fahren, fahren, fahren auf der Autobahn Fahrbahn ist ein graues Band Weiße Streifen, grüner Rand"......

lundi 29 août 2022

"Hamlet" forever !Trois facettes d'un personnage complexe mises à nu pour le meilleur de sa légende.

 

Cet été à Bussang, on venait vivre l’épopée Hamlet ! Cette figure mythique a été pour la première fois présentée sur la scène du Théâtre du Peuple. Trois versions étaient proposées afin de d'offrir une expérience inédite en France : Hamlet de Shakespeare, qui fut suivie par son adaptation contemporaine et insolente, Hamlet-machine de Heiner Müller. Enfin on a  retrouvé l’interprète de Hamlet, seul, pour un face-à-face intimiste avec le spectacle (HAMLET, à part). 

 
Au théâtre comme en musique, il y a des grands tubes, les incontournables, ceux dont le refrain ou la citation ont parcouru le monde. Celui qui reste en tête de ce classement depuis des siècles, c’est bien Hamlet. Pourtant, c’est la première fois qu’il est représenté à Bussang, sur la grande scène du Théâtre du Peuple. « Mettre en scène Hamlet aujourd’hui, c’est mettre en scène l’histoire du Théâtre » nous dit Simon Delétang. Il ne s’agit pas pourtant d’historiciser cet Hamlet, mais plutôt de créer du vivant, du présent, du mouvement ; que l’élégance des déplacements contraste avec l’enlisement de la pensée et l’inaction. « Créer un cadre propice à la mise en valeur du drame et des interprètes » et le metteur en scène, par son goût pour la scénographie, maîtrise cela parfaitement.

Hamlet est une œuvre placée sous le signe de la mort, de la vengeance, de la vanité et c’est en cela qu’elle est profondément poétique. Ici, la forêt de Bussang est la compagne fidèle de ce projet où la force des images scéniques rejoint la puissance des mots.

Il fallait pour cet événement réunir une grande troupe, c'est celle de Bussang, composée traditionnellement d’artistes professionnels et amateurs et c’est le comédien Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française qui nous fait l’honneur d’incarner Hamlet. 

Car l’enjeu de cette épopée autour de la figure de Hamlet est d’offrir un chemin jusqu’à Hamlet-machine. Pour la première fois en France, les deux œuvres sont présentées dans la continuité et peuvent ainsi s’éclairer l’une au contact de l’autre. 

Trois Hamlet dans le bon ordre pour mieux cerner le personnage très complexe qui hante les scènes théâtrales et a animé le metteur en scène directeur du Théâtre de Bussang! 

C'est un chalenge et un très beau projet, et l'expérience d'enchainer les trois propositions irait presque de soi, tant l'intelligibilité des propositions est forte, fondée et convaincante

D'abord, il y a le comédien phare Loic Cordery que l'on retrouve dans les trois pièces qui avoue être épuisé, fourbu par cette expérience titanesque: on a peine à le croire avant d'avoir vécu soi-même et physiquement l'enchainement. C'est sans doute le Shakespeare qui remporte  les faveurs tant le rythme, les acteurs et la mise en scène déborde à la fois d'humour, de tragédie et de limpidité Quelques très belles scènes quasi chorégraphiques de passages des comédiens traversant la scène comme chez Emma Dante ou un duo de danseurs quasi expressionniste à la Mary Wigman ou Doris Humphrey...La troupe de comédiens qui vient éclairer une part de l'intrigue est un aveu sur le théâtre "de souricière"...Le fond de scène arborescent est une image toujours aussi forte: ici c'est l'enterrement d'Ophélie qui tel un tableau de Courbet anime la tragédie et méduse par la beauté du mouvement lent du cortège noir.

Car ici le noir et le blanc sont de mise dans les costumes et les praticables, murs armés pour protéger ou dévoiler les crimes...Les crânes sont ceux de Gerhard Richter dont l'immense bougie rappelle cette servante qui veille sur le théâtre sans cesse, maitresse des lieux et des esprits.

Une expérience qui fera date et imprime les esprits de tous ces spectateurs fidèles de Bussang!

Et "Hamlet Machine" de conclure ce marathon comme objet scénique indescriptible mise en scène de textes et références sur Hamlet dans tous ses états de siège!