mardi 18 février 2020

"Yours, Virginia": du ballet ! Etre soi au bon endroit, lieu de la danse.

[CRÉATION]
Pièce pour l’ensemble de la compagnie

Pour cette ambitieuse création, le chorégraphe israélien Gil Harush, auteur de The Heart of my Heart pour les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin au printemps 2018, exprime toute sa passion pour la personnalité et l’œuvre de la romancière et essayiste anglaise Virginia Woolf qui a tant marqué l’histoire de la littérature du xxe siècle avec des œuvres telles que Orlando : a Biography, The Waves, Mrs. Dalloway ou A Room of One’s Own. Sa correspondance avec son mari est à elle seule une expérience de lecture saisissante et déchirante.
Elle s’interrompit quelques heures avant qu’elle ne décide de mettre fin à ses jours en se noyant dans la rivière qui jouxtait Monk’s House, leur maison,dans le village de Rodmell dans l’East Sussex. Peu de voix de son époque ont autant compté. Et aujourd’hui encore, la liberté et le génie de Virginia Woolf, son audace formelle, son univers poétique et l’idée qu’elle se faisait de la femme écrivaine indépendante sidèrent toujours autant, plus de soixante-dix ans après sa disparition.
Gil Harush développe son hommage à Virginia Woolf dans une pièce qui est interprétée par l’ensemble de la compagnie.




Les lieux de là, le lieu de la danse, "la vague" à l'âme, à la mélancolie, à la folie, à l'hystérie; la "vague" à la meute, à la foule qui s'émeut de tant de fougue, d'abandon, de laisser faire, sur les corps convoquées à revêtir ces habits, cette peau du monde, d'un monde tel que Virginia Woolf imaginait les contours et le dedans...Gil Harush attrape la figure de l'écrivaine, auteure troublante de tant d'ouvrages, de correspondances que Emmanuelle Favier a rassemblés pour mieux se pencher sur sa "personne".
Multipliée en tant que femme dans des évocations diverses, d'amante, de femme dresseur d'hommes rassemblés, couchés à ses pieds, devant la guerrière combattante.Images de groupes circulant au gré de la musique, collages inspirés de morceaux de référence, baroques ou plus contemporains, rehaussée par la présence sur scène du pianiste.
Deux parties distinctes se dessinent et offrent à cette pièce, unique en son genre "dégenrée", un aspect une appréhension curieuse: les mouvements sont secs, directs, presque autoritaires, syncopés.
Les pieds flexs, le corps étirés comme des athlètes, ceux des "locomotion" de Muybridge en redondance.
Femmes et hommes s'opposent en groupe distincts, tribus mobiles, giratoires, mues par des aspirations, rotations ou glissements progressifs.L'esthétique quasi olympique de corps canoniques voués à la virtuosité de pas, attitudes et pauses mesurées.
Tout ici converge vers une interrogation sur l'être avec les autres, sur la communauté, l'isolement de la page blanche de l'écrivain, mais aussi l'irrésistible attirance et nécessité du groupe.
L'assemblée célébrant l'humain, son lieu d'attache, son endroit de convergence où il a pied , se porte bien
De très beaux portés sublimant ce désir d'appartenir à l'autre, pilier et fondement de soi.
La chorégraphie limpide, celle de l'eau qui sourd et coule de source, inonde le plateau par son évocation de vague, bordée par les corps qui tanguent, font front et s'offrent au flux et reflux de l'écriture de Gil Harush. De beaux détirés, de petites courses vrillées, un don pour isoler des personnages parmi la foule, de magnifier des duos ou trios: étranges "appuis têtes" comme rebond
Un univers de sculptures et d'architecture mouvante se dresse, se renverse, inverse les rôles, tête- bêche pour former des êtres hybrides inconnus.Un bocal bleu comme "bulle" d'air qui se promène, de l'immobilité à la conquête simultanément d'éléments disturbants qui bougent.
Des relations glacées, abruptes aussi entre hommes et femmes, lutte incessante au coeur de groupe constitués des deux "genres", féminin, masculin.
Fluidité d'un couple qui borde la harpe et la flûte d'un des morceaux convoqués pour ébranler la danse, la propulser au coeur du plateau envahi de multiples propositions simultanées.
Un ouvrage hors du commun que ce "Yours, Virginia", plume débridée d'un chorégraphe au coeur de l'analyse : équilibre, déséquilibre des êtres, gestes désordonnés,célérité, syncope et vélocité hallucinante de comportements étranges, dérangés, déplacés.Confusion et fusion des corps pour semer le trouble dans des unissons parfois très mécaniques, bien huilées.
Deux faunes couronnés s'enlacent, célèbrent la nudité, la beauté canonique.
Alors que dans le camp des femmes, les hommes à quatre pattes soumettent leurs humeurs. Gynécé, tranquille icône de l'univers de Virginia, valse lente de deux créatures en fond de scène...On  a de cesse de tout voir, tout capter tant cela fuse: image d'une carapace que l'on ôte, costumes étranges que ses slips et gaines moulant des corps athlétiques.
Et qui sont-elles ces femmes dont les prénoms énumérés esquissent une musique mélancolique où l'on retrouve son identité...
Une scène marquante où le pianiste convoque chacun des danseurs à s'unir à son jeu, esquisser quelques notes et laisser sa place à un autre, construisant la musique comme un manège, tourne collective d'un manifeste en faveur de l'esprit de communauté, entourant le soliste !
Les danseurs du Ballet, évoluant dans cette forme aujourd'hui rare de "ballet", oeuvre complexe et construite tisant des formes, des entrelacs de pointes et de flex, de promenade, de divagation de la pensée en mouvements
En soulèvement aussi, à la manière de Virginia ...


Distribution :
Chorégraphie : Gil Harush Musique : Benjamin Britten, Dmitri Chostakovitch, Philip Glass, Arvo Pärt, Ralph Vaughan Williams
Direction musicale : Thomas Herzog Dramaturgie musicale : Jamie Man
Costumes : Gil Harush Scénographie : Aurélie Maestre
Lumières : 
Les artistes :
CCN • Ballet de l’Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse
mardi 18 février de 20h00 à 22h00
Opéra National du Rhin - Strasbourg
prix : 22€

samedi 15 février 2020

Les "1001" à Pfaffenhoffen: ça compte pour de bon !


Mais qui sont-elles ces "1001" qui se dissimulent derrière un chiffre, nombre mythique aux mille et une facettes..?
Deux femmes qui aiment définir, inventer de nouvelles règles du jeu, du "nous" en autant de péripéties et de set, de manches à exécuter pour trouver les énigmes du Sphinx, faire tourner nos méninges et ne pas "ménager" les taches du quotidien, charge mentale féminine, vaste illustration de ces "soldats d'opérette", de  pacotilles en rangées serrées...Ici on dépose ses valises pour un bivouac salutaire au pays de l'intriguant, de la surprise, de la balade buissonnière dans des univers plastiques, esthétiques, entre naif et art brut, entre art singulier et "ouvrages de dames" très stylés...Décliner les formes, accumuler les objets, recollecter , fouiller aussi les abysses de nos mémoires, de notre inconscient collectif...Ce qui nous met en empathie, en sympathie avec leur démarche artistique!


"Se mettre en jeu", se mettre en scène en autant de duos, duels, où l'on voit les deux protagonistes en photo, autoportraits, se combattre, se frotter, rivaliser d'imagination, se confondre aussi, ne sachant plus qui a fait quoi..Pour les "actifs" des kits de survie à faire soi-même pour ne perdre le nord de la créativité.Monter sa pièce soi-même, pour des "pièces montées" dignes de pâtissières de génie!
"Habiter le monde", clefs en main pour dénicher l'incongru, trouver la serrure et ouvre des portes multiples.Ne plus "savoir sur quel pied danser" !


"Dans le texte", toujours soutenu par des expressions populaires, naïves mais fondatrices d'évidence!
 et "faire bonne impression" en autant de pixels revisités.
"Jeux d'épreuves", bien moulés, "Papiers peints découpés" comme des ouvrages raffinés, exercices de style maniérés fort édifiants à propos de ce qui recouvre nos murs familiers
"10001 au quotidien" sans contrefaçon puisque le chiffre est toujours respecté dans chaque objet crée, règle du jeu stricte et validée par chacune des protagonistes, enfin dévoilées: Corine Kleck et Véronique Moser, artisanes créatrices de ces jeux, tours de passe-passe, de cache-cache, de passe muraille d'un art singulier
Reproduire, jamais à l'identique, c'est la faute aux copies non conformes à l'originel, indisciplinaire et pas sage du tout!
Quand on "repasse" c'est pour mieux gagner en farniente ménager, en pin up déjantée..Des photos de familles de femmes au bord de la crise de nerfs, en  état de colère à la Almodovar, enfermées dans des vitrines dont elles ne peuvent s'échapper...Claire Bretecher veille au grain de ces Agrippine colorées de fantaisie et de vérité mélangées.

Tout le charme et le ravissement d'une démarche que Marguerite Duras ne saurait renier; des recettes d'une cuisine décalée, déplacée pour le régal d'un festin: celui de Corine et Véronique...Banquet des sophistes éclairés!
1001 raisons de "visiter" ce "déballage" jouissif , parcours enchanté d'un monde qui rejoint si judicieusement l'esprit d'un musée vivant de l'imagerie populaire, bien présente dans notre "quotidien" fantasmé...
On joue sans tricher au jeu de l'amour et du hasard, bien guidé par deux coachs avisées !

1001 : le conte est bon !!! Nos deux Shéhérazade nous tiennent éveillés !

Au Musée de l'Imagerie à Pfaffenhoffen jusqu'au 3 Mai

"Shaker Kami": Nik Bartsch et les Percussions de Strasbourg: chamane et serviteurs du cosmos.


« SHAKER KAMI » – PREMIÈRE
Dans la continuité des collaborations avec le monde du Jazz (Andy Emler Megaoctet, Bobby Previte, Franck Tortiller Quartet…), les Percussions de Strasbourg s’aventurent dans l’univers du jazz minimaliste de Nik Bärtsch. Son travail est au carrefour de la musique contemporaine et du jazz, et se nourrit d’influences venues du funk. Dans sa musique, l’utilisation de la répétition et de structures à base d’entrelacement d’éléments laissent entrevoir l’influence de la musique minimaliste, et en particulier celle de Steve Reich.

La nuit est venue: du haut des cursives de la salle de concert, des grillons, des criquet craquettent de concert, cliquettent dans le noir: nuit d'été, charmeuse où l'on entend des coléoptères voler dans un silence recueilli. Salle comble et attentive, mise au pas par cette ambiance quasi hypnotique, entrée en matière pour cette "création mondiale"...Devant nos yeux et oreilles pétrifiées...Des sons crochetés, comme des graines secouées, des timides percussions naturelles, réunies pour une petite cérémonie rituelle, les six musiciens tout en noir dans l'obscurité....
Puis c'est la montée sur scène, estrade qui accueille cette ronde  dans des rythmes répétitifs sempiternels, en attitude sculpturale, six personnages à la Rodin, gestes des mains comme dessinés dans l'espace donnant chair et couleurs à ses graines secouées comme les soupesant, les considérant pour leur jouissants crissements. Transe et hypnose au poing. Puis chacun regagne sa place, son "endroit", son pupitre pour entamer une longue et belle litanie: c'est parti pour un voyage au long cour, répétitif, enivrant, façon et griffe Nik Bartsch mais de surcroît épaulé par le savoir percuter de Percu ! Mélange, alternance, mariage pour un "duo" duel de formations: un soliste pianiste renforcé par une couronne de percussions efficaces dont le langage propre et singulier se mêle aux touches de notes de notre pianiste, tr-ès zen, en moine tibétain, maitre de cérémonie païenne. Très riche en couleurs, carnations dans un jeu sensible de boite à musique, d'évocations d'univers et d'atmosphères variées, appropriées à cet ensemble singulier, unique. Paysages avec son de cloche, scie chuintante, claquements, frappements de tiges de bois... Le pianiste s'agite, s'émeut percussif tout de sons scintillants, lumineux, acidulés: une belle montée en puissance, envahissante, déferle, quelques sonorités brésiliennes avec des batons de pluies et maracas... Ou au royaumes des cigales qui crissent, frottant leurs élytres pour nous charmer, nous appeler à les rejoindre. Horlogerie détraquée aussi, en tempi rythmés, démontée pour tuer le temps, le modifier ou le pétrifier. ça sonne, ça défile et va bon train, clinquantes envolées, puissants timbres et volumes réunis.
Une reprise du piano comme leitmotiv et enluminure, transformée par tous les bouts de cet instrument devenu percussion, modifié par la proximité intime de l'ensemble des cinq musiciens aux commandes. Belle osmose, vases communicants entre instruments et accessoires divers et variés: son propre écho comme sans voix qui se déchaîne puis retourne à sa source, calme et tranquille. Nik Bartsch, mentor et chamane, chef de tribu bordé de compagnons nouveaux et conquis par ce côté jazzy orchestral, puissante évocation d'univers sidéraux, spirituels, incandescents.
Une réunion à batons rompus, percussions à cappella, solo de piano pour des instants uniques de grâce...Ruptures cinglantes, surprises, détournement de l'attention: du tout Nik Bartsch, relié aux sonorités des Percu, jamais retranchées, toujours magnifiées par ce compagnonnage inédit.  Amoureux des rencontres, chocs et découvertes ont été conquis!

Au Fossé des Treize dans le cadre de la saison Jazzdor à strasbourg le 14 Février

SUISSE – ARGENTINE – FRANCE
Nik Bärtsch, piano
Galdric Subirana, percussions
Enrico Pedicone, percussions
Rémi Schwartz, percussions
Flora Duverger, percussions
Théo His-Mahier, percussions
Olivier Pfeiffer, ingénieur du son



vendredi 14 février 2020

"Yours, Virginia" : des vagues à l'âme, une chambre à soi...


Dans le cadre du ballet Yours, Virginia - Bruno Bouché, le directeur artistique du Ballet de l'OnR, vous convie à un échange autour de la personnalité unique de l'écrivaine féministe Virginia Woolf, en présence de Emmanuelle Favier, auteur de l'oeuvre Virginia (paru en Août 2019) et de Irène Filiberti (POLE-SUD CDCN)

Un échange fructueux sur la lecture des œuvres littéraire et chorégraphique interpellent l'auteure, écrivaine Virginia Woolf...
Ou comment s'affranchir des injonctions sociales, patriarcales, comment décrire l'essence d'une vocation dans un récit poétique, littéraire et subversif à la façon "Woolf" ?..
Comment dans une nouvelle dramaturgie, le chorégraphe Gil Harusch va-t-il éviter biopic, histoire pour créer un "ballet" revendiqué comme genre, ballet d'aujourd'hui, prise de "parole" qui se libère sur la domination , prise de "gestes" façon Virginia. Le livre a circulé parmi les danseurs du Ballet du Rhin, expose Bruno Bouché en réponse à l'introduction de Emmanuelle Favier: pourquoi Virginia aujourd'hui? Ce "féminisme" jamais revendiqué comme tel par l'écrivaine, cette résurgence de sa figure fait questionnement, interroge: ici pas d'affirmation idéologique mais plutôt pragmatique, dans le concret, comme un modèle, une "grande sœur" fondatrice du genre dégenré qui s'autorise à être artiste femme, à la marge. Transposer la littérature dans le vivant, la danse "ce que lui fait à lui, chorégraphe, Virginia": du vampirisme, de l'irrespect hors norme face à une œuvre intouchable mais accessible à qui veut bien la visiter sans œillères.. Sans idée préconçue, cliché ou autre falsifications douteuses.Du subjectif, pas un "hommage" à l'auteure: il y développe sa singularité, une image genrée qui se représente. Prendre en charge son émancipation, donner fin à sa vie, aussi..Une force psychique que le chorégraphe analyse comme thérapeute très concerné!
Question de "genre" sur les "mots" de Virginia qui se répandent , touchent l'intime: des mots justes pour convoquer le silence, le geste dans la différence."J'ai renoncé à la prise de parole", "c'est écrire qui me donne mes proportions" dans la vie, dans l'espace: crédo commun aux trois auteurs: chorégraphe, écrivaines.
Un travail sur le déséquilibre s'amorce, se ressent: habiter son corps, son lieu à soi, l'endroit du corps où l'on se sent "bien". Correspondance entre psyché et Terpsichore !!
La chorégraphie est "genrée" sur les partitions corporelles et musicales: désir, sensualité, jeux de liberté sur sa propre identité, sa norme en tant qu'individu. Corps respon danse !
On retrouve la "vague" comme motif de l'écriture chorégraphique: l'élément liquide, auditif aussi du son, de la musique, présente, inventée, crée pour l'occasion du ballet.
Les mouvements sont "eau", vague, liquide, vase aussi.Les costumes changent dans une volonté de déconstruction du genre "ballet" mais respectant , infléchissant l'évacuation d'une intrigue, d'une histoire, d'une narration intempestive.
Virginia ne "raconte pas d'histoire"? c'est ce qui se passe dans l'humain qui la questionne, l'intrigue, la tarabuste et taraude. De même pour Gil Harush et sa fabrique de la pensée qui tient l'affectif et l'intellect, soudés.Pensée en marche, en mouvement, comme celle de l'écrivaine, à part.
Même démarche. Le groupe de danseurs y est masse physique, psychique alors que chaque individu y est aussi traité comme un être unique qui s'en détache, s'en extrait.

Vagues à l'âme, vagues alarme qui divaguent. Comme celle de la sculptrice Camille Claudel ou de la danseuse Isadora Duncan.

Une grande osmose avec l'orchestre "vivant" présent, son chef impliqué dans la recherche musicale adéquate est une grande joie pour Bruno Bouché, enthousiaste.Des images lui restent imprimées, travaillant corps et esprit, qui le poursuivent de leur impact, leur résonance: questionner le réel pour le faire"bouger"...
Des "impossibles" s'y expriment, jamais résolus, en suspens, en suspension, en suspens énigmatique..
Chutes, courses et ruptures, empêchements au registre de ce qui n'est jamais "illustration": c'est dense, touffu, multipliant les points de vues, brouillant les pistes de focales, comme l'écriture de Virginia, femme combative, pleine d'humour, de mélancolie aussi.
On se débarrasse ici des clichés sur son personnage, on prend des "états de corps" de lecteur, de spectateur impliqué, concerné.Ce n'est pas une "distraction" ni un divertissement mais une immersion en plongée dans une découverte de soi et de l'autre.On y "considère" le public respectueusement pour qu'il découvre matière et propos pour s'y transformer."Satisfait" d'être ainsi considéré, ouvrant des horizons multiples, des visions sur toutes ses propositions de lecture. Comme Camus, avoue Emmanuelle Favier qui vit à la fois la solitude de l'écrivaine et le désir de partage, d'incarnation de ses œuvres: par la lecture, par le jeu des comédiens ou danseurs qui donnent corps et voix à une œuvre écrite, composée.
Elle a fait elle même feu de tout bois pour son ouvrage sur Virginia: essai, journal intime, critiques, romans: tout ce qui "correspondait" à son désir de traduire, de passer en relais et flambeau, l’œuvre de cette femme en rébellion. En soulèvement.
"Votre" Virginia, bien à vous, de beaucoup de vous, des uns aux autres ..
Une signature, dédicace, correspondance "timbrée", affranchie, libre !


Gil Harush crée des états psychologiques sur le plateau en tant que thérapeute aussi: le geste est un moyen d'expression, qu'il soit tribal, académique ou appartenant à d'autres codes, grammaire ou registre.Des états de groupe en émergent. Être à l'endroit où l'on veut être, toujours
Comme l'angoisse face à la  page blanche, comme le plaisir de la savoir remplie, après.
"Le texte me remplit", les acteurs" remplissent les mots de mes pièces de théâtre" pour Emmanuelle Favier.
Et pour Bruno Bouché, "l'endroit" c'est le studio de danse, le lieu où il trouve sa "place" et construit sa sémantique avec ses danseurs.
La "solitude" pour chacun restant nécessaire ou effrayante!

Très belle rencontre, tissée de complicités, de correspondances multiples aux entrées et sorties, cour et jardin, prolixes et prometteuse d'un "ballet" retrouvé sous sa forme complexe d'oeuvre nourricière§
Et buissonnière aussi !

A la Salle Blanche librairie Kléber le 13 Février



"Histoires d'amour": valses, hésitation...Possesion !

Histoires d’amour

© Gregory Massat S’ouvrant par une lugubre marche funèbre baignée de souffrance, la Symphonie n°5 de Mahler ressemble à un voyage initiatique des ténèbres à la lumière. Certains virent dans son sublime et suspendu Adagietto - rendu mondialement célèbre par Luchino Visconti, dans Mort à Venise - une vibrante déclaration d’amour du musicien à la jeune Alma Schindler rencontrée pendant l’écriture de ce chef-d’œuvre (et avec laquelle il se mariera, en mars 1902). De folle passion, il est aussi question dans la pièce qui ouvre cette soirée, Prélude et mort d’Isolde, d’un compositeur que Mahler adulait.

Programme 
Wagner : Prélude et mort d’Isolde.

C'est un cor glorieux qui entame la partie, suivi des percussions: tout s'anime, s'enfllamme, se réactive, se ravive... Vibrer, s'émouvoir passionnément par ses ondes fluides, aisées qui rapidement deviennent menaçantes...Un drame se profile, bribe de valse, de berceuse enrobante, cajolante pour couverture de dissimulation, de deversion..En crescendo glorieux, ascension martiale, pompeuse, grandiloquente à souhait ! Comme une mêlée de flux profonds, souterrains, mélange savant de tonalités, de genres musicaux, de puissance et fougue, éclatante, jaillissante .Une valse aux accents discrets, dissimulée sous la masse sonore se détache, comme avortée, elle disparait peu à peu: la vie s'en va, se défait, impossible accésibiluité à l'immortalité de l'amour ressenti. Les sons se fracassent encore, s'entrechoquent: turbulences météorologiques du coeur et de l'âme, de l'esprit aussi en répercutions, fracas. Le chef d'orchestre, de dos, comme le célèbre tableau de Caspar David Friedrich, "Voyageur au dessus de la mer de nuages" ...Romantique à l'envi.
Puis tout rentre dans l'ordre après cette tourmente mortelle où les amants, Tristan et Isolde, disparaissent dans le flux et reflux éperdus de souffle, de respirations étouffées..


Mahler : Symphonie n°5 en do dièse mineur.

 Une "jolie" valse précieuse riche, charnelle se profile, clinquante, colorée pleine de cliquetis et clochettes: une inversion soudaine comme un coup de théâtre fait irruption, comme une danse d'un couple fondu dans la foule: touches de violon solo, clarinette légère en sautillements raffinés.Dans cette lente introduction langoureuse, romantique des cordes, l'ampleur de déploie en lent suspens impressionant: grande fluidité mélancolique, puissante au poing. Presque ou quasiment valse chaloupée, aérienne, lumineuse.
La harpe, discrète s'imisce dans ce malstrom, flux et reflux des ondes musicales qui se propagent comme des ronds dans l'eau. Puis en vagues succéssives, reprises pour mieux déferler, prendre de l'élan et éclabousser l'éther: orage, tempête, tourmente sur la mer déchainée des sentiments, comme un navire en perdition.
Cor, vents qui tournent, qui se lèvent dans un magistral final, matial, quasi marche funèbre, lente montée en puissance d'un drame annoncé.
Plus festifs cependant, des accents de cabaret, de cavalcades menaçante, grondante, résonante créent une sorte d'atmosphère de cirque, d'arène dangereuse: hallucinantes et enthousiasmantes visions dantesques, transports volumineux des sons...Ronflants, démesurés...Triomphants ou chaotiques. Un retour aux fragrances funèbres, au calme apparent, soutenu fait croire à une acalmie.Vers une reprise des flux, empathie emphatique avec cette musique déferlante, galopante, insensée! Le chef d'orchestre bondit, saute, électrisé, affolé tout en symbiose corporelle avec l'énergie musicale qui se dégage de cette oeuvre magistrale qui laisse pétrifié comme deux amants soudés pour l'éternité !
Sturm und Drang en emblème émotionnel, pathétique et renversant comme la musique de Malher sait nous effrayer, nous "déplacer" de nos codes et frontières sonores. Décapant, renversant, sidérant de mouvements turbulents...Folle esquisse de joie, de mort, d'amour entre Eros et Thanatos, son coeur balance fougueusement...Valse de mort qui entraine avec elle dans son courant plus d'un amour "transi", pétrifié, menacé par le temps et l'érosion. 

l'OPUS galvanisé par un programme de circonstance: des histoires d'amour impossibles révélant le génie de chacun de ses compositeurs dont on ne peut renier filiation, influences et sublimation complice.


Distribution
Aziz SHOKHAKIMOV : direction.
Et l'orchestre philarmonique de strasbourg !

jeudi 13 février 2020

"Douceurs et sentiers rugueux": Pascal Dusapin:rameaux,racines et nervures musicales....

A l'occasion de la sortie de son nouveau CD chez TAC, l'Ensemble Accroche Note, en collaboration avec le Conservatoire de Strasbourg et la HEAR, organise une journée consacrée aux oeuvres de Pascal Dusapin. Cette journée se déroulera autour de différents moments forts (masterclasses, colloque...) et se clôturera par le concert monographique "Douceurs et sentiers rugueux", en présence du compositeur !

Mercredi 12 février - Cité de la Musique et de la Danse, 20h
➡️Concert monographique / Douceurs et sentiers rugueux
Avec la participation de l’Ensemble Accroche Note et des étudiants de la HEAR et du Conservatoire



Au programme :

 "Trio Rombach" pour clarinette, violoncelle et piano 1998
Le temps s'étire, ruiselle du piano, en sacades, dans la briéveté des sonorités egrenées. Joyeuse sarabande enjouée, les tonalités s'y mélangent, se confondent dans une belle vivacité. Des acalmies en contraste viennent déposer sérénité et recueillement, le piano en touches syncopées: on avance pas à pas dans l'opus, hésite, virevolte au passage: le violoncelle se lamente dans les sons graves, puis la fulgurance irrésistible du piano, libérée, irradiante fait du morceau une oeuvre brutale, rude, abrupte mais pleine d'un charme ardu et déroutant.

"Etude pour piano n°6" 2001
Hongye Lie se joue des difficultés pour cette œuvre où le piano s'écoule, s'égoutte, libre, fluide , evanescent, liquide: ses mouvements de tête et de corps accompagnant le tumulte évoqué dans de belles accélérations.

 " Wolken" pour soprano et piano 2014
La tête dans les nuages, l'écoute au zénith pour apprécier voix et piano, complices: mélodie en allemand, récit animé, doux et tendre évocation de ce qui s'évapore dans l'éher pour l'éternité. Conviction du chant, inquiétude du piano, suspens des doigts de Latchoumia, véritable félin, musicien de la retenue, de la suspension... Félins pour l'autre, avec Françoise Kubler, digne interprète de Pascal Dusapin. Le piano, pas à pas, touche par touche, note à note; dans des aigus raffinés et périlleux, la chanteuse progresse dans des phases plus graves, périodes plus amples où son timbre retenti, déployant toutes ses possibilités vocales. Beaucoup d'émotion dans cette interprétation qui laisse le temps suspendu et rêveur.

" Etude pour piano n°4" 1998/ 1999
Tempo alerte, vif argent, virtuosité des rythmes, rapides, fugaces, mouvants, lancés au vol, déferlants dans une tourmente, tempête qui distille les résonances et échos...

" By the way" pour clarinette et piano 2012/ 2014
Entre vivacité et recueillement, les notes se rattrapent au vol, s'enflamment, sautent, jouent à cache cache: la clarinette franche et acerbe, acidulée, piquante et pimpante en accord avec les notes du piano en onctueuse bordure. Clarté et finesse des sons pour ouvrage très stylé

" Canto" pour voix, clarinette et violoncelle. 1994
 Un trio de chambre et de charme où la voix s'intègre menant au bal sacré d'une mélodie spirituelle très marquée.La voix de Séverine Wiot, comme un enchantement, chaleureux, ample et riche de résonances et fréquences éclatantes. Un chant de toute beauté vécue et ressentie, passeur d'émotions , incarné, à la tessiture épanouie, mure, ample. Du bonheur partagé !

" Beckett’s bones" pour soprano, clarinette et piano 2016
Un récit plaintif, en anglais, a cappella souvent, discrètement soutenu par piano et clarinette. La chanteuse se pose, s'affole, hurle fortement, se fait et se taille une place prépondérante dans ce trio : de belles vibrations et fréquences d'une voix désormais légendaire de Françoise Kubler: accompagnée de façon rare et précieuse par ses compères et complices de toujpurs pour le meilleur d'un hommage-rétrospective du compositeur Pascal Dusapin, au parcours ramifié de tant de créations rhizomes et tronc commun d'une oeuvre magistrale !

A l'auditorium de la cité de la musique et de la danse le 12 Février






Françoise Kubler, soprano / Armand Angster, clarinette / Christophe Beau, violoncelle / Wilhem Latchoumia, piano Etudiants de la HEAR et du Conservatoire. Hongye Liu, piano / Pierre Rouinvy, piano / Severine Wiot, soprano / Sebastian Cortes, clarinette / Juliette Tranchant, violoncelle. Direction du travail des étudiants : Amy Lin et Françoise Kubler.

Mathilde Monnier, David Le Breton, Irene Filiberti : "Déroutes, ou la marche en danse": Avance !

"Avance" ! disait Jerome Andrews....

Pas un pas sans.....
Ne loupez pas une marche dans ce cycle de trois rencontres...Autour de "la marche" !
Deuxième rencontre avec David Le Breton (sociologue) et Irène Filiberti (dramaturge et critique) autour de Mathilde Monnier.
"Ca marche" dit-on communément pour signifier  que ça fonctionne et que tout est au point...On est d'accord et ça "roule", on n'est pas d'accord politiquement avec "être en marche" mais on marche pour le signifier en manifestation de rue..On marche, content ou pas ! Un clin d'oeil plein d'humour de la part de la chorégraphe qui inaugure ce deuxième set du cycle de rencontres à la BNU.

David le Breton nous fait part des écrits d'une conférence inédite sur la danse, cet esprit d'enfance, inutile discipline, improductive mais si ludique, bien loin du profit et de la rentabilité. Homo ludens avant le sapiens, le danseur est dans le jeu, comme le danseur Zorba le Grec, fou de danse libératoire qui "écoute de la tête aux pieds" son corps mouvant. Du roman de Kazantzakis "Alexis Zorbas", David Le Breton pose la question de la danse imminente, évidente, expression.
Se parler en dansant, aussi...Les danses traditionnelles obéissent aussi à cette nature instinctive, collective et sociale, danses de solidarité du moi, soi, et du cosmos...Un présent des dieux, en cérémonie rituelle: "nous autres", danseurs, mystère pour le sociologue qui émerveillé par l'art chorégraphique, laisse la parole à Mathilde, pour exposer cette "exploration des possibles des corps", cette échappée belle, ce savoir en marche, cette danse qui touche, dessous la peau du monde, protestation contre l'humanité "assise": l'étoile dansante" de Nietzsche veille: mon corps est dans la jouissance du monde !

"Irène Filiberti nous invite à un panorama de la marche dans la danse, celle qui dépasse l'ordinaire, celle de Cunningham, explorant faits et gestes, bruits et sons du quotidien.


 Steve Paxton, réinvente la danse au sein du Judson Dance Theater avec "English" ou "Some sweet day"où l'on marche , on brise le cadre de scène, on ne normalise plus: on traverse de cour à jardin avec des non danseurs, quitte à frustrer le spectateur dans cette "déception des attentes" de la virtuosité canonique des corps dansants..Jerome Bel au premier rang de cet héritage ! Des mouvements de "vide", étrangers à la danse, décontractée et cependant pleine d'une autorité revendiquée: danser, marcher, affirmer le rythme au coeur des corrps se mouvant au quotidien dans la nécessité.


Trisha Brown prendra le relais avec son "Man wolking down" où la marche sans la gravité, sur un sol, surface verticale, défie les lois du temps, de la pesanteur et engendre une marche inédite, lente et équilibriste: du jamais vu sur les parois du "Walker Art Center"....Beaucoup d'efforts pour initier une tache banale, un "acte de mouvement", transfert du temps et de l'espace; une marche quasi d'astronautes à la verticale..

Hommage à Samuel Beckett avec son quatuor "Quadrat I et II ", marche tête baissée de quatre créatures voilées en mouvements qui s'épuisent, disparaissent dans des parcours, trajets et accidents troublants: ce pas inutile, infini du mouvement reconduit..Absurde déambulation fantomatique, réglée au milimètre dans une errance dont Maguy Marin s'inspirera pour "M Bay"....

Au tour d'Odile Duboc et ses "vols d'oiseaux" ses danses in situ qui convoquent l'ordinaire, en décalage léger avec ses "Fernands", personnages banals placés dans l'espace urbain, démultipliant les attitudes et poses communes, en faisant des surprises dans le bain quotidien des cités endormies. Marches dans les rues, flux et circulations dans des postures et positions ordinaires des passants de l'aléatoire. Ces "aventures buissonnières" du présent, de l'éphémère incluses dans ses "Trois Boléros" où la marche scande le rythme sempiternel de l'oeuvre de Ravel: un nouvel éclairage sur la démarche à suivre, rupture des conventions et des esthétiques: du banal au quotidien, c'est bien "déroutant" !


A Mathilde de prendre le relais de cette marche olympique, témoin et flambeau, passation d'expériences vécues par le vecteur du corps. Omniprésent !
L'immersion dans "le désordre intérieur", catastrophe intime et sociale: marcher pour se rétablir dans son rythme, pour se tenir droit, se réconcilier dans ce chaos de la scénographie en mouvements de son opus "Déroutes"...Tout avance, l'espace progresse, s'ouvre, augmente, fondant, révélant un état du monde: on y marche même "hors champ", dans les coulisses avant de regagner le champ du plateau: comme au cinéma où l'on ne perd pas le fil d'un déroulement sempiternel des images, plan séquence, visible, invisible, jamais "coupé", brisé, interrompu... Mécanique, horloge du temps, "Déroutes" est un acte posé, manifeste en son temps du parcours mouvementé des écritures chorégraphiées, multiples de Mathilde Monnier.
Et la "danse chorale" dans tout cela? Avec les "Lieux de là" , la "marche collective" fonctionne aussi dans les vécus de ses collectifs évoqués; une "longue marche" non héroïque, simple et jubilatoire...
Une marche à suivre, pas à pas, ni à reculons ni marche arrière, une "démarche" intuitive autant que réfléchie dans les plis de la pensée en mouvement. C'est tout "Mathilde" !

"Avances" disait Jerome Andrews: les "assis" en état de siège n'ont qu'à bien se tenir...Ici, ça bouge énormément !

Prochaine rencontre avec Bruno Bouché (chorégraphe et directeur du Ballet de l'Opéra du Rhin) et Gérard Mayen (journaliste et critique), prévue le  3 mars 2020, portera sur les usages et pratiques de la marche dans l'histoire de la danse, la philosophie et, plus largement, les sciences humaines.

Ce cycle de conférence "Déroutes ou la marche en danse" a comme objet de déplier les enjeux esthétiques, politiques et historiques à partir d'un geste élémentaire : la marche. Ce thème qui s'inscrit dans l'histoire de la danse contemporaine à travers des forces militantes, politiques mais aussi dans une multitude de gestes créatifs, d'expérimentations et d'explorations artistiques, sera l'occasion de trois rencontres qui mettront en dialogue Mathilde Monnier avec des invités venus d'horizons différents.

mardi 11 février 2020

dimanche 9 février 2020

"Ecrits sur l'art brut à voix haute": feu de tout bois...Brut de coffrage !


En partenariat avec la FEDEPSY
Carte blanche à Christine Letailleur, artiste associée au TNS
Christine Letailleur souhaite faire découvrir cette lecture-spectacle créée en 2015. Il s’agit d'un vagabondage dans l’Art Brut mettant en lumière des auteur·e·s de cet art qui ont créé dans l’enfermement et l’exclusion de l’univers asilaire. Sur scène, les acteur·rice·s,Annie Mercier et Alain Fromager, sont accompagnés par Lucienne Peiry, historienne de l’art, spécialiste d’Art Brut. Ensemble, ils redonnent vie et chair à cette poésie première faite sans intention artistique mais avec une invention gratuite, vitale et irrespectueuse.


"L'art brut vu par la psychanalyse, lorsque la création se fait vitale"
"Conférence de Lucienne Peiry à la Librairie Kléber le même jour à 11h, suivie d’échanges avec Jean-Richard Freymann, Michel Patris et Cyrielle Weisgerber (psychiatres et psychanalystes) et avec le public (entrée libre).
Avec le soutien de la Ville de Strasbourg et de Alexandre Feltz (autonomie et santé)

"Je suis mon corps"

Démarrage en trombe que cette "conférence", Lucienne Peiry perchée sur son estrade pour un "show" hors du commun: cette femme, d'emblée, vibrante et convaincante, se lance "à corps perdu" dans une odyssée de l'art brut: pas "brut de coffrage" ni sauvage et violent, mais art plein de finesse et de sophistication, un art qui n'est pas "entaché" de savoir, qui n'est pas "corrompu" par les apprentissages et autres savoir faire reproduits.
Un art qu'elle a découvert, conservé, sauvé, récolté pour bâtir la collection du Musée d'Art Brut de Lausanne...A l'initiative de Jean Dubuffet

"Faire de nécessité, vertu", œuvres de survie, tous bricolent sur des matériaux de récupération, puisés dans leur entourage, leur environnement, pour la plupart en hôpital psychiatrique, mais pas  forcément. Pas de chevalet, de cadre, ni de toiles, de pinceaux et autres huiles, mais du papier d'emballage, des morceaux de tissus, du fil à retordre comme matériaux de base.
"Faire face, être au monde, exister, survivre", modelant, façonnant, tissant, griffonnant sur ses matériaux de recyclage, support d'un imaginaire sans "processus de création" au préalable
Rien de consigné, de concerté dans ses œuvres, supportant le "silence, le secret, la solitude"..
Pas de jugement à émettre face à cette énergie centripète, à huis clos délivrée: les règles s'inventent et ne sont pas dictées de l'extérieur..

A partir d'images singulières d'Aloïse Corbaz par exemple, Lucienne Peiry expose, explique, traduit les icônes, se fait passeuse, transmetteuse de leur art excentrique, insolite, singulier. Aloïse et ses femmes rebondies, en couple érotique, femmes fortes et ornées de parures, l'homme, derrière elles, les accompagnant...Couleurs et arrondis, poésie, douceur de ses couples princiers et royaux, théâtre de l'univers; une femme démiurge, architecte de l'espace dans un repli autiste .
Les "transports amoureux" d'Aloïse nous mènent loin de tout critère de sélection , de mercantilisme, de choix arbitraires, même si le marché de l'art et les collectionneurs ne se s'y sont pas trompés!

Wölfli, lui, tisse sa toile, fait de la musique sur six portées, inonde son petit monde de formes étranges: serpent tentateur qui se mord la queue au bon endroit dans un monde onirique où ses partitions, sont compositions aléatoires, filles du hasard, de la nécessité de créer, de s'exprimer. La fiction est riche, entière et se décline selon les univers fantasmés de chacun..

Toujours conteuse, enthousiaste, Lucienne Peiry continue son chemin de l'âne et va sur les sentiers du désir, du bonheur de rencontrer d'autres écritures, d'autres gestes créateurs. Les cordes et arabesque de Heinrich Anton Müller, comme des tableaux de Victor Brauner: où se situe la frontière entre art et art brut: peut-être dans cette "ignorance" des artistes dit "brut" de coffrage, sans histoire ni formation, sans statut ni profession artistique: seuls face à leurs pulsions de recréer un monde à eux, singulier et propre à leurs envies, à l'envi, non à la compréhension: on les estime, mais eux ne produisent pas pour exposer aux cimaises, séduire, ou vendre. C'est plutôt le contraire...Pas de coût ni de valeur si ce n'est des "milliards"...

Lucienne Peiry se fait "messagère" de ses artistes et fait du cas Marguerite Sirvins, un emblème: femme qui tisse avec des fils de draps usagés de sa chambre pour se faire une robe de mariée idéale qu'elle ne portera jamais: un chef d’œuvre de stylisme déconcertant, avec plein de formes féminines,émouvant, fascinant. Robe effilochée, parure nuptiale vaine mais si riche de rêves.

Agnès Richter fait suite à cette passionnante exposition d’œuvres brutes avec son uniforme dénudé, qu'elle façonne de manière à le transformer pour n'être plus "conforme". Sa veste comme journal intime qu'elle porte sur soi, pour se dévêtir des canons de la bienséance et se vêtir de ses atours à elle, de sa seconde peau qu'elle s'invente pour survivre.Les mots, les maux et la peau sur sa veste racontent son histoire.Elle se rebelle dans le silence, se fait belle, se pare et s'empare de ses codes pour se maintenir debout .

"La peau, c'est ce qu'il y a de plus profond" disait Francis Ponge et "La peau du monde" d'Angelin Preljocaj", "La peau et les os" de Philippe Decoufflé racontent aussi , en danse et chorégraphie, ce lien étroit, communicant de notre surface nous reliant au monde, de cette superficie qui nous protège, nous enveloppe
Christian Rizzo, lui aussi suspendait des robes au vent, inhabitées, esseulées, danseuses du vent et des esprits...

Angus McPhee brode sa tunique, faites d'herbes séchées, encore un matériaux pas "noble" récupéré au jardin de son institution asilaire...Bottes et chaussettes, objets de culte, de curiosité...

Et la robe de Boneval de Jeanne Laporte ouvre des univers tendres, majestueux, énigmatiques: une robe pour célébrer, magnifier le corps, valoriser son "soi", son "égo".

Et Arthur Bispo do Rosario de faire une cape à partit d'une couverture de l’hôpital, comme une parure de cérémonie: passementerie, tissage méthodique, cordons et cordonnets magiques, parure corporelle digne d'être portée pour rendre hommage aux esprits, en spirite émérite !

Refaire le monde mé-tissé, paré de folles ambitions secrètes, inconnues, énigmes pour celui qui chercherait à desceller un processus de création réfléchi, pensé, prémédité
Ici, la méditation est naturelle, innée, sauvage et préservée, sauvegardée aussi. Détruite parfois par des étrangers qui ne comprennent pas ou qui faisant feu de tout bois, ignorent aussi la valeur psychique de ses œuvres...
L'invention féconde de ces artistes qui s'ignorent, leur "ignorance", lacune ou vide fait ainsi naitre un environnement théâtral, petite cérémonie apotropaïque,vivante et transportante.
Comme l'enthousiasme et l'amour que Lucienne Peiry porte aux yeux de ces créateurs de l'ombre...

Une lecture, plus tard donnait corps à cette magistrale entrée en matière "plastique" !
Dans la salle Gignoux du TNS, sont réunis trois artistes, Annie Mercier, Alain Fromager, conteuse et comédiens rassemblés pour donner corps aux textes choisis d'artistes singuliers: on retrouve Aloïse, Wölfli et d'autres pour une lecture vivante, enjouée, très séduisante où syntaxe, versification, calligraphie entremêlent dans un joyeux désordre créatif, esthétique aussi: sur papiers d'emballages et autres supports de récupération, ces "pages blanches" se remplissent de signes, dessins, écritures étranges et fort belles. Alain Fromager excelle dans les dires et textes de ptits morceaux de papier vindicatifs de Samuel Daiber, alors que les autres auteurs, volent (Gustave Mesmer), griffonnent, imaginent des recettes de cuisine improbables, : tous séquestrés mais libres de transcender leur geôles et geôeliers dans ces écritures, anomalies, manuscrites, à huis clos...Aimable Jayet et ses sacs de ciment , d'emballage pour simple feuille blanche....
Annie Mercier, voix grave et sombre pour véhiculer toute cette verve énigmatique, ces formes, signes graphiques, sonores et vibrant de vie, de rebellions tranquilles

Lire de travers, en tournant, s'échiner à décrypter des histoires "sans queue ni tête" mais avec beaucoup de sens dessus dessous !
Au dessous, les conventions et autres codes esthétiques.
De la danse des mots et des sons, du mouvement frémissant à fleur de peau..

On songe à l'exposition "Danser brut" au LAM de  Villeneuve d'Ascq où se révèlent ses traces de vie, de rondes, de matières vivantes, tissées au plys profond du vivant: le corps, la chair, la peau...



samedi 8 février 2020

"Le reste vous le connaissez par le cinéma" : fête des mères à la Saint Valentin !

Le reste vous le connaissez par le cinéma

© Mammar Benranou

Texte Martin CrimpD’après Les Phéniciennes d’EuripideMise en scène et scénographie Daniel JeanneteauAvec Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Axel Bogousslavsky, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Elsa Guedj, Dominique Reymond, Philippe Smith, et en alternance Clément Decout, Victor Katzarov

La pièce de Martin Crimp − auteur britannique vivant, joué dans toute l’Europe − est une réécriture des Phéniciennes d’Euripide. Elle raconte le combat à mort que se livrent deux frères, Étéocle et Polynice, pour gouverner Thèbes. Fidèle à la trame d’Euripide, l’auteur y apporte une transformation : le chœur, composé de « Filles » d’aujourd’hui, prend la place centrale. C’est cet anachronisme qui intéresse le metteur en scène Daniel Jeanneteau : la rencontre du mythe catastrophique d’Oedipe et sa famille et de ce chœur contemporain d’adolescentes, interrogeant l’état du monde dont elles héritent. Qu’est-ce que la tragédie ? Notre monde s’est-il construit sur une antique somme d’erreurs ?

Serions-nous au collège, avec tables et chaises du cru, mobilier d'école, habité par de jeunes recrues toutes en couleurs, décontractées..C'est elles qui ouvrent le bal, entonnant à notre égard une série-inventaire- de devinettes, d'énigmes aussi absurdes les unes que les autres. Le Sphinx veille sur cette petite population agitée et vive: "Œdipe Roi" ? OK..On connait Pasolini, alors place à autre chose. A Jocaste, Dominique Reymond, longue silhouette noire qui se glisse dans les failles de l'espace et se meut, dansante, fluide, épousant le texte de la narration de l'Histoire: fondamentaux de notre psychanalyse: le récit d’Oedipe et de sa famille. Elle le danse, l'incarne telle Susanne Linke, danseuse d'expression allemande.
SUSANNE LINKE

Survient Antigone, jeune fille moderne, jupe plissée complexe qui hurle et vocifère du haut d'une rampe d'embarquement fragile: hystérie du malheur et de la destinée.
La violence de son attitude est renforcée par celle de ses deux frères, Polynis et Eteocle: tout ici est "sanguin" à fleur de peau: un mouton à sacrifier, douce créature innocente en fait les frais, plutôt dans un registre comique qui détend l'atmosphère sidérante.
Du sang sur les vêtements de Créon, sur les assasins malgré eux, victimes et bourreau de la destinée implacable, impitoyable qui les saisit.
Le chœur pour commenter, "à l'ancienne" les péripéties et rebondissements de l'action, choeur de jeunes filles fofolles, innocentes figures de la jeunesse.
Antigone, celle qui domine la foule "de cuivre et d'étain", devient "folle" et dans une scène troublante, Solène Arbel convainc et séduit.
Jocaste celle à qui l'on fête la Saint Valentin en même temps que la fête des mères...
Alors, laissez vous aller à la découverte d'une "légende" revisitée par texte et mise en scène d'aujourd'hui, qui magnifient les corps et animent le plateau de jeunesse, de tracas, de drame, de sang et de cadavres exquis...
On suit, haletant, le cours des choses, embarqués dans les eaux du fleuve, dans la mythologie, si proche de nos fondamentaux: les muscles profonds du corps pour expurger fautes, et malheurs, flagellations et culpabilité.
Les Phéniciennes n'ont qu'à bien se tenir et Daniel Jeanneteau, boosté par le texte iconoclaste de Martin Crimp, de nous renvoyer à nos fantasmes freudiens de façon très salutaire.
La jeunesse du chœur, enthousiasmante pour berceau d'espoir et de rémission!



Daniel Jeanneteau est metteur en scène et scénographe. Il a été directeur du Studio – Théâtre de Vitry de 2008 à 2016. Il dirige depuis 2017 le T2G–Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national. Les spectateurs du TNS ont pu voir ces dernières années deux spectacles co-mis en scène avec Marie-Christine Soma : Feux, d’après August Stramm, en 2008 et Ciseaux, Papier, Caillou de Daniel Keene en 2011.

vendredi 7 février 2020

"1001", les mille et une facéties...Moser/ Kleck à Pfaffenhoffen: imagerie , un peu," beaucoup", à la folie !

1001 est un projet en cours de réalisation. Il est né en juin 2005 d'une envie commune de Corine Kleck et de Véronique Moser d'axer leur recherche essentiellement sur la notion de série et de multiple. A quel moment « beaucoup » n'est plus quantifiable ? Dans la langue française 1001 signifie ce « beaucoup », ce moment à partir duquel on ne parle plus d'unité mais de quantité. 1001, qu'est ce que c'est ? c'est beaucoup, énormément même mais c'est aussi un petit jeu artistique que vous propose Corine Kleck et Véronique Moser pendant 1001 heures. Au-delà, le temps ne comptera plus...



Mille et une raisons de se frotter à l'univers de ses deux plasticiennes atypiques, inclassables trublions iconoclastes qui nous ouvrent cette fois-ci leurs "riches heures" enluminures contemporaines de leur fantaisie, imaginaire et fantasmes.Grimoire étrange et singulier d'expériences plastiques, arts visuels en poupe, étrangeté et énigmes à résoudre au fil des découvertes dans les vitrines et autres supports de leur intelligence maline. Coquine aussi, sage ou passage obligé pour un embarquement au pays de l'absurde, du décalé ou simplement de la diversité des supports, des couleurs, des matières, des mises en scène d'un petit monde que se disputent deux femmes au bord de la crise de créativité sans limite.
Mille et une facéties, divagations et autre récollection curieuse du nombre"10001", ludique, plein ici de la quantité qui fait ici qualité !


du 5 février au 3 mai 2019 | Exposition "1001",
de Corine Kleck et Véronique Moser
 
au Musée de l'Image Populaire

Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 17h

jeudi 6 février 2020

"La chute des anges": Icare se taille la part des anges!


De Raphaëlle Boitel / Cie L’Oublié(e)
© Marine Levitskaya
Coproduction
Ce spectacle fait partie de l’abonnement Parcours Danse
La nature a disparu dans ce monde, peuplé de grands bras mécaniques et d’êtres formatés. Des hommes et des femmes, tels des artefacts, s’exécutent sur une terre dévastée. Et pourtant, ils s’accrochent à la vie, tentent de retrouver un langage, prennent de l’élan pour un nouvel envol. De quelles forces disposons-nous pour renaître du chaos ? À la croisée du cirque et de la danse, Raphaëlle Boitel convie le futur pour parler du présent. Mât chinois, voltige, chorégraphies et inspirations cinématographiques sont ici convoqués avec virtuosité pour interroger les défis écologiques et humains de notre société.

C'est une apparition mystérieuse, portée par un bras de grue, poursuivie par un faisceau de lumière qui nous invite au rêve...
Tel un robot, il aterrit sur des notes de musique surannée...D'étranges créatures apparaissent, en pardessus maintenus par des cintres: sans tête comme des mannequins dans la salle des pendus d'un carreau minier...Valse dans les airs de ces pantins fabuleux, accrochés à leur destin: manipulés, entravés par la pesanteur malgré leurs échappées dans l'apesanteur. Beau tableau surréaliste, suspendu aux cimaises de la boite noire du théâtre. Vision performante pour rentrer dans l'univers singulier de Raphaelle Boitel: dans la penderie, les habits dansent...
A la Magritte, très plastiques.Dans une raideur et mécanique bien huilée des personnages arpentent en frontal et en parallèle le plateau: courses, dépassement, hésitations, pauses. Que du mouvement d'horlogerie sur une musique tétanisante. Puis le groupe se soude et soulève l'un d'entre eux, trophée de chasse ou berceuse de cérémonie funèbre...
Des transports en communs, peu communs, un duo en apesanteur avec de beaux portés, des situation où comme chez Maguy Marin, on fouille un propos sans jamais l'achever !
Des "chuts" en répétition, jusqu'à la saturation et l'évacuation du plateau des danseurs protagonistes qui disparaissent ainsi, chassés par les postillons du maitre à danser !
La lumière sculpte les corps en ronde bosse, petite foule anonyme qui s'agite en vain.On joue avec des barres articulées, cous de girafe, grues manipulatrices dont les mouvements déteignent sur la qualité des gestes des danseurs.Qui manipule qui? Dans cet univers de science friction, préfiguration du chaos, les machines impressionnent, à la conquête de l'éther au détriment du naturel fluide.La lutte avec ses barres articulées, comme des cous de grue-girafe, est impressionnante, à la conquête de l'éther..Virtuose interprétation sur le mat chinois d'un être qui se bat avec l'élévation, cède à la pesanteur, retourne se coltiner le risque pour finalement chuter dans des nuées de fumigène, chute irévocable...Les musiques porteuses de suspens bordent la dramaturgie : de la liberté, de l'aisance à l'entrave, figure de soumission de ses créatures, aux machines. Le pavillon de son maitre, phonographe semble venir comme un aimant aspirant, vampire qui vocifère, des cordes vocales géantes en agrès au dessus d'eux, menaçant d'aphonie....Personnages à part entière, ces mantes religieuses aux pattes longilignes, procèdent du récit, dévorent les êtres, les entravent.Alors que pourtant dans un dernier vol plané magistral, une danseur échappe à cette fatalité, conquiert l'espace, se donne des ailes et rejoint sa part des anges.
Des circassiens, aussi "danseurs", il y en a peu...Et l'on note que la virtuosité est belle et bien présente mais au service d'un récit d'état de corps, de mémoire de matière et d'espace très ressentis.Un dernier balayage de lumières dans la salle pour traquer les anges et l'on s'interroge: sommes nous ces créatures fantasmées en quête de l'impossible et inaccessible apesanteur?
Un ange passe...
 
Au Maillon jusqu'au 8 Février

 

"Petits pas" de Ambra Senatore: à pas de sénateur, âppat de géant ! !

Ambra Senatore / CCN de Nantes
© Bastien Capela La danse d’Ambra Senatore fait la part belle à l’humain. Elle laisse place à la fragilité, au partage et à l’humour. La danse d’Ambra Senatore fait la part belle à l’humain. Elle laisse place à la fragilité, au partage et à l’humour. Petits pas ne déroge pas à cette loi du cœur et franchit la porte des écoles maternelles pour retrouver les enfants le temps d’une courte pièce. Magie des gestes et des mots, ici les histoires se racontent en mouvement.
Les spectacles d’Ambra Senatore s’inspirent de la vie. La chorégraphe aime lui voler ses gestes simples, s’inspirer des mouvements du quotidien, puiser dans les détails de la réalité. En les intégrant à ses pièces, elle les déplace et opère des effets grossissants. Dans sa danse, ils deviennent des matériaux, des situations, des univers.
Cette façon de faire est pour la directrice du centre chorégraphique national de Nantes l’occasion d’entretenir une proximité avec le spectateur : « alors ce qui se passe sur scène résonne en chacun comme quelque chose de familier où l’on peut déceler des décalages, une certaine dérision».
Dans Petits Pas, la parole et la danse font bon ménage pour ouvrir l’imaginaire, jouer avec les mots et les gestes jusqu'à l’absurde. Emmenés par deux interprètes, histoires et mouvements s’entrelacent avec malice. Après la pièce, premier volet de ce programme décliné en trois temps, un moment est consacré aux échanges avec les enfants. Il est suivi d’un atelier conçu sous forme d’exploration dansée.

France / Duo / 1h / Tout public + 4 ans

Accueil chaleureux ce matin à Pole Sud, au studio pour un petit groupe d'enfants. C'est Vincent Blanc qui donne le ton et démarre quelques pas de danse, se mesurant les pieds à ceux des enfants, faisant le funambule à reculons. Tâtonne le sol, se "mesure" à lui, alors que dans l'espace se glisse sa partenaire, Nolwenn Ferry, comme un ricochet d'énergie: grimaces, secousses dans tout le corps, nettoyage du dehors, chute et digressions multidirectionnelles. Sauts et virevoltes, ils s'attrapent, s'amusent et nous livre une petite leçon d'anatomie où les aisselles deviennent ventre et le désordre s'installe vaillamment pour confondre et déstabiliser les acquis conventionnels: la danse est permissive, alors on en profite pour que le ventre soit silence, l'épaule, amitié pleine de poils !
Danser, aspiré par l'oreille, le coude emporté dans une autre direction...En baskets qui crissent sur le sol.Une girafe en torticolis, des histoires qui s'inventent sur des bases de mémoire collective: loup, grand mère mais sans chaperon rouge: tout le monde s'y retrouve, légèrement déplacé, décalé du savoir.
Les danseurs "nomment" les membres dans une poésie singulière, donne corps à des images, des sons et reprennent en reprise et répétition, des gestes déjà exécutés.Comme des pièces d'un puzzle à construire, dans une syntaxe vive, chorégraphique et verbale.
Morceau de choix que cette surenchère de numérotation d'éléphants qui rythment les intentions musicales. C'est drôle et décapant, inventif et ludique, accessible sans être dans un discours didactique ni pédagogique. La danse pour ce qu'elle est: expressive, sensible, singulière.
Pour continuer les bienfaits de cette rencontre qui n'a rien de consumériste, au contraire, les enfants dialoguent, expriment ressenti et effet de surprise:"participer avec le corps tout ouvert", inventer des histoires jamais entendues, : celle d'un motard qui trébuche sur ses cheveux trop longs et tombe chez le coiffeur! Ou cette jeune fille qui arrête la guerre en chantant. Absurde, surréaliste en diable, incongru !
On joue à se tromper, à s'interroger sur le vrai, le faux.

Début d'un atelier de pratique où tous en ronde on fait l'arbre, planté, campé où le vent se glisse sens dessus dessous, où les branches se relient: le vent se lève et tout s'ébranle, les enfants le vivent et quand l'arbre change de jardin, c'est bien parce qu'il n'a pas de "racines" mais des rhizomes communicants.On ventile "rigolo", on rétrécit, on pousse à l'envers en rebobinant le film, on hiberne et ça repousse sur une partie du corps. Plein d'imagination et de pistes de possibles pour les jeunes pousses de danseurs en herbe !
Une histoire collective se tisse au fur et à mesure, secret de fabrication de composition instantanée de danseurs professionnels, s'il vous plait !
Au final, c'est "l'histoire d'un singe qui mange du sable et tous les trucs jaunes dans une camionnette": un vrai cadavre exquis à la Breton !
C'est "votre danse" raconte Nolwenn Ferry avec délicatesse et tendresse, beaucoup de respect et considération pour ce jeune public déjà sensibilisé à d'autres formes d'expression que l'aprentissage "classique".
Puis, on enlève les mots et à la manière d'Odile Duboc, on garde la mémoire de la matière, comme des sensations corporelles intégrées, appropriées.
Du très beau travail qui au finale engendre une "grande danse" en ronde où tout le monde se fait face sans rien se cacher !

A Pole Sud le jeudi 6 février



mercredi 5 février 2020

"Multiple-s": la bande à Salia ! Des entremets tissés, passeurs de rencontres rituelles.

"Multiple-s" de Salia Sanou
Scène tournante....
Les retrouvailles, les rencontres plaisent au chorégraphe qui se livre ici à un triptyque, réunissant autour de lui, trois personnalités qui lui sont chères ou devenues complices de parcours artistique
Dans un décor fait de grillages, panneaux qui circulent, frontières ou confessionnal...

"De beaucoup de vous" de Germaine Acogny et Salia Sanou en est l'ouverture: deux joyeux lurons se retrouvent et échangent leur gestuelle sur une scène tournante qui les fait perdre la tête mais garder les pieds sur terre. Doigts tendus en point de fuite ou de fugue comme la musique qui se distille, baroque revisité, entrechoc des époques et des cultures, ils dansent, complices.Balade, poursuite, promenade même avec sa canne, sa troisième jambe, Germaine Acogny mène la danse, prend le dessus des consignes et références....Une petite comédie musicale les rassemble, comme deux Fred Astaire métissés ! Ca can6cane, ça se traque en jeu d'enfants cachotiés derrière les portiques mobiles.La chorégraphe, toujours jeune, au visage lisse et enjouée se rit des postions classiques, de son compère "colonisé" par des gestes d'ailleurs et c'est un régal d'assister en direct à leur complicité. Tout en couleur orangée, comme deux moinillons de temple! Elle scrute la danse solo de Sania en maitre de ballet affublée de sa canne comme dans un tableau de Degas.Tandis que Salia saute, bondit, trésaille, elle fait une petite démonstration de toute l'envergure de sa gestuelle, des épaules, du cou, de la tête. "Places toi" pour mieux jouer, danser, mimétiser et "obéir aux codes qu'ils ont appris, colonisés par les influences Mais la danse de Germaine est bien "contemporaine", plus qu'africaine et Salia lui laisse toute latitude quans sur la planque tournante, en poses figées, immobiles, les deux corps, se livrent comme des sculptures en ronde bosse et chavirent....Pour laisser place à la deuxième protagoniste de l'histoire...


 "De vous à moi" réunit le chorégraphe et l'écrivaine Nancy Huston et fait figure plus sérieuse, plus froide, le danseur accompagnant les récits évoqués par l'auteure-femme tout de blanc vêtue  C'est le vent, le sirocco qui se lance dans l'espace à travers son récit sur un ton rythmé, martelé, lu de façon très pudique, effacée. Il lui donne la réplique en manipulant les feuillets de ses textes, comme un masque, comme un éventail Enfermée derrière les deux pans de grillage, jalousies de volets ou frontière, elle le regarde danser Plus figée et distante, elle  parvient cependant à entraîner dans la ronde son compère plus lointain sans  pétrifier la représentation de mots, de verbe, de textes brefs et percutants.


Passe ton Bach d'abord !
Toujours présent Sébastien se fait chahuter par les uns, les autres, entre tradition baroque et interprétation contemporaine, Bach surveille son petrit monde en fugues et dérobades stylistiques du meilleur effet: comment aussi "passer", transmettre, les notes de ce génie de la composition, face à la danse...?

"Et vous serez là" réunit Salia Sanou au pianiste-chanteur Babx et cela refait surface, fait mouche: chanson à texte, complicité , l'un énumérant le territoire de l'autre sur le tabouret du pianiste dérobé par Salia: une séquence charmante où David Babin se révèle bon danseur comique et malin, discret et musical à souhait Salia Sanou se délectant de sa musique pianistique partagée. Gestes inspirés du chorégraphe soliste se livrant à de belles échappées sur la musique live, rien que pour lui ! Il court, il tourne et les quatre viennent se rejoindre au finale, légère sarabande frontale, valse à deux, charmante et joviale...

Un face à face qui ne tourne le dos ni à la tradition, ni à la création pour avoisiner comique de situation et sensibilité de mémoire commune.En mouvements perpétuels !

A Pole Sud les 4 et 5 Mars

"L'Eden cinéma" : route barrée ! Mère démontée...sans concession ...

L'Éden Cinéma

   Texte Marguerite DurasMise en scène Christine LetailleurAvec Alain Fromager, Annie Mercier, Hiroshi Ota, Caroline Proust
L’Éden Cinéma de Marguerite Duras est une réécriture pour le théâtre d’Un barrage contre le Pacifique. Deux adultes, Suzanne et Joseph, y racontent la vie de leur mère depuis son arrivée en Indochine en 1912. À travers l’histoire du combat de cette femme, qui voit tous ses efforts ruinés par la corruption de l’administration coloniale, c’est aussi leur enfance qu’ils revivent. Pour la metteure en scène Christine Letailleur, cette oeuvre autobiographique est un voyage dans la mémoire revisitée, un retour aux prémices des désirs charnels, ainsi qu’un puissant réquisitoire contre le colonialisme.


Histoire de famille, mais à la "Duras", tendre, cruelle évocation d'un destin où la "mère" va reprendre ses droits et délivrer son "histoire": fable ou conte, récit dialogué d'une destinée hors pair, dans un "pays lointain" où les lois, us et coutumes, font plier les humains devant d'autre horizons: fléchir mais ne pas se briser. Cette "mère", propriétaire spéculatrice des "terres" salines, "concessions" à haut risque que l'actualité géopolitique peut faire basculer du meilleur au pire. Comment cela affecte les uns, les autres, ses deux enfants, nés d'un mariage inconnu, ses deux êtres fusionnels face à l'autorité naturelle d'une femme seule face à son "exil". Deux créatures fragiles en proie à la verve, la dureté de leur génitrice, pas vraiment docile, bien ou mal "lotie" par ses terres conquises: des concessions, marais salants du Pacifique, eaux dormantes qui ne manquent pas de sel, pimentées par ce grain à moudre: la fatalité des destins, celui de la mère inflexible Annie Mercier, dure et sans "concession" pour ses enfants bien ou mal nés Pas vraiment pacifique l'ambiance sur le plateau, éclairé minutieusement par Grégoire de Lafond: décor amovible, écran de cinéma tendu sur la toile du désir.On flotte avec eux dans les va et vient des affects de l'âme, lors de situations complexes qui mettent en jeu, filiation, fratrie, étranger...Tous tendus, émus par une mise en espace, discrète et opérante, les corps se déplaçant à l'envi sur ce territoire géopolitique, kinémato-graphique.
Bien ou mal "lotie", propriétaire de "concessions" spéculatives, la Mère règne en despote et se venge d'un destin bousculé par l'actualité politique...
Annie Mercier en femme vieillissante, poudrée de souvenirs qui collent à la peau et lui donnent l'aspect d'une revenante bienveillante sur les traces de ce passé exotique, colonial dévoilé.Très belle prestation d'actrice confondue, sans concession si ce n'est que d'avoir fait céder les parois d'un barrage, crevé, déchiré par les eaux agitées du colonialisme
Les autres, frère et soeur adhésifs, toxiques, errent dans cet univers étrange où un homme richissime se targue de posséder des voitures de rêve qui font trembler de joie  Suzanne, possédée par son charme...Mr jo, séducteur et crooner qui fait de sa proie une victime consentante d'une valse rêvée..Valse à la Duras où les corps s'étreignent, "ravis" par le désir et l'amour, la tendresse aussi.
Ambiance surannée de temps jadis quasi effacés qui revivent ici sur le plateau, écran de cinéma où voix off et hors champs s'amusent à traquer le temps et attraper l'immortalité, l'éternité...Une chaise vide pour épilogue qui songe à tout ce qui s'est passé sous nos yeux deux heures durant: un récit dialogué, pas si pacifique que cela où colonialisme et dureté, fatalité ou destin contrarié s'entrelacent, s’emmêlent et travaillent une tension-détente remarquable; on vibre en empathie, on frémit comme eux au seuil de la jungle dans des bruitages évocateurs de mystère, d'exotisme. Le piano en prologue pour nous rappeler que l'écriture de Duras est aussi celle du "modérato cantablilé" toute en nuances, timbres et retenues, rythme et composition savante de mélodies de l'amour..Qui va piano, va comme elle inventer les meilleures recette culinaires du théâtre vivant !

Christine Letailleur a adapté et mis en scène des textes de Sade, Wedekind, Houellebecq, Platon et a participé à faire redécouvrir Hans Henny Jahnn, Léopold von Sacher-Masoch, Yánnis Rítsos, Ernst Toller. Elle retrouve ici l’écriture de Marguerite Duras − elle avait créé Hiroshima mon amour en 2009. Les spectateurs du TNS ont pu voir Les Liaisons dangereuses de Laclos en 2016 et Baal de Brecht en 2017.