lundi 30 septembre 2019

"Retour à Reims" : le corps social: une histoire de genre.

Retour à Reims est un essai du sociologue Didier Eribon, paru en 2009. À la mort de son père, il revient à l'endroit où il a grandi et qu'il avait fui trente ans auparavant pour tenter de vivre librement son homosexualité. À travers son parcours et celui de sa famille, il interroge le milieu ouvrier dont il est issu, les rapports de classes et la montée de l’extrême droite. Le metteur en scène Thomas Ostermeier invente un dispositif où une actrice, un réalisateur de documentaires et un ingénieur du son enregistrent ce texte. Du choix des images va naître des discussions : qu’en est-il aujourd'hui des mécanismes de domination et d’exclusion ? Quelles histoires et quelle Histoire veut-on partager ?
Irène Jacob est actrice de théâtre et de cinéma - elle a tourné une cinquantaine de films et a obtenu le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes pour La Double Vie de Véronique de Krzysztof Kielowski en 1991. Elle travaille pour la première fois avec Thomas Ostermeier, metteur en scène allemand internationalement reconnu, directeur artistique de la Schaubühne de Berlin et dont le public du TNS a pu voir sa création de La Mouette de Tchekhov en 2016.
Sur le plateau, un décor de studio d'enregistrement, vieillot, suranné: déjà deux personnages derrière les vitres de la station, discutent joyeusement et partent prendre un café...La comédienne Irène Jacob débarque, celle qui, lectrice incarnera Didier Eribon et nous lira son histoire, entrecoupée de séquences très contemporaines où les époques se confondent. On y fait référence à toute une histoire sociale et politique, traversant le communisme jusqu'à la période d'aujourd'hui où l’extrême droite gangrène les milieux ouvriers. Millieu qui sera évoqué de façon très sociologique: les corps, les paroles, les attitudes sont repérables et inscrivent chacun dans son rang, dans sa caste! L'actrice aux accents de voix de Fanny Ardant, sensuelle et grave, convainc par sa présence solide, face à ses deux partenaires de voyage, voyage, illustré par des projections vidéo, images d'archives, extrait de film ...Et si le clip de Françoise Hardy, "Tous les garçons et les filles de mon âge" résumerait à lui seul le propos sur l'homosexualité bafouée à cette époque, la pièce dévoile peu à peu le questionnement sur le "genre": une femme incarnant l'anti héros!
Et un régal de musique rap en sus avec Blade Mc Alimbaye, comédien, rappeur, chanteur, plein d'humour et de gravité.
Un instant de théâtre, sobrement mis en scène, où la reconstruction, la réconciliation d'un être avec lui-même se comprend, se lit et s'écoute pour mieux inviter à découvrir l'oeuvre littéraire de Didier Eribon!

Au TNS jusqu'au 1 Octobre
csu 

"Milieu et Alentour" de Renaud Herbin : matières de concert. Acrobatie de la manipulation !

Renaud Herbin
Au Milieu, la marionnette s’expose aux variations climatiques de son environnement. Tout Alentour, des matières sonores sont mises en mouvement, tremblent, vibrent ou se dissipent. Dans ce diptyque entre pièce de marionnette et concert manipulé, les corps du performer et de son objet, mais aussi du spectateur, sont suspendus et immergés dans un environnement sonore et visuel en mutation : altération, érosion, expérience de ce qui tient, de ce qui s’effondre. Le grain coule, la glace fond, l’air se dérobe.
production TJP Centre Dramatique National Strasbourg – Grand Est
coproduction Musica (Alentour), Césaré Centre national de création musicale Reims (Alentour) Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières (Milieu)
programme Conception et jeu  Renaud Herbin Espace  Mathias Baudry Marionnettes  Paulo Duarte Son (Milieu)  Morgan Daguenet Son (Alentour)  Philippe Le Goff Systèmes (Alentour)  Maxime Lance Lumière  Fanny Bruschi Construction  Christian Rachner Anthony Latuner Régie générale  Thomas Fehr

On pénètre sur le plateau et l'on déambule au gré d'un espace que se partagent des sculptures musicales juchées sur piédestal: autant de matières minérales qui bruissent, se métamorphosent, de monticules, à marées de granit égrené, causant sonorités, souffles, pluie de sable...C'est très plastique et recherché,vivant, changeant. Une lune de glace est suspendue, translucide et fond, les eaux recueillies dans un bac, en autant de micro ondes frémissantes. Un bac de fumées vaporeuses se métamorphose en paysage s'élevant dans l'air; bruissant à hauteur d'homme, et deux cailloux galets se disputent l'espace, avançant selon les vibrations de leur support: musiques de l'éther, du minéral, du feu, de l'eau, de l'air. La musique électroacoustique de Philippe Le Goff opérant au plus près de vibratiles ondes que déclenchant des dispositifs régulièrement Les spectateurs immergés dans l'espace sont eux aussi conducteurs et récepteurs de ces ondes ..Une vraie petite géographie, géologie du son en minéraux scintillants en dunes de sable avançant dans un mini désert sculptural.Et au centre du dispositif, un affût au milieu duquel, un étrange petit personnage de bois se tapit et semble attendre notre attention. Le manipulateur, Renaud Herbin se glisse dans la structure, grimpe et devient manipulateur, cascadeur, acrobate pour venir en aide et donner vie, mouvement, au personnage. C'est une marionette à fils multiples qui exécute à la lettre les directives de son maitre à danser; Des mouvements de marche à la Giacometti, raide et penchée, des instants magiques de lévitation dans des respirations venues du manipulateur, perché dangereusement au dessus de lui.
Il rampe, mi homme, mi animal, se love, se soulève, suspendu dans la lumière: son exosquelette de bois, articulé, ses longs pieds , ses mains surdimentionnées...Il trésaille, animé de tremblements, le sol crissant de gré, gronde et tremble sous ses pas téléguidés, il esquisse une véritable danse libérée de ses attaches, s'agenouille, bouge en rythme, se contorsionne, très articulé, plus vrai que nature...
Puis semble aller rejoindre son champ de fouille où petit homme de Neanderthal, archaïque, archéologique.il se confond à son environnement plastique et musical.
Un chantier où, accroupi, en prières ou en lévitation très christique, les bras ouverts et offerts, la marionnette vit, s'anime, puis se laisse mourir quand son manipulateur acrobate descend de son perchoir, comme un félin. Félin pour l'autre, les deux partenaires ravissent et nous embarquent, ailleurs au son de vibrations sensibles.
Au TJP ce lundi 30 Septembre dans le cadre du festival musica


dimanche 29 septembre 2019

"Timelessness" Thierry de Mey et les Percussions de Strasbourg : inévi-table rencontre inconfort-table !


« Au point de rencontre entre musique et danse, le geste importe autant que le son produit. » 
Avec Timelessness, Thierry De Mey se livre à l’exercice de l’autoportrait en réunissant des pièces anciennes et nouvelles au sein d’un même spectacle. Ce projet muri de longue date avec Les Percussions de Strasbourg, il en parle comme d’un « manifeste artistique et politique ». S’il y a un engagement du compositeur, c’est avant tout à l’endroit du corps et de sa mise en valeur dans la pratique musicale. Là où un tabou marque en profondeur notre histoire, notamment par la neutralisation de la présence des musiciens avec des habits noirs, Thierry De Mey accorde une « visibilité » à ses interprètes et intègre à son écriture l’exposition de leurs gestes et de leurs postures. 

Des retrouvailles très attendues avec celui qui résida au Conservatoire durant deux ans à Strasbourg et y développa enseignement, création et passation d'enthousiasme créateur!
Un catalogue raisonné, un florilège, sorte de compilation de citations de son oeuvre est le pivot de ce "spectacle", ni concert, ni performance, mais véritable construction dramaturgique à partir de "collages" subtilement reliés et vitalisés par des interprètes que l'on découvre dans toute leur virtuosité de musicien-danseur.
C'est d'ailleurs un duo dansé "Affordance"qui en "entrée" de ce festin à venir, préfigure et augure de ce lien intime et si cher à Thierry de Mey: le temps, le rythme et l'espace, ingrédients communs à la musique et la danse...Ainsi qu'au cinéma, la lumière en sus, la réalisation d'images en mouvement, montage, découpage et cadrage, autre domaine d'excellence du compositeur.
 Voir bouger ces deux musiciens, démunis de leurs instrument, avec pour seul médium, leur corps est éclairante: il s'agit bien de regarder la musique se fabriquer à travers les corps et leur "présence".
Les "Pièce de gestes" qui font office d'entremets impliquent corps et sculpture de lumière: "Hans" en est la plus belle illustration: des mains éclairées d'où l'on ne sait, sont autant de lucioles mouvantes dans de strictes écritures spatiales, découpées, scandées au cordeau: l'effet de rémanence visuelle est saisissant , l'unisson, troublante, les décalage, métronimiques! Et toute la poésie chorégraphique de cet ensemble dans le silence et le noir ambiant surgit en diable. Encore vêtus de noir et invisibles, les musiciens reprennent plus tard cette exposition lumineuse, variable et médusante de complicité rythmique , de beauté plastique animée par le rythme.

 "Timelessness"retrouve et réinvente  le plateau et la version frontale de ce banquet musical, comme la "cène": les huit musiciens sabrent l'espace, donnent des coups de baguettes magiques, de mailloches sur l'instrumentarium très varié et éclectique, sur les caisses claires.Mouvements de machines en marche, accélérés, mécanique de machines à la Tinguely,fanfare ou défilé populaire...Une force de frappe extraordinaire anime les corps des interprètes, un métronome infernal produit du son industriel et la pièce va bon train; Le son circule, se propage ou insiste en de fiers sur-place.
Par la suite des sonorités perlées de xylophones et vibraphones, animent l'espace, en collier de perles fines, scintillantes, en tintement cristallin. Boite à musique, ludique et joyeuse, le son rayonne, en clochettes aigues.

Puis les huit musiciens sillonnent la scène, animés de souffle, de crachins, et leurs courses folles, pieds nus, transforment le plateau en arène bruissante, le son des talons martelant en percussion le sol. Tout est pré-texte à l'écriture, à la composition sonore et "dansante" dans ces pièces qui se succèdent, s'accordent à merveille dans un timing , un "rythme" de mise en espace résolument musical.
Les interprètes s'y révèlent performeurs, danseurs, surtout dans la version de "Musique de table" où celle qui est au pupitre se joue des formes, gestes et rythmes avec malice, jeu et musicalité époustouflante; à ses pieds, deux danseurs aguéris à la gestuelles périlleuse de Wim Vandekeybus, font office de résonateurs, de partenaires, victimes et complices de sa direction musicale, de ses sons percussifs. Ce qu'elle leur suggère les fait réagir au quart de tour: ils se renversent, se retournent, esquissent des acrobaties chorégraphiques surprenantes, n'obéissant à aucun code, aucune grammaire préexistante.
L’économie de moyens qui en découle n’a rien de simpliste : pour preuve,  l' interprète n'est munie que d'une table. Les mains, les doigts, les ongles, les paumes ou encore les phalanges sont les instruments de ce théâtre corporel.potentiel scénique et musical.
Et que dire de "Silence must be" ou François Papirer incarne les postures, attitudes d'un chef d'orchestre, face au public, dans le silence absolu, dessinant sa partition dans l'éther avec une grâce et une fragilité gestuelle médusante.
Un "chut" esquissée sur le bout des lèvres avec son doigt pout nous rappeler que rien n'est simple et que le mimétisme n'est pas de ce concert là!
Tous animés par cette écriture galvanisante parce qu'écrite en fonction des infinies possibilités musicales des corps-artistes. Pas toujours confort-table! Ins-table.....
Au final, une boutique fantasque d'objets résonnants, tubes, coquillage, instruments à vent, fait de cet ensemble qui va bon train, un joyau de cadence où l'on franchit les passages à niveau, les gares et les stations avec esprit frondeur, iconoclaste démarche respectueuse au coeur de la musique-danse d'aujourd'hui: transpor-table, ins-table, tablature d'un script à inventer sempiternellement.

Au Point d'Eau le 29 Septembre dans le cadre du festival Musica.

coproduction Les Percussions de Strasbourg, Musica
commande des Percussions de Strasbourg
avec le soutien de la Fondation Francis et Mica Salabert et de la Fondation Aquatique Show
en coréalisation avec Le Point d’Eau, Ostwald
avec le soutien de la SACD

"Doppelganger" Ensemble Nadar : les enfants terribles de Mélies !


En 1900, il a fallu au pionnier du cinéma Georges Méliès des heures de montage pour faire apparaître ses six sosies dans L’Homme orchestre, un film d’un peu plus d’une minute. De Facebook à Tinder, les technologies et applications numériques d’aujourd’hui nous permettent (virtuellement) de créer de multiples identités en seulement quelques secondes. L’ensemble Nadar explore le potentiel du dédoublement dans ce concert d’un nouveau genre où les musiciens deviennent tour à tour acteurs, réalisateurs et avatars de la performance.
programme
avec  Marieke Berendsen Thierry Brühl Katrien Gaelens Yves Goemaere Wannes Gonnissen Pieter Matthynssens Elisa Medinilla Thomas Moore Stefan Prins Dries Tack Kobe Van Cauwenberghe   

Avec l'oeuvre de Georges Meliès L’Homme orchestre (1900) , la démonstration faite que Mélies pouvait démultiplier ses personnages et opérer de la magie! Et ceci avec un travail corporel visible, au temps du cinéma muet où les corps étaient "loquaces" et "parlant" plus que d'habitude ! Un bel exemple de musicalité, de rythme où la perception de la vision, l’ouïe sont impliquées et synthétisent des sensations inédites. 

  
Simon Steen-Andersen Study for string instrument #2 (2009) 

Deux instruments, véritables OVNI visuelle et acoustique, encadrent un violon, trio étonnant dans le fatras des installations sonores, au sol, comme un décor nécessaire à l'émission et au bon déroulement de ce spectacle intriguant, inattendu. 

 Serge Verstockt À la recherche de temps (2005) 
Une clarinette perchée sur une estrade, les images du corps du musiciens démultipliées en trèfle à quatre feuilles sur le mur en projection, et l'on assiste à un quatuor visuel et sonre, drôle et décalé alors que le simultané opère entre les quatre éléments convoqués de concert!

 Simon Steen-Andersen Study for string instrument #3 (2011)
Un violoncelle, lui aussi perché sur l'estrade se fait doubler par son clone en image projetée, alors que cet effet "renversant" démultiplie les possibilités de jeu du musicien: beaucoup d'humour et de virtuosité technique pour cette pièce déroutante en terme de perception de l'espace.
  
Generation Kill de Stefan Prins" se déploie après un changement de décor à vue, qui lui aussi perturbe l'espace: on observe les techniciens du son en train de déménager, en équilibre instable, champ de vision renversé!

  Au tour d'une belle référence et source d'inspiration de Marx Brothers, le " Mirror Scene from Duck Soup" (1933)  , un chef d'oeuvre de l'incongru, de la naiveté d'un Narcisse qui apprivoise son image et qui comme plus tard Woody Alen, traverse l'écran pour passer de l'autre côté du miroir aux alouettes! Jeu de dupe ou d'enfant qui cherche derrière l'écran tv, l'homme tronc qui cause, en vain, caché derrière le meuble! Humour, magie et trucages artisanaux, proches désormais de l'extrême sophistication de ce spectacle multi média, médusant!


Le clou de ce show demeurant l'oeuvre en direct de "Exit to Enter" de 2013 DE Michael Bell "  où l'auteur se joue des cadres, des espaces et du réel avec intelligence, virtuosité et une efficacité déroutante. Un couple à géométrie variable, en chair et en os, se démultiplie à l'écran, forme une chorale de personnages, assis, de face ou de profil, instruments virtuels ou réels au poing.. C'est bluffant de techniques maitrisées au quart de tour pour donner l'illusion du charnel. Derrière quatre écrans transparents, quatre instrumentistes se dis"simulent, masqués par leurs images projetées sur leurs corps, en direct, et simulant d'autres pauses qui se superposent simultanément. On plonge et sombre dans le trouble et le désopilant, bousculés, déranger dans nos perceptions: le corps démultiplié pour des performances hors normes, "énormité surnaturelles, êtres hybrides et Méphistophélès de la musique d'aujourd'hui! Les "manipulateurs" de son, aux commandes d'ordinateurs, de consoles , de joysticks, comme autant d'outils au service de la création, du jeu musical: à vos manettes auditives et visuelles pour apprécier la richesse de la composition de ce spectacle "Doppelganger", doubles, sosie, clones et autre fantômes peuplant la scène, encombrées de tous ces esprits frappeurs!

Preuve est faite que les fantômes et diablotins de Mélies sont bien vivants!
Philippe Decouflé, chorégraphe et danseur, inspiré de la même manière par le cinématographe, le cadre, la magie et prestidigitation serait bien un précurseur et complice de cet ensemble "Nadar" qui porte bien son nom: y a pas photo, l'oeuvre d'art à l'ère  de sa reproduction est toujours présente et fait miracle dirait Walter Benjamin!

Au Théâtre de Hautepierre le samedi 28 Septembre dans le cadre du Festival Musica

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Laboratoire de l'écoute N° 2: Good vibrations ! Les Beach Boys précurseurs!


Placée sous le thème du corps, l’édition 2019 entend démontrer que l’écoute est un acte incarné : non seulement auditif, mais aussi visuel, vibratoire ou tactile.
Ce second laboratoire de l’écoute prend la forme d’une rencontre entre des spectateur·trice·s sourd·e·s ou malentendant·e·s et des spectateur·trice·s entendant·e·s, visant à évaluer en quoi la musique peut dépasser les limites de la perception. Sous la forme d’un concert suivi d’un temps d’échange accompagné par des interprètes en langue des signes, il s’agit de croiser les expériences pour mieux déconstruire les stéréotypes et les appréhensions.

Au Centre Chorégraphique de Strasbourg, endroit de prédilection pour étudier le mouvement, les vibrations du corps, s'installe le laboratoire d'expérimentation du son, par le vecteur, conducteur si naturel que nous possédons tous: le corps !

Les quatre œuvres du programme sont emblématiques de la création musicale aujourd’hui en tant qu’elles déploient la composition sur des dimensions sensorielles autres que l’ouïe. 

Elles concernent respectivement la perception visuelle comme dans "Offertorium", de Jeppe Ernst : une femme assise derrière un petit théâtre , femme tronc comme dans un moniteur tv, entonne ses gestes, claquements de doigts, simulations mimétiques de jeu sur les touches d'un piano.Chapeaux de couleurs en alternance sur sa tête et chemise jaune comme costume, elle est dédoublée, triplée par ses clones en images projetées simultanément: elle joue de cette proximité visuelle et rythmique, pour leurre l'espace, troubler notre perception, et transformer le langage sonore en langue des signes réinventée Un peu trop mimétique cependant, appuyant ses gestes sur les temps fondamentaux ou illustrant de façon pragmatique le sens de la source des sons.
Son théâtre musical, synchronisé avec les deux portraits virtuels avec lesquels elle rentre en dilalogue simultanément: exercice périlleux, sorte d'auto description en direct pour une traduction, version-thème très drôle parfois, avec humour et regard burlesque au sein du visage très expressif!

La perception corporelle est de mise avec "Key Jack" de Michael Beil:face à face, debouts, un homme, une femme se touchent, se tapotent le visage du bout des doigts, de leurs "pelotes" tactiles, dans le silence absolu, sans bruit de percussion corporelle!
 Jeu de miroir du toucher, ils se mesurent, s'apprécient, se devinent et s’apprivoisent comme en "amour" et s'identifient par le toucher.Danse des doigts, des bras, du visage, du cou, de la nuque.Ils dessinent les contours de leur chacras, se frôlent, se rassemblent, recueillis, les yeux fermés..C'est de toute beauté et l'on ose à peine les déranger du regard dans leur intimité dévoilée! Pas de son: que peuvent s'imaginer les "mal-entendants" à ce sujet? Se jouent-ils une musique, alors que nous apprécions le silence? La confusion des perceptions est à son comble et laisse une extrême liberté d'interprétation!

La perception vibratoire avec  "Having never written a note for percussion" de James Teney nous emporte dans un voyage collectif tout près du percussionniste devant et avec son gigantesque "tam-tam", sorte de gong suspendu, très bel instrument imposant. Il invite à tester les vibrations, chacun y allant de sa curiosité ou de son investissement physique de proximité. Les vibrations sont jubilatoire, intenses ou infimes selon le "point de vue", d'encrage du corps au regard de l'instrument. Belle expérience de partage qui succède à 
l’écoute par conduction osseuse ou solidienne avec "C".de Simon Loffler
Les participants sont invités à chausser un casque isolant, à s'asseoir et à "mordre" dans une barre à hauteur de mâchoire: expérience de conduction du son, que d'ailleurs on avait ou faire au Shadock, à Strasbourg avec Line Pook, couchés dans des hamacs de perception totale, les os et le squelette irradié, parcouru de sonorités salvatrices!

 Le collectif "We Spoke" de Simon Loffler a su faire vivre et partager des "good vibrations" pour le public, volontaire et engagé, motivé pour découvrir les bienfaits, également thérapeutiques de cette musique vibrante!



"Les cris de Paris" et Erwan Keravec "Extended Vox" :Quand la corne m'use !


Erwan Keravec, le plus atypique des sonneurs bretons, ne cesse de nous faire découvrir les insoupçonnables ressources de la cornemuse. Le défi qu’il s’est lancé de développer un répertoire contemporain pour l’instrument croise cette fois le chemin des Cris de Paris dans une configuration hors-norme : la cornemuse affronte un chœur de trente-deux voix, autour de deux œuvres de Bernhard Lang et Wolfgang Mitterer. Un programme complété par la pièce avec électronique que lui a consacré Heiner Goebbels.
avec le soutien du Consulat général d’Autriche
production La Muse en Circuit – CNCM d’Alfortville
coproduction Compagnie Offshore, Les Cris de Paris, Le Quartz – Scène nationale de Brest et Schlossmediale Werdenberg (pièce de Heiner Goebbels). Avec l'aide à l’écriture d’une œuvre musicale originale du Ministère de la Culture et avec le soutien de la Spedidam.
programme
cornemuse  Erwan Keravec Direction  Geoffroy Jourdain   

On se souvient de lui en compagnie de Mickael Phelippeau dans "Membre fantôme" au festival d'Avignon, dans le cadre du "sujet à vif"au coeur du jardin de la vierge! C'était déjà "déhanchement" folklorique," son de cloche" qui donnaient le bourdon, danse passée au "chalumeau" pour une crème brûlée délicieusement chorégraphique, "ornementée" très baroque et atypique en diable!
Le "revoilà" après la soirée "Noise" et ses péripéties sur le toit du nouveau Patio en compagnie de Philip Glass sur le campus, pour un "marché des quatre saisons" à la criée, une revisitation, made in Keravec" du répertoire contemporain: notre as de l'outre musicale, gonflée à bloc est ici en compagnie d'un choeur riche en timbres multiples, oblitérant les conventions du a cappella indisciplinairement!!

Heiner Goebbels No. 20/58 (2019)   Bernhard Lang Hermetika VIII (2019) 
Il apparaît solitaire, cornemuse en bouche, pour inonder l'espace du son de son instrument, sonneur breton iconoclaste et fertile en inventions de situations atypiques.
Le tout résonne en osmose, les choeurs, singulier partenaire d'un musicien en recherche d'effets déroutants.On revient à la notion de "spectre" qui lui est "chaire": laisser apparaître les composantes acoustiques d'un ectoplasme, spectre, comme d'étranges chants venant tordre l'espace. 

  Wolfgang Mitterer Slow motion_x (2019)
Toujours la cornemuse en "ornements" au sein du choeur qui irradie avec des voix de solistes magnifiques, en symbiose avec notre colporteur de souffles incongrus, "bourdonnant" de ses notes fixes, immuables dans le grave ou le médium. On est "sonné"par tant de résonances bourdonnantes, écossaises, ténor ou basses en majesté!
Keravec comme ambassadeur de son "abécédaire fragmentaire" pour cette expérience "extended vox" extension du domaine de la lutte" à la Houellebecq.

A la Cité de la Musique et de la Danse samedi 28 Septembre..Dans le cadre du festival Musica




http://genevieve-charras.blogspot.com/2017/05/mikael-phelippeau-en-avignon-le-sujet.html

samedi 28 septembre 2019

Hugues Dufourt Portrait N° 3 : le temps, très "alambiqué".Distillat de sonorités savantes.



« Il s’agit de l’accalmie avant la bourrasque, d’un climat de torpeur oppressante, d’une fausse sérénité, d’un apaisement factice avant les ténèbres », écrit Hugues Dufourt à propos de Meeresstille. Composées entre 1994 et 2006, les quatre œuvres de ce programme interprété par Jean-Pierre Collot forment un cycle en dialogue avec les lieder éponymes de Franz Schubert. De ces derniers, propulsés dans le contemporain, restent l’errance et le délaissement, l’exaltation et la révolte – un caractère torrentiel, signe avant-coureur du cataclysme.
programme Piano  Jean-Pierre Collot  

 Hugues Dufourt An Schwager Kronos (1994) / 11’
  
Une marche tonique, lente évolution dans l'espace, pas à pas, démarre l'opus Le ton monte rapidement, l'énergie agite les sonorités, frappées avec intensité. Une ascension martiale, déterminée, affirmée solidifie la musique, en alternance de sensations d'errance, d'hésitations, à taton dans le noir, suggérée par des balancements; comme lorsque l'on chemine dans l'obscurité, attentif, confiant inquiet au moindre détour, en prévention.Le ton s'affirme, on s'y habitue, on s'y repère et se dirige lentement, en compagnie du pianiste, sans but précis. Puis des ondes, des vaguelettes qui se propagent en cercle concentrique, se répandent, apaisantes.La musique de Dufourt, telle une lente introduction à des "univers" sonores à fleur de peau.

 Hugues Dufourt Rastlose Liebe (2000) / 5’ 
De beaux tumultes, un flux bouillonnant, effervescent de sonorités, de timbres en tourbillon, en mouvements très vifs, enlevés. Intranquilles, soucieux, perturbés comme un déversement de tonus, d'énergie. Course éperdue, virulente expression du piano, en notes qui s'écoulent, touchées, effleurées ou appuyées, énergiques.
"Sturm und Drang" musical, romantisme contemporain à la clef!
  
Hugues Dufourt Meeresstille (1997) / 13’  
Un vaste  paysage s'ouvre lentement comme un rideau qui dévoile la musique, les notes du piano, égrenées.Lenteur et inquiétude, presque rien ne bouge, les eaux dormantes à peine, murmurent.
Une interprétation très subtile, progressive, légère et discrète soutient le propos. Goutte à goutte, le son filtre les timbres, s'infiltre dans le tissus musical, comme un alambic qui distille en rythme, les instants du temps musical. Clepsydre des instants qui passent et se comptent, imperceptiblement. Parfois quelques accents pour appuyer, varier les intentions, des impacts aussi, impulsions sur les touches vers une ascension étrange dans une atmosphère douce....

Hugues Dufourt Erlkönig (2006) / 30’
Des résonances intenses puis du son très doux, tendre, attentionné sur le qui vive, fragile, autant qu'affirmatif et sonore.En contraste d'une interprétation aussi ténue et apaisée.. Des ombres et lumières semblent jaillir, comme des répétitions ou imitations de sonorités. Sur le bord d'une rivière, l'eau miroite, reflète les sons, en écho, les renvoyant au loin.
Le ton monte, enfle, s’épaissit, prend de l'ampleur dans une agitation fébrile, un déferlement de notes tempétueuses, ponctuées de notes pointées qui se dressent hors du magma sonore.
On s'y débat, on s'y colle en proie au séisme, au chaos!
 Des chocs, des impacts virulents, interruptions, élévation, à-coups tectoniques au poing ou plutôt sur le bout des doigts du pianiste !
Comme des fractures d'un paysage en tremblements, secousses sismiques: ou un corps qui trésaille, vacille mais ne rompt pas. Des cassures aussi, brisures tranchantes et abruptes dans le champ musical.Des sursauts, bondissements d'animal à l'affut qui traque et saute sur sa proie, divagant d'étape en étape.
La musique est dense, multi-directionnelle, des motifs y sont repris, insistants, obsédants, magnétiques...

A la Salle de la Bourse samedi 28 Septembre dans le cadre du festival Musica.


"Le bal des folles": sidérant ! de Victoria Mas


Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles.  Le temps d'une soirée, le Tout-Paris s'encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles - d'un côté les idiotes et les épileptiques ; de l'autre les hystériques, les folles et les maniaques - ce bal est en réalité l'une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

"Einstein on the beach" : Philip Glass retrouvé et prolongé par le présent ! Enivrez vous !



Entrés dans le PMC, on est accueilli par l’énonciation des chiffres: ceux qui président à la logique de cet opéra non narratif et non linéaire. De l’œuvre d’origine, qui durait près de 5 heures, reste la longueur (environ 3h45 sans entracte) et le respect du souhait de Bob Wilson que l’entrée et la sortie des spectateurs soient libres, créant du mouvement.Tandis que la matière musicale irradiante de Glass se répète et évolue : entre solos de violon, orgue et chant légèrement amplifié merveilleusement interprété par le chœur  Einstein n’est plus violoniste, comme dans la version originelle de 1976 reprise en 2012,  les corps en mesure de Lucinda Childs ont fait place à une sobre mise en espace;le chef-d’œuvre du minimalisme servi par un casting de rêve : un chœur d’exception, un ensemble qu’on ne présente plus, une pop star dans un rôle qu’on ne lui connaissait pas…La musique est hypnotique, hallucinante, magnétique et la performance des artistes tous en couleurs, la diction narrative de la récitante invite à la méditation, à l'euphorie débordante d'une musique qui transporte en lévitation, les corps conducteurs que nous devenons Car l'auditoire semble avoir autant d'importance dans cette communion collective, cet acte de recueillement jouissif, commun à tous.
Le temps est suspendu alors que les sons déferlent sans cesse, vont et viennent, avancent, tournoient, obstinés, tenaces en longues phrases omnubilantes, enivrantes à souhait Les sensations de vertige, de déplacements se font incarnation des rythmes qui vont bon train, au souffle des vents, des flûtes et autres média, vecteur de musique Fascinante représentation au coeur du festival Musica: défendant autant le "patrimoine" que la création la plus pointue au sein des musiques d'aujourd'hui !

*Philip Glass*
Einstein on the Beach (1976) / 3h20
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*Ensemble Ictus*
*Collegium Vocale Gent*
*Suzanne Vega*


Le chef-d’œuvre du minimalisme servi par un casting de rêve : un chœur d’exception, un ensemble qu’on ne présente plus, une pop star dans un rôle qu’on ne lui connaissait pas…
C’est au Festival d’Avignon, le 25 juillet 1976, qu’est créé Einstein on the Beach, ovni scénique signé par Philip Glass et Bob Wilson. Fruit de trois ans de travail, œuvre de deux artistes émergents qui n’avaient d’autre but que de donner une forme à leur envie de collaborer, l’ouvrage va révolutionner l’histoire de l’art lyrique. Par son ampleur et son ambition d’abord, en agrégeant toutes les disciplines des arts de la scène. Par son livret dont les quatre actes ne proposent aucune trame narrative, ou du moins linéaire, mais préfèrent déployer un réseau d’évocations et d’associations autour de la figure d’Einstein. Par la radicale nouveauté de sa mise en scène. Par sa musique, enfin et surtout, résolument tonale, répétitive et pulsée, qui diverge des canons alors en vigueur de l’avant-garde européenne : économe par ses effectifs (six instrumentistes dont deux synthétiseurs, et un chœur de seize voix), elle est d’un souffle et d’une virtuosité inédits – gigantesque chaconne autour des accords de la mineur, sol majeur et do majeur dont les motifs obsessionnellement réitérés confinent à la transe… Structuraliste et hédoniste, architecturale et dionysiaque, minimaliste et colossale, Einstein on the Beach appelle les oxymores autant que les superlatifs : avant d’être simplement une œuvre, il s’agit d’une expérience.
C’est d’ailleurs là le sens de la production qu’ont imaginée les Belges de l’indispensable ensemble Ictus. Élaborée avec la plasticienne Germaine Kruip, le chœur du Collegium Vocale de Gand, rompu à cette musique ancienne si chère à Philip Glass, et la chanteuse américaine Suzanne Vega comme unique narratrice, cette version de concert se concentre sur la musique et le texte : elle entend avant tout mettre à nu « le geste musical », et le fascinant défi que représentent, pour le musicien comme pour le spectateur, ces 200 minutes du microchirurgie rythmique. Une expérience, donc, dont la puissance demeure intacte.
production Ictus & Collegium Vocale Gent
coproduction Concertgebouw Brugge

programme
Musique  Philip Glass Textes  Christopher Knowles Samuel M. Johnson Lucinda Childs Narratrice  Suzanne Vega Direction musicale  Georges-Elie Octors assisté de  Tom De Cock Chef de chœur  Maria van Nieukerken Scénographie et lumière  Germaine Kruip Costumes  Anne-Catherine Kunz Dramaturgie  Maarten Beirens Assistant à la scénographie  Maxime Fauconnier Lumière  Chris Vaneste Assistant lumière  Wannes De Rydt Son  Alex Fostier Assistant son  Suse Ribeiro   Philip Glass Einstein on the Beach (1976) / 3h20

vendredi 27 septembre 2019

"Hannah" : la musique cinétique de Verdensteatret


Le collectif norvégien Verdensteatret, fondé au milieu des années 1980, s’est rarement produit en France. Il réunit une douzaine d’artistes qui conçoivent des scénographies totales, mêlant musique, performance, installation plastique, lumière et vidéo. HANNAH, leur dernier spectacle, est une grande fresque audiovisuelle composée en temps réel, où tout l’espace scénique est joué comme un seul et même instrument polyphonique. Spectateurs et performers sont immergés dans ce « théâtre du monde » qui remet en question les limites entre action et observation, illusion et réalité, nature et culture.
La scène est encombrée de sculptures, d'objets épars, de porte-tiges étrangers, au sol, alors que l'espace est délimité par un écran en fond de scène et deux pans blancs pour cloture, enceinte.Un son vibre, venu d'une sculpture, bordé de sons lointains...Un homme assis, respire, joue d'un tube, pousse une chaise bruyamment
alors que sur l'écran, une trace-son s'inscrit et avance, dessine comme une paramécie, un électron au microscope. Le son se creuse un tunnel, grossit, s’amplifie comme à l'intérieur d'une galerie de fourmilière.Des excroissances sonores matérialisées ainsi en images, de la musique plastique et visuelle pour résultat! C'est inédit et très esthétique.La musique est vivante en mutation organique: le son se fraie un chemin, visible sur la toile, creuse son sillon, comme un son de fraiseur-tourneur.Tout s’emballe, se répand sur l'écran, en ondes..Une rupture scénographique s'opère pour observer en plein feux un aimant qui attire à lui une tige sonore! Ou la chasse, la repousse. Deux galets s'entrechoquent, image et son à l'appui. Comme sur un chantier à ciel ouvert, de curieux mégaphones, objet-sculpture cinétique sonore, renforcent cette impression d'industrie du son: on tire les ficelles à vue, un manipulateur pour booster ces robots émetteurs programmés. Intelligence artificielle musicale?
 Des vibrations fébriles, en cacophonie envahissante accompagnent un décor urbain de façades de HLM à la Couturier, bande défilante des étages en ascension sur fond de sons d'aspirateur.De grognements d'animaux... Bric à brac en couleurs, joyeux où cinq manipulateurs présentent de petites colonnes de sons, jaunes, comme le son de batons de pluie: ils orientent ces boxes, nous rendent attentifs à la source sonore, focalisent visuellement en technicien l'origine des bruits. Créateurs, installateurs à vue en plein feux des processus de création du son.
Un cor-tuba s'exprime et bientôt la scène se erecouvre de vitrages colorés transparents, formant un bel ensemble architectural, à la Mondrian ou Buren.
Des projections de lumière blanche stroboscopique sur les vitres teintes pour vibrations intenses.
C'est plastiquement très beau et sensible..Des salves de sons en projection de carrés de couleurs pour cible et "sons cinétiques"!s0 LA cOUTURIER

programme
spectacle de et avec  Niklas Adam Eirik Blekesaune Magnus Bugge Ali Djabbary HC Gilje Elisabeth Carmen Gmeiner Janne Kruse Asle Nilsen Piotr Pajchel Laurent Ravot Martin Taxt Torgrim Torve
En collaboration avec le festival de musique contemporaine Ultima Oslo, Henie Onstad Kunstsenter, Black Box Teater
Verdensteatret est soutenu par le Norwegian Art Council
Avec le soutien de PAHN (Performing Arts Hub Norway) et du ministère des affaires étrangères de Norvège

Théâtre National de Strasbourg (Salle Gignoux)

"Noise" Sonic temple volume 1 à Musica: de bruit et de fureur !


On la prononce en anglais : la noise. Le phénomène n’est pas récent, mais son omniprésence sur les scènes expérimentales laisse supposer que la pratique est tout particulièrement en adéquation avec son temps. Peut-être caractérise-t-elle ce sentiment général de la décennie écoulée que l’auteur de science-fiction Bruce Sterling nomme l’« euphorie noire » (dark euphoria). Car là où la noise peut sembler sombre et négative, elle déploie aussi un extraordinaire potentiel de vie – sans compter une profonde réflexion sur le son et l’écoute : construction de masses sonores complexes, jeu sur la perception de l’espace et du temps, recherche sur les champs fréquentiels produits par l’environnement naturel ou social, écoute incarnée et vibratoire où le corps de l’auditeur devient lui-même le lieu de l’expérience esthétique.
C'est dans l'église réformée Saint Paul que s'installe ce soir une étrange cérémonie païenne: au cœur de ce noyau, moelle accueillante, dans la carcasse évidée de ST Paul que déjà vibre des sons étranges...L'église offre ainsi sa matrice à des expérimentations hybrides, et accouche de monstres acoustiques, chimère et autre hydre à deux têtes: c'est médusant; le public, réuni à l'intérieur de la nef voûtée comme autant d'habitants d'une caverne ou d'une architecture éphémère d'urgence, bivouac le temps du concert...

Figure de la musique expérimentale américaine, Phill Niblock offre sa dernière création au public de Musica : Unmounted/Muted Noun pour orgue et bande sonore. Interprétée par l’organiste Hampus Lindwall, la pièce présente des masses sonores mises en vibration par un volume intense, avec pour résultat une propagation de micro-intervalles dans l’espace. Les vibrations de l'orgue Walker, illuminé de rose,sourdent des percussions des  doigts du musicien sur les claviers, sur les pédales ,de dos, comme un long module, un long phrasé ininterrompu, par les tuyaux, jamais essoufflés!

Changement de scène dans l'espace: on se retourne sur un autre artiste performeur.De manière similaire, Erwan Keravec enveloppe l’auditeur dans les bourdons de sa cornemuse qui, progressivement, laissent apparaître les composantes acoustiques d’un spectre, comme d’étranges chants venant tordre l’espace. Lorsqu’il ne conçoit pas des acoustiques de laboratoire scientifique dans le monde entier;Un son régulier, venu d'un homme-corps-cornemuse, assis sur l'estrade près du chœur donne le signal de départ pour un voyage au long cour:lente sirène qui s'étire, geint, se lamente. Le souffle, stocké dans le soufflet de l'instrument "populaire" vernaculaire,, sourd comme une corne de brume, alarme , sirène de paquebot qui n'amarre jamais, ni ne délivre de voyageurs.Passagers d'une aventure sonore, sur le pont ou l'embarcadère. Exercice de "longue haleine" qui pulse une seule fois en apparence. Un flux continu, assourdissant, vibrant qui oscille en interne d'une oreille à l'autre.Les hémisphères du cerveau font la synthèse....Comme un moteur de voiture resté allumé...Les anges, le tableau des cantiques en restent béas, muet et bouche bée, d'admiration!Ces "prières" hypnotiques comme autant d'expression de communion collective, de partage d'écoute.En temps réel! L'officiant, c'est le musicien, prêcheur, face à ses ouailles, attentives et concentrées, recueillie.La musique, comme "office" religieux ou païen, sacré ou profane "retrouvée" après l'oubli, comme les légumes d'antan, remis au gout du jour! Retraite méditative, ponctuée de "breack" pour mieux savourer l'audace de la création contemporaine..
Fondé à Zürich en 1987 autour de Rudolf Eb.er, le collectif Schimpfluch confine à la légende. Sa présence à Strasbourg est exceptionnelle tant il s’est fait rare sur les scènes européennes.
 À cette occasion, Rudolf Eb.er s’entoure de l’artiste anglaise Alice Kemp et de Dave Phillips, membre originel du groupe. Une femme est assise, vêtue de noir, épaules et genoux dénudés: elle se couvre d'une capuche noire qui dissimule son visage.Des babilles, des sons de voix, murmures, chuchotements surviennent d'ailleurs en présence de détonations de cordes. Immobile, pétrifiée, elle nous interroge, nous, fascinés par se présence, sa stature statufiée, muette.
Comme une oeuvre plasticienne sonore, performance à gouter à l'instant même.

La silhouette noire d'un curieux personnage se détache du fond de scène: il est présent par cette lumière rouge, à son cou, dans un capharnaüm de musique; il se déplace , un ballon rouge fluorescent, gonflé à bloc sur lequel il fait crisser les sons... C'est diabolique et surprenant, le performeur. Crane rasé, son corps se balade parmi nous, incandescent comme un souffleur de verre dans l'antre de la cristallerie...Vision démoniaque, sorte de Méphistophélès musicien, lion rugissant,porteur de sons, colporteur de bruits singuliers.Images de bestioles tentaculaires en fond sur l'écran, tableau à la Jérôme Bosh, singulier paysage habité par des monstres fantasmés.


Michael Gendreau applique ses compétences à l’improvisation électronique. Sa spécialité : performer à partir des résonances naturelles et urbaines d’un lieu qu’il analyse préalablement.
Avalanches de pierres au poing, un homme seul dans des secousses et vrombissements s'adonne à un show, amplifié de décibels , comme une révolte des voix dans un tunel de métro, subway underground, bruyant à l'extrême. Sur fond de coeur qui bat. L'éclairage agressif, intrusif, braqué sur les spectateurs, éblouissant. Le cataclysme musical, insupportable, fait mouche, agace, trouble et dérange...Le performeur présente une œuvre nouvelle au cours d’un rituel sonique situé à mi-chemin entre l’actionnisme, les musiques indus et la poésie sonore. Performance physique, épreuve psycho-acoustique et expérience des extrêmes de la vibration interrogent les limites du corps et de la conscience.

Une soirée où le public, perlé dans la salle, va et vient ou se laisse aller, couché au sol, à ressentir les vibrations fortes et salvatrices du chaos musical: une séance de "bien être" au coeur de l'église, un "événement" rare à vivre jusqu'à minuit, l'heure d'aller voir au delà du parvis, ce qui se trame sur les rives de l'Aar...

A ST Paul le 26 Septembre dans le cadre du festival Musica.