lundi 21 septembre 2020

Le GRM, Les Métaboles : "atmosphère, atmosphère, j'ai une oreille d'atmosphère?

 

Musica aux Dominicains

Philippe Carson
Turmac (1961) 
C'est à cette œuvre d'entamer le concert dans le cloître des dominicains, judicieusement parsemé de sièges sur la pelouse:des sonorités de train, des sons industriels, trousseau de clef,? scie, roulements, vrombissements qui tournent semblent être à la source de cet ensemble compacté, dense et solide. Des gravas qui se décomposent se déversent, en répétitions obsessionnelles.... Toute une "atmosphère" ! 

Bernard Parmegiani
Des salves en écho dans un tunnel,  des fusées de feu d'artifice: ça fuse, ça éclabousse allègrement! En aspirations, envols furtifs, tout un monde minéral et animal est évoqué, en secret dans l'intimé d'un son frisson comme des traces anciennes laissées par des générations en couches, en strates ou palimpseste savant. Quelques monstres aériens, de BD, de science Fiction-friction, font surface dans un univers cosmique. Des accidents aussi, débris de chantier qui se déversent, machines de guerre ou tanks, hélicoptères...Des sons de sabres tranchants dans l'air opaque à la conquête d'un espace vierge qui se rompt. Des bruitages de jeu vidéo.... Bref, un grand fatras de bruits et de fureur, conglomérat industriel, empilement de résonances, de fréquences, de timbres désordonnés. Comme des bombardements, une menace, un danger qui nous frôle via les enceintes rouges rondes, les globes blancs perchés sur pieds de cigogne qui meublent l'espace et font sourdre sons et bruits triturés par l'électro-acoustique des œuvres présentées.
 
 Ivo Malec
Recitativo (1980) 
Des grillons par un beau soir d'été sur la pelouse des Dominicains... Ou des orgues lointaines de foire, des sons timbrés, zinc ou métal précieux, tôles froissées... Les sons stridents s'amplifient, linéaires, en continu, en fréquences permanentes. Un gong fracture le tout, rupture dans cet alignement musical parfait. Des oiseaux, des carillons de clocher pour des vibrations claires, tintinnabulantes.
 
 


Karlheinz Stockhausen
Stimmung (1968) 
Ré-écouter la pièce au sein de la grande nef des Dominicains, n'a plus aucune commune mesure avec la même œuvre présentée dans le Hall Rhin du PMC : la configuration frontale, l'ampleur et le volume de la nef font résonner, amplifient tous les sons qui se révèlent d'une richesse inouïe et le chef d’œuvre vocal interprété par les voix si empreintes de mysticisme, de recueillement et de ferveur, embarquent dans un voyage cosmique spirituel ou profane, païen ou votif à l'envi.

Luc Ferrari
L'auteur se glisse dans les interstices du cloître aux éclairages colorés, chaleureux comme des ondes de choc qui se désagrègent en déroulés de heurts, de fractures, de ruptures tectoniques viscérales. Comme dans un jeu de billard, tout est choc précis, directionnel, performant, cible visée par l'électro acoustique de façon magistrale. Un juke-box capricieux mais efficace dont toutes les lumières s'allument à l'unisson pour provoquer fracas et désordre de bon aloi ! 

 
Michèle Bokanowski
Rhapsodia (2018) 
Voici une dimension cinématographique du son pour clore dans le cloitre inondé de lumières mouvantes, cette soirée estivale de musique électro-acoustique.
Large spectre sonore, étirement des sons en suspension dans un tempo soutenu. En nappes et couches sonores pour créer de la matière dense et riche de résonances. L'amplitude qui se déploie au rythme régulier d'une machinerie qui s'emballe, fait office de leitmotiv, enluminure sensible d'une pièce aux contours généreux. Les rotatives s'emballent, machinerie infernale d'un film de fiction, monté en séquences rapides ou linéaires. Philippe Dao, aux consoles du GRM toujours à l’affût des œuvres complexes. Absorbée par des lumières évanescentes sur les ogives du cloître, prolongée par cette "ambiance", "stimmung" de référence l'opus de Michèle Bokanowski dont on connait également le  compagnonnage de compositrice auprès du plasticien-vidéaste du cru, Robert Cahen, pour sa vidéo danse "solo", fait office d'épilogue de cette soirée mémorable.

 

 


"Solveig, (l'Attente)" /: pardonner ! Solveig, Patience et Clémence.....


Edvard Grieg , Henrik Ibsen
"Le metteur en scène Calixto Bieito et le romancier Karl Ove Knausgård offrent une vision nouvelle de Peer Gynt, chef d’œuvre d’Henrik Ibsen mis en musique par Edvard Grieg. Le conte poétique et philosophique n’est plus vu à travers Peer Gynt, mais dans les yeux de Solveig, la jeune femme qu’il abandonne après l’avoir séduite. Révélatrice des désirs et des peurs du héros, mais aussi de sa brutalité, Solveig a-t-elle bien raison d’accorder son pardon au rusé personnage en lui dédiant sa célèbre « chanson » ? L’attente de l’être aimé et sa morale sont ici mises en perspective par un nouveau livret, accompagné sous la forme d’une passion symphonique par les plus belles pages du compositeur norvégien. "
Tous en noir, masqués, les artistes du chœur pénètrent le plateau d'un décor noir et blanc, façonné par un cube immense volume blanc, "white cube", les côtés bordés de deux écrans vidéo également parés de blancheur vierge.Une voix se détache, absente, quasi fantomatique, spectrale: c'est celle d'une jeune femme blonde, Solveig, seule sur scène dès lors, en un monologue parlé, conté, la voici héroïne de la pièce singulière réappropriation d'une "légende" musicale et historique.Le chœur narrateur s'efface, Solveig se filme en direct, produisant de très beaux portraits de son visage, éclairé, radieux, alors que la musique bat son plein. Une sorte de huis-clos se dégage à l'ambiance feutrée, vite oppressante, étouffante. Des oiseaux, chouettes ou pigeons se répandent sur l'écran, fidèles compagnons de légende, oiseaux de proie, menace ou protection pour la jeune femme qui va s'avérer au fur et à mesure, tendre, rebelle, dans toutes les fonctions féminines que l'auteur lui attribue.Surveillée, traquée, enfermée ou esprit libre qui cherche la rédemption, accorde le pardon dans une abnégation religieuse affirmée? Soutenue par des regards d'oiseaux surdimensionnés, Solveig va son chemin, chante sur ces images spectrales en noir et blanc, mouvantes, aériennes, dissoutes dans l'éther. Telle une Ophélie dormante, l'image de la mort veille sur le corps de la mère, vieille femme allongée, en suspension, alors que la naissance d'un nourrisson fait la passation des générations et conforte Solveig dans sa mission de pardon, par don de soi, de sacrifice, de beauté humaine;
Une œuvre singulière et pleine d'enseignements qui tend vers la fable ou le verset spirituel d'une époque proche et lointaine, rehaussée par une mise en scène du monologue, sobre et empreinte de virginité, de blancheur répandue sur les corps et sur les âmes.
 
 
 
Orchestre philharmonique de Strasbourg Chœur de l'Opéra national du Rhin

 

"Opus 2.131.3" Quatuor Diotima : en perspectives ! Corps-raccorps temporels.


OPUS 2.131.3

Quatuor Diotima


Ryoji Ikeda création française, nouvelle version 
Ils s'accordent , corps-raccords- en dis-harmonie pourtant dans une lente plainte des quatre instruments, trois violons, un violoncelle, lors d'une belle et douce tenue en tuilage des timbres.Un profond recueillement émane ainsi, dans une quiétude  générée par la tenue et hauteur des sons qui avancent et cheminent comme pour une procession religieuse. Sur le fil, sur la corde raide de funambule qui progresse, avance, serein, solide, assuré . Une œuvre sensible dédiée aux cordes, en "chambre" claire, bien "chambrée".
 
Ludwig van Beethoven
Quatuor op. 131 (1826) Telle une passation à rebrousse temps,la pièce surgit comme référence à la première. Relais, flambeau tenu par les quatre protagonistes, traversés par une interprétation emplie de l'écriture, de la griffe de Ikeda. Signature "commune" entre contemporain et pape de la musique de chambre, cet opus, célèbre et virtuose, trace connivence, complicités et sympathie des œuvres d'aujourd'hui.L'inspiration, le mimétisme pourrait fonctionner, anachronique: et si Beethoven avait poursuivi l’œuvre de Ikeda dans la mémoire inversée du temps qui s'écoule, dans la mémoire des sensations du matériau sonore ou de la composition?

Ryoji Ikeda création française 
Retour à la lenteur après la vive interprétation du Beethoven. L'allégresse en moins, voici une "relecture" de l'opus précédent, comme un livre lu à l'envers. Les mouvements bien agencés de la partition, tels une exploration minutieuse et souterraine, en profondeur du quatuor d'un ancêtre démiurge. Des abysses, des abîmes surgit la mélancolie romantique qui traverse les notes, emporte l'auditeur dans des sphères inouïes malgré tout. Les ascensions des violons comme une fumerole évanescente qui s'évapore et se répand dans l'éther, l'éternité.Une fois de plus Ikeda surprend, étonne , à l'écoute de son "répertoire" vaste, savant, iconoclaste ou très "sage" au regard d'un héritage patrimonial musical Dans le plus profond et savant des respects.

 


dimanche 20 septembre 2020

"Grand concert d'ouverture N° 2 " : mise sur orbite: qui va piano, ne va pas toujours "sano" !

 

Pour la première fois arrimé à Strasbourg, le Basel Sinfonietta défie les lois de la gravité avec Georg Friedrich Haas et Simon Steen-Andersen. Ces deux pages orchestrales qui jouent sur l’espace et l’apesanteur sont précédées d’une oeuvre-manifeste de Marina Rosenfeld dont l’interprétation est confiée à un choeur d’adolescent·e·s créé pour l’occasion.programme


Marina Rosenfeld création française
Georg Friedrich Haas
Joshua Tree (2020)
création mondiale
Simon Steen-Andersen création française

 

Teenage Lontano de Marina Rosenfeld

"La « reprise » est une pratique plus commune à la pop. Pourtant, c’est bien à cet exercice que se livre Marina Rosenfeld avec l’oeuvre emblématique de György Ligeti, Lontano (1967). Sa micropolyphonie et ses masses sonores ne sont plus confiées à l’orchestre, mais à un choeur d’adolescent·e·s. La possibilité pour des chanteurs amateurs d’interpréter une page si complexe est offerte par l’ear score, une partition auditive numérique permettant à la compositrice de susurrer les notes aux choristes via des oreillettes. Une innovation, un manifeste pour la réappropriation du répertoire du xxe siècle – et surtout, un tableau de l’avenir peint en des couleurs irréelles."

Comme une  ligne de chanteurs scénographiée, mise en scène de trente deux corps éclairés par des rasants, en jean et baskets: le dispositif scénique organisé au centre, les spectateurs de part et d'autre de cet étrange face à face, dos à dos.La bande son zigzagante en écho réflexif filtre les sons étranges venus d'un ailleurs cosmique inconnu. Le chemin de lumières mène au zébrage de sons, fulgurants, traçant une ligne droite stable: les jeunes tiennent vocalement de longues notes en respiration continue, commune alors que plane la bande son au dessus de nos têtes. Des sifflets en alternance ponctuent l'atmosphère, le son circule en ondes, harmoniques et fréquences se répartissant l'espace. La voute sonore se dessine dans l'amplification spatiale, en rafales, détonations, zébrures, tirs et salves. Une œuvre à regarder en appréciant le professionnalisme des chanteurs-choristes alignés devant nous dans une "proximité" astucieuse et opérante.

conception Marina Rosenfeld

Chœur du Lycée Stanislas de Wissembourg
chef de choeur | Stéphane Hummel
Chœur du Schiller-Gymnasium de Offenbourg
chef de chœur | Winfried Oelbe
Elèves du Lycée Marie Curie de Strasbourg
enseignante | Christiane Didierjean
Chorale du Stift
chef de chœur | Antoine Hummel


Joshua Tree de Georg Friedrich Haas

"C’est lors d’un séjour dans le parc national de Joshua Tree, au sud de la Californie, l’un des plus beaux endroits au monde pour contempler la voûte céleste, qu’est née cette page orchestrale inspirée par la mutation lente et progressive de la nuit étoilée. « Lorsqu’on observe le ciel à l’oeil nu, nous dit Georg Friedrich Haas, on ne peut s’empêcher de fixer des groupes d’étoiles et d’en faire des images. Mais si l’on se saisit d’un télescope, on voit des points lumineux en si grand nombre qu’il devient impossible d’identifier des structures. Tout est affaire de densités et de mouvements imperceptibles. C’est ce phénomène que j’ai voulu transposer. »

Une formation "classique" orchestrale majestueuse pour ce second concert d'ouverture , cela "rassure", on s' y installe, mais on va rapidement déplacer ses fantasmes de "confort" pour atteindre une musique en immersion totale, sonore, mouvante, fluide.Des ondes de vibrations des cordes, émergence des vents pour une ambiance étrange.Jeu de cordes pincées, piqués, volume qui se déploie, s'impose allègrement, harpe qui se fond dans le parterre d'instruments à cordes murmurants. La fluidité aquatique opérant pour cette traversée dans les flots sonores apaisants.

Basel Sinfonietta
direction musicale Baldur Brönnimann


Piano Concerto de Simon Steen-Andersen

"Un piano à queue est lâché d’une hauteur de trois étages. Ainsi débute ce concerto qui défie radicalement les lois du genre. L’observation de la chute, sans nihilisme aucun, laisse place à la beauté de la gravitation et de la destruction, sondée de manière ironique et insouciante. « Dead-serious playfullness », selon les termes de Simon Steen-Andersen, une joie mortellement sérieuse. Au-delà du geste spectaculaire, réalisé en une seule prise et projeté à l’écran, l’instrument en ruine libère progressivement une méta-histoire du piano moderne – du fantôme beethovénien à Fluxus, du piano préparé de John Cage aux corps résonants de la musique spectrale."

C'est à une œuvre tectonique que nous sommes à présent confrontés.Sur l'écran, un piano vient s'effondrer dans une image au ralenti sur fond de tonnerre de sons.Magistrale image qui va impacter la pièce; la mise en scène en bord de plateau dédoublant le pianiste en un second personnage animé sur cartonnage disturbe l'espace et le temps à loisir. Un solo de piano en notes détachées, dans un vacarme déferlant, mécanique, de l'orchestre qui s'anime.L'image virtuelle de l'interprète au clavier, tétanisée ou arrétée en chemin, provoque sourires et distanciation! L'humour et le comique décalent, désorientent: cassures, éclats, brisures et décompositions fractales s'imposent.Les ruptures tectoniques rappellent la chute et les rebonds du piano à l'image.Le fracas, le crasch-landing sur tarmac d'un OVNI fait écho dans les mémoires immédiates.Grande messe symphonique pour catastrophe instrumentale, avalanche disharmonique, clins d'oeil, pastiche et caricature d'accidents, d'incidents de route....La musique "sonne faux" sous les doigts surdimensionnés du pianiste à l'image projetée.Au final tout explose, se rompt, éclate, éclabousse de brisures et fractures l'environnement virtuel et sonore.Le piano tombe, chute à l'envi, rebondit, s'envole en vitesse précipitée, image pixilée.Et l'on se taille une valse de guingois pour ce bal singulier, violent, fantastique, cruel. Qui va piano, ne va pas "sano" !

 

Basel Sinfonietta
direction musicale Baldur Brönnimann
piano Nicolas Hodges

"Music for percussion 2 " : objets insolites ! L'épeuve -la preuve- par trois.

 


music for percussion 2
Avec cet ensemble de miniatures performatives, nouvelles œuvres commandées par le festival pour le portrait qui lui est consacré, Ryoji Ikeda prend le chemin de la musique d’objets. Cinq pièces interprétées par trois performers usant d’un instrumentarium peu ordinaire : six métronomes, des télégraphes électriques, des billes, des balles de basket et de ping-pong, du papier, des crayons et des règles, ainsi que des livres aux pages vierges spécialement conçus pour l’occasion. Entre mécanismes d’horlogerie rythmique et processus inéluctables, ces préludes et fugues du XXIe siècle prolongent le geste d’épure sonore et visuel initié par l’artiste au milieu des années 1990.

Ryoji Ikeda création mondiale 
Des miniatures au détail, du "petit rien" qui tient de la haute voltige, voici la première oeuvre du concert monographique. Deux chaises, une longue table et deux opérateurs au travail bricolent savamment deux consoles de morse, machines à produire du son comme autant d'essais acoustiques au micro.Rythme au poing, tension et écoute attentive des interventions du partenaire .Comme des machines à écrire ou des signaux en morse, alarme musicale, dansante. Chirurgiens du son sur leur établi en salle médicalisée, dans un petit hôpital joyeux dont les signaux de détresse ravigotent au lieu d'inquiéter! Horlogerie de cuisine savante: c'est prêt, cuit, le délai de cuisson est achevé, on peut consommer. Les télécommunications d'antan revisitées pour émettre des messages codés rythmiques en diable, à décrypter sur le champ.On est aux urgences cliniques, avec ces notes qui évoquent les schémas des vibrations sur un tableau médical ! Cliquetis des doigts des artistes sur le clavier des consoles de survie. Fin et mort des signaux de détresse....Une oeuvre dérangeante et très opérationnelle , singulière et provocante en diable !
Ryoji Ikeda
METRONOME MUSIC [for trio] (2020) création mondiale
Trois tables, six métronomes, trois musiciens:le dispositif est sobre, dans le noir de l'environnement scénique.A des tempo différents, comme des horloges dans une ancienne demeure abandonnée, bien ou mal réglées.L'unisson bascule, se dérègle, au trot, au galop, pièce mystérieuse, chrono-métrage d'une clepsydre sans eau, décompte à rebours: le temps passe et ne s'installe pas pour autant à travers ces sabliers au son de pluie sous les toits: pluie tapante qui s'égoutte, frappe régulière qui hypnotise.
 
  Ryoji Ikeda création mondiale 
Trois livres, tourne page, ouverts, fermés, manipulés par les interprètes, assis à la table de lecture factice.Les couvertures claquent, les pages s'effeuillent en bruissant: on effeuille la question du son frisson, léger , fugace et inédit. Partition musicale de chocs, de froissements, de bruits quotidiens agencés au plus près d'un rythme virtuose et savant. 

Ryoji Ikeda création mondiale 
Trois séquences sur les "balles": rondeurs et roulements de billes qui roulent à l'intérieur de bols ,pour un bel effet d'écho et de résonance circulaire. Balles de ping-pong en match précis, millimétré par de petits chocs précis, ballons manipulés par les officiants assis sur des tabourets: train d'enfer des impacts sur le sol, sur la surface de réparation, tapis de sol pour ces athlètes de l'interprétation, de la coordination. 
 
Ryoji Ikeda création mondiale 
Le clou du spectacle pour cette séance de crayonnage sur règles et papier millimétré: on souligne, on écrit, on rature au crayon à papier: ses scènes très "plasticiennes", mises en espace sobrement pour un propos et une démarche radicale.De vifs tracés cinglants, du gommage, de l'effacement: ça provoque du vent raturé, du pointillisme crayonné, : on lacère la matière et l'on palpite de concert en alternance. Le déchirement au final du papier par bandes, scandé par le choc des règles fait mouche.
Bureaucrates de pacotille, dessinateurs industriels ou architectes sur leurs paillasses opératoires, établis, ces trois artisans-artistes du son deviennent performeurs virtuoses : la mécanique des tracés de crayons, comme des machines lancées: futurisme et progrès infernal avec des "moyens du bord" forts étudiés.
Au final on froisse et tout et l'ion n'est pas fâché ni froissé par cette performance musicale d'objets sonores magnifiés, détournés.


"Laboratoire de l'écoute" N ° 3: la générale d'expérimentation : la source des sons.

 

"Dans ce spectacle interactif à la croisée du concert, du talk-show et de l’expérience sociologique in vivo, tout le monde est sur scène : le public, les musicien·ne·s, ainsi qu’un drôle de médiateur. Ces derniers jouent et décodent différentes pièces, énoncent leurs protocoles, débattent et proposent leur vision. Le public, lui, est présent dès le début du processus et participe à toutes ses étapes. Muni de clés d’écoute, il est invité à faire ses retours, à partager son ressenti et à agir directement sur le déroulement du concert. Une forme horizontale et inclusive inédite à Musica, dont l’humour et la bienveillance partagée seront les moteurs."
 
Entre acoustique et électronique, le leurre! C'est "La bonne durée" de Stockhausen qui inaugure la séance laboratoire, classique en apparence: écoute de la pièce, frappes, battements d'un dispositif électronique, synthétiseur, guitare préparée....Un abord qui va vite changer après la présentation du leader du groupe sur les intentions de ce dernier: composer en direct pour trouver "le son de groupe" sans fixer les règles, requestionner le son sans confort pour un répertoire alternatif des musiques contemporaines: c'est le graphisme des partitions qui le taraude, le protocole d'écriture des compositeurs: au travail donc pour décrypter les secrets de fabrication de quatre œuvres: exercice ludique et participatif, collectif ou chacun peut s'engager pour déterminer la longueur d'un morceau, décider des places des musiciens dans l'espace sonore... Cage et Fluxus ainsi interrogés dans leur processus de création. Quatre compositeurs seront passés au crible non pas comme analyse musicologique, mais pour triturer le squelette d'une pièce: durée, intensité, fréquence. On joue au petit chef ou à la collégiale, à la démocratie musicale, au politique dans la Cité de la Musique et de la Danse sur la scène de l'auditorium. Agora du choix, de la discipline autant que de la fantaisie, cette expérience d'écoute s'avère joyeuse, décontractée, brisant les aprioris sur la musique savante tout en déflorant quelques secrets de fabrication.Les partitions qui s'affichent sur un écran intriguent mais bien vite on s'empare de leur fonctionnement possible grâce aux clefs fournies par les interprètes de nos propres décisions et intervention. Démagogique? Pas du tout: Tom Johson, propose un chemin dans des cases, source de sons pointillistes, de clapotis audio-naturalistes, tenus....D'accord ou pas d'accord: tout se discute en "opinion" et autre possibilités et marge de manœuvre, interaction entre public et musiciens. James Tenney avec sa partition graphique, James Saunders et son système descriptif surtout à ne pas suivre à la lettre! Le public se prend au jeu et l'on passe un moment excellent, savant et plein d'humour et de distanciation musicale face à la dite "musique contemporaine" complexe: certes, mais si inventive et flexible !
Merci encore au festival Musica pour cette initiative décapante qui rapproche artistes et auditeurs sans  falbalas pour une approche réelle des oeuvres en mutation constante.



"Fake" : Wilfried Wendling, Abbi Patrix : fausse route ! Peer Gynt tonic !


 
eeNous sommes réunis sur le parvis de l'Opéra du Rhin, casqués, masqués, bref un peu en dehors du monde et pourtant c'est bien dans cette foule bigarrée d'un samedi après-midi que le célèbre performeur conteur va opérer. Homme de terrain, muni de son "conducteur", fiche de salle et fil conducteur de son intervention "in situ", il nous mène dans son bateau ivre, naviguant à la boussole autant qu'au feeling et à l'improvisation. Il est personnage vivant incarnant le héros en déroute de la pièce musicale "Solveig": descendu du toit de l'Opéra pour ameuter la foule, parmi nous, berger d'une troupe intriguée, inquiète ou séduite par ce meneur d'hommes de grand talent.Dans la foule des postulants au mariage au pied de la Mairie, sa présence incongrue questionne, interpelle, étonne à bon escient. Toujours respectueux, autant que débordant de "culot" et d'inventivité, il saisit au vol les oportunités de tisser la toile de sa narration, nous conduisant à travers la ville, sur ses places, dans ses ruelles, sur la place Kléber où une fanfare lui donne prétexte et occasion à dévoiler la pertinence de ses interventions dans l'espace public. Au final, c'est autour d'un xylophone sur une placette au pied d'un platane que la cérémonie s'achève, les participants casqués regroupés après ce périple libre dans la cité. Charmeur, dresseur de serpents et faiseur de contes à rebours, Abbi Patrix excelle dans le genre et le registre de l'improvisation: libre penseur, habile séducteur et meneur de foule sans prendre possession de vous pour autant. Poésie et forcing, habileté et utopie au poing pour une déambulation bizarre et bigarrée qui fait mouche! Ses compagnons de route à la technique comme marchands des quatre saisons poussant leur charriot de bonnes nouvelles! La fantaisie, toujours vivante et audacieuse, prise de risques et réparties au menu !
 
 conception et musique électronique live

 

samedi 19 septembre 2020

"The people here go mad": Trio Catch joue à catch'catch et gagne !

 



"Basé à Hambourg, le trio Catch parcourt les plus importantes scènes européennes depuis près de dix ans pour partager sa passion de la création contemporaine. Reconnues pour leur virtuosité, les trois musiciennes ont notamment collaboré avec Georges Aperghis et Beat Furrer, ainsi que des compositeurs et compositrices de la jeune génération représenté·e·s dans ce programme par Clara Iannotta, Mirela Ivičević et Martin Schüttler. Pourquoi ce nom, Catch ? Pour « attraper » le public, nous disent les musiciennes. À n’en pas douter, la formation de musique de chambre la plus dynamique du moment."
 
Elle sont trois, "trio" oblige, épaules dénudées, jeunes et nous invitent en cette belle matinée d'Eté indien, à  nous "divertir" d'une étrange façon.
Signé Clara Iannotta, "The people here go mad. They blame the wind" (2014) démarre le concert:saxo, violoncelle et piano sur la plateau. Une petite boite à musique entonne discrètement une miniature sonore, mécanique, reproductible à souhait. Les cordes et les touches du piano s'y rassemblent, le tout dans de lumineux éclairages jaunes et verts réjouissants. Comme des enluminures sonores, des brisures, éclats et crissements sourdent des instruments: fugue et fuites de sons volatiles en ricochet de propositions qui rebondissent.Et toujours en bordure, les ponctuations de la petite musique mécanique de l'aurore!Interruptions, séquences brèves s'enchainent dans un rythme surprenant.

C'est au tour de  Mirela Ivicevic avec "Čar" (2016) création française de jouer le jeu de la pièce courte, "nouvelle" musicale, forme minimale, efficace et très construite. Une coulée de piano, la tectonique des sons de matières diverses, des sonorités ludiques se révèlent dans des intensités différentes. Des solos brefs, un piano qui frissonne, un saxophone hurleur en canard boiteux: la pièce est ludique et enchante le temps de son déroulement dans l'espace-temps.
 
 
Avec Martin Schüttler et son "low poly rose" (2016) en  création française , c'est autre chose qui se joue: elles ont toutes trois revêtues des vestes larges et amples, manipulant tablettes ou téléphones portables pour un spectacle plus théâtralisé, plus expressif. Fuites de sons de partout pour déranger l'écoute, perturber l'ambiance: rebelles auditrices des sons mécaniques quotidiens? Bref, en découle des impacts sur le piano, de lentes plaintes ascensionnelles du violoncelle: un vrai jeu avec le son, en nappes avec du pré-enregistré comme support-surface, soutien et maintien de sons qui divergent ou convergent. Qui divaguent aussi ! Une narration sonore s''en détache, des schémas de syntaxe éloquente émergent: sons de réveil électronique, comptage, tension et étirements des sons qui s'allongent, retenus malgré tout. Une richesse considérable et inventive qui mériterait la ré-écoute tant foisonnent les propositions  du compositeur.

Pour Beat Furrer et son "AER" (1991)le trio indéfectible résonne en envolées de clarinette, réparties des instruments qui dialoguent dans la minutie, la sobriété, la légèreté. Quasi romantique, éperdu, mouvementé, haletant le phrasé fait volte face, danse improbable qui surprend. Multidirectionnel, changeant, versatile, ébauche d'un espace en éternel retour. A pas de loup, on sort de la pièce à reculons
 
Les appuis de chaque instrument s'affirment, se posent, cavalcade ou chevauchée bien maintrisée dans leur assiette; des soli de chacune pour imposer un langage propre et singulier, de la suspension de son pour créer l'attente. Le piano "forte" devient envahissant, omniprésent: la réplique des autres, pour leur survie! Le piano finit par s'incliner, modéré, harmonieux, discret et s'effacent les tensions pour une belle unisson! Le récit peut reprendre, plus serein et tranquille, mais toujours dans la réserve du suspens: du Aperghis comme on l'aime. Fugues, courses poursuites,cavalcades qui vont vers le calme retrouvé. Coup de théâtre, petite panique des sons, reconquête de territoire au menu. Des séquences à tiroir qui claquent et le tour est joué et gagné Partie de cache-cache pour le trio Catch qui sait frapper là où ça fait du bien, rixe joyeuse des sons poly-sons, polissons en diable...Les musiciennes en alerte jouent et gagnent du terrain sur la surface de répartition des musiques d'aujourd'hui. Dans un final tonitruant, sur la touche, en épilogue réjouissant, éclatant de clarinette furtive. "Small is beautiful" en exergue !
 
 Basé à Hambourg, le trio Catch parcourt les plus importantes scènes européennes depuis près de dix ans pour partager sa passion de la création contemporaine. Reconnues pour leur virtuosité, les trois musiciennes ont notamment collaboré avec Georges Aperghis et Beat Furrer, ainsi que des compositeurs et compositrices de la jeune génération représenté·e·s dans ce programme par Clara Iannotta, Mirela Ivičević et Martin Schüttler. Pourquoi ce nom, Catch ? Pour « attraper » le public, nous disent les musiciennes. À n’en pas douter, la formation de musique de chambre la plus dynamique du moment.

"Grand concert d'ouverture" : rencontres d'espaces: du corps à l'écran total ! Musica brandit son propos décapant avec audace et virtuosité.


"La 38e édition de Musica s’ouvre sur deux grands concerts croisant des formes frontales/scéniques et immersives/spatialisées, dans le cadre monumental du Hall Rhin du Palais de la musique et des congrès — un espace de 3000 m2 pour rendre superflue la distanciation et réinstaurer le nécessaire partage de l’écoute.Apréhender le rituel du concert de différentes façons et vivre une expérience inédite d’immersion musicale.

Pour ce premier grand concert du week-end, Musica vous propulse aux confins de galaxies sonores signées Ryoji Ikeda,  Simon Steen-Andersen et Karlheinz Stockhausen. Un seul mot d’ordre : déconstruire le rituel du concert pour nourrir de nouvelles expériences d’écoute.

music for percussion 1

Ryoji Ikeda

S’il est connu mondialement pour ses installations numériques monumentales et ses œuvres audiovisuelles qui défient l’entendement, Ryoji Ikeda se penche également depuis de nombreuses années sur la musique instrumentale, et en particulier les percussions. Donnés pour la première fois en France, ses duos pour corps humains (BODY MUSIC), triangles (METAL MUSIC 1) et crotales (METAL MUSIC 2) s’inscrivent ouvertement dans l’héritage du minimalisme, poussant à son comble la complexité des processus de répétition.Ce sont trois oeuvres brèves, sobres, très différentes: "Les triangles" qui inaugurent le concert, comme un duo résonnant, tactile, très subtil, éclairé par deux douches de lumière focale qui rivent le regard sur les deux musiciens, assis, seuls dans cette immensité, sur l'estrade Deux instruments stridents, tapotés avec des harmoniques éclairées, sensibles dans une intimité dévoilée, obscène vision du presque rien musical qui frémit, enveloppe, déconcerte par sa pseudo simplicité, son économie de moyen qui touche et bouleverse les grandes formations orchestrales d'un "grand concert d'ouverture" ! La corporéité de la pièce pour deux corps résonnant est sidérante: jeux de mains, de pieds, de genoux semblables à une performance de danse folklorique bavaroise ou des jeux de zapatéos hispaniques: racines évidentes de cette chorégraphie minimale, musique de corps ( et pas de table à la Thierry de Mey). Ils sont assis, concentrés à l'extrême, dans la mesure, le rythme, la cadence et la radicalité du propos: des percussions corporelles virtuoses qui se répondent, se tuilent, se regardent aussi comme un duo de danseurs percutants. Synchrones, ou privés de coordination,  démembrés, vitesse et décomposition au poing....Les crotales, eux, caressés à la verticale comme des clochettes de pacotille qui vibrent discrètement dans l'intimité du couple d'interprètes virtuoses, confrontés à une écoute commune, un écho subtil, au suspens volatile.

conception et composition Ryoji Ikeda
percussion Alexandre Babel, Stéphane Garin


MAPEBO

Anna Korsun

Ensemble Modern

Dans cette grande soirée consacrée aux illusions acoustiques, la jeune compositrice ukrainienne Anna Korsun nous offre sa dernière création : MAPEBO, terme russe que l’on pourrait traduire par « reflet » ou « mirage ». « Je m’imagine un espace plongé dans la pénombre, parsemé de miroirs, nous dit-elle. On le parcourt sur une passerelle étroite et instable, en constante recherche d’équilibre. Les miroirs brouillent les frontières. La faible luminosité favorise les ombres. » Derrière cette description poétique, tout est affaire de dualité : les instruments sont non seulement doubles (violons, violoncelles et scies musicales), mais leurs timbres sont de surcroît « habités » par le chant des musiciens.

Des sirènes mélancoliques comme un appel au ralliement, à la vigilance résonnent: deux violons, deux violoncelles, deux scies musicales pour créer une atmosphère de malaise, de dérèglement sonore: sonorités profondes, lugubres,languissantes mélopées larmoyantes qui dégoulinent doucement sur la surface de l'éther. En vagues mugissantes, en ondes concentriques qui se propagent, fondent, se répandent comme des cors sonores démultipliés...Longs phrasés larges, soupirs étirés, glissements progressifs comme des murmures vocaux dans un palais vibratoire très organique. Perturbations et envols de nuées d'oiseaux lâchés dans l'espace, qui amérissent sur le tarmac de l'audition précieuse de ces lamentations sensibles. De belles aspirations ascendantes, langoureuses, dérapent, et déstabilisent l'atmosphère rare évocation de sirènes qui ne soient pas celle de Varese !

Run Time Error @Opel

Simon Steen-Andersen

Dans cette œuvre décalée et euphorisante, Simon Steen-Andersen est filmé en déambulation dans une usine Opel en friche située à Rüsselsheim, berceau de la marque automobile. Muni d’un micro, il réalise un field recording à la chaîne où l’environnement industriel et les objets trouvés deviennent la matière première d’une partition audiovisuelle. Sur scène, de part et d’autre de l’écran, les musicien·ne·s orchestrent cette musique concrète, tandis que le compositeur assure la direction au moyen de deux joysticks. C'est à un écran géant que s'adressent les musiciens acoustiques, tournés vers les images:un étrange personnage ( à la Piérrick Sorin sorti de sa boite diabolique) sera le héros de cette aventure rocambolesque et picaresque qui déverse images et sons résonnants en accord en direct avec leur déploiement. Plan séquence vertigineux à la Fischli-Weiss où chaque objet en heurte un autre qui déclenche sa chute, son mouvement et la diversité des pérégrinations audio-visuelles des images filmées. En couleur, en coordination extrême avec l'exécution musicale en direct, en osmose avec le comique, le désopilant des situations !Toutes matière confondue, tout objet désigné, maltraité, bousculé dans une course poursuite haletante, essoufflante: le propos hélas se dégonfle et le système tend à lasser, surexploité durant plus de 30 minutes. Mais le comique demeure, les fausses fins s'enchainent à l'envi, agaçantes et stimulantes. On sourit devant cette performance désopilante, pleine de verve et de distanciation , de recul quant à la composition musicale, ici absente, cédant le pas à la fantaisie, le risque, l'improvisation, le hasard; de la haute voltige évidemment !Marathon, prouesse physique et rythmique dans le temps de la séquence vertigineuse qui frôle la démence, le désordre, le déséquilibre émotionnel d'un comportement marginalisé !

 

Ensemble Modern
vidéo live Simon Steen-Andersen


Stimmung

Karlheinz Stockhausen

Karlheinz Stockhausen avait un rêve, celui que les cultures musicales se mêlent intégralement pour créer un nouveau « folklore artificiel » mettant à profit toutes les inventions musicales, y compris les plus insolites. C’est de cette idée d’une communauté de l’écoute qu’est née sa pièce la plus célèbre : Stimmung (1968). Oeuvre charnière du xxe siècle, elle marque la rupture du sérialisme et les débuts d’une nouvelle prise en compte des résonances naturelles qui aboutira au courant spectral dix ans plus tard.C'est à un rituel hypnotique que l'on assiste, assis ou couché devant l'estrade qui accueille les six musiciens en blanc, comme des prêtres votifs, des moines prieurs qui se balancent, émettent prières et psalmodies enivrantes, mystérieuses émissions de voix, de tête, de ventre, de résonances corporelles inédites.Une atmosphère singulière, recueillie pour cette pièce maitresse à redécouvrir pour son charme opérant, sa quiétude, son émotion musicale à fleur de peau. Une cérémonie paienne de choix, partagée par un public en alerte, charmé par la diversité du concert qui semble comme une longue respiration salvatrice, un souffle qui d'éveille et transporte les corps, ailleurs !

Les Métaboles
direction artistique Léo Warynski
électronique live SWR Experimentalstudio
son Lukas Nowok


jeudi 17 septembre 2020

"100 cymbals": les percussions de Strasbourg , Cage et Ikeda : good vibration !

 


"Avec 100 cymbals, Ryoji Ikeda nous plonge dans les abysses de la vibration. Une expérience d’écoute unique qui marque le lancement du festival Musica 2020 dans l’espace démesuré du Hall Rhin du PMC, à Strasbourg.

"Le concert s’ouvre sur le portrait sonore que John Cage dédia au Strasbourgeois Hans Arp à l’occasion du centenaire de sa naissance. L’Américain considérait le cofondateur du mouvement Dada comme un modèle, en particulier pour sa relation à la nature et sa conception cosmogonique de l’art. Il en résulte cette partition conceptuelle tapée à la machine et offerte aux Percussions de Strasbourg en 1986, où le langage musical se réduit à cinq signes typographiques. Une œuvre minimale, faite de bruissements environnementaux, qui de la même manière que 100 cymbals, sollicite une écoute profonde."

Dispersés sur dix petits établis autour d'un public nombreux situé au cœur du grand hall, comme cerné par les musiciens, les sons parviennent dans notre dos et il faut se retourner régulièrement pour tenter de deviner qui produit quoi, de l'interprète à l'objet: du papier, des petites boules dans une boite, une bouteille d'eau qui déverse son liquide...Sons légèrement amplifiés, mais à peine audibles, sons inouïs du quotidien, issu de l'écoute et de l'observation de John Cage, ce mythique compositeur du petit rien, du presque rien, du rien sonore. Bruissements, écoulements alternent d'un pupitre à l'autre, les interprètes comme des prêtres en chaire, au niveau du sol, priant et provocant d'objets détournés, des sonorités banales, mais reproduites à l'identique: le contexte en transformant la matière et la substance pour en faire du son spatial, intime, proche ou lointain selon la position géographique de chacun, au cœur de la sphère d'écoute. Ensemble, esseulé, individuel ou à l'unisson, ce joyau de fabrication, cette usine à produire vibrations et émotions se fait naturelle et fonctionne dans le respect d'une écoute renforcée par l'immensité de l'espace convoqué pour le concert. Comme un petit théâtre musical où les manipulateurs, marionnettistes magiciens se plaisent à nous charmer, séduire, nous "suspendre" à leurs gestes minimalistes de facteurs de résonances curieuses, étonnantes et pourtant si banales ! Le dispositif incluant les auditeurs, libres pourtant de se frayer un chemin dans ces massifs de bruissements. Un tracé, coup de fouet de bâton, comme un geste tranché de Lucio Fontana sur sa toile tendue, zèbre l'espace de son son cinglant !

Concentration, surprises et découvertes à l'appui, tout surprend, dérange sans jamais heurter nos sens en alerte, aux aguets du moindre "bruit" issu de tant d'objets hétéroclites: au petit bonheur des auditeurs, charmés par tant de préciosité, de précision, d'attention à chaque geste générant musique et univers sonore inouï !

 

"Créée en 2019 au Los Angeles Philharmonic, dans la somptueuse salle signée par l’architecte Frank Gehry, 100 cymbals est aussi bien une performance scénique qu’une installation audiovisuelle. Ryoji Ikeda met en lumière le riche potentiel des cymbales en suivant la mince frontière qui sépare le bruit de la résonance harmonique. L’instrument d’apparence rudimentaire, un disque convexe fait d’un alliage de cuivre, de laiton et de bronze, que l’on emploie plus communément pour accentuer certains temps de la mesure, se transforme en une puissante ressource polyphonique. Les différents modes de jeu, plus ou moins conventionnels, entretiennent une sonorité fusionnelle — quasi chorale — et laissent surgir des strates harmoniques et autres résultantes acoustiques au sein d’un processus qu’une simple ligne pourrait représenter : un crescendo infini, menant d’un murmure quasi imperceptible à l’éclat du fortississimo final."

Comme une immense  installation plasticienne, les 100 cymbals s'alignent, petits soldats, pas tous pareils si l'on y regarde de plus près: venues de Turquie et du potentiel de l'instrumentarium des Percussions de Strasbourg, les instruments se dressent à hauteur d'homme pour mieux être doucement caressés, frappés, touchés subtilement et rendent des sons vibratoires subtils, légers, à peine perceptibles.... Un véritable temple bouddhiste où les cymbales, comme autant de petites flammes, bougent, résonnent, bruissent: les dix officiants, régulièrement modifiant leur poste dans un ensemble chorégraphique très opérant.

Visuellement, œuvre sonore plasticienne, cette pièce singulière qui nous est donnée de découvrir  s'ouvre à Cage, en écho à son affection pour la culture zen, la danse, le mouvement naturel des corps et du son dans l'espace Vision reposante, hypnotique, calmante et bienfaisante d'une écoute toujours très concentrée sur ses fins: rendre l'infiniment petit à une place gigantesque, l'infiniment perceptible, digne d'une attention à l'environnement sonore quotidien qui nous berce ou nous froisse, nous ravit ou nous malmène à chaque seconde: les oreilles n'ont pas de paupières: heureusement!

Et bien sûr,en présence des Percussions de Strasbourg, modelées pour accueillir et réfléchir un répertoire inédit, caché, secret, révélé au grand jour par le festival Musica, au diapason de la diversité et de la rareté...Belle soirée inaugurale qui augure du meilleur pour la suite ...Chut! C'est un secret qu'on ne confie qu'à une seule personne à la fois: covid oblige !


mercredi 16 septembre 2020

"Fabula rasa" : du rififi dans les fleurs, dans les coeurs !


 "Fabula Rasa"

‌Danser parmi les objets détournés de Corine Kleck, les images de fleurs animées fabuleuses de Robert Becker et Dominique Haettel, chanter les louanges du jardin semé de reliques bien vivantes, bien plantées ....
Toute une histoire qui se conte sur le bout des lèvres, des doigts et de la langue, bien pendue.Sur la pointe des pieds tanqués
Visite déglinguée d'univers singuliers à la croisée des chemins de la création picturale et photographique du binôme Becker-Haettel, faits l'un pour l'autre, félins pour l'autre.

Balade dans les plantations inédites de sculptures voluptueuses, ressurgies  de la mémoire patrimoniale de Corine Kleck, visionnaire d'objets détournés magnifiés, érotiques en diable....


Une performance inédite de:
Geneviève Charras, interprète, charivarieuse

Dans le cadre des Ateliers Ouverts 2020 , à l'occasion de  l'exposition "Fleurs Fabuleuses" de Robert Becker et Dominique Haettel et des œuvres de Corine Kleck.


Dimanche 11 OCTOBRE 15H

Atelier Kleck-Haetel
11 Bis rie des Tailleurs
Schweighouse sur Moder
 




dimanche 13 septembre 2020

"Les rossignols des terres allemandes": l'Ensemble Céladon au festival Voix et Route Romane. Chansons de gestes et d'amour

 


"Les Rossignols des terres allemandes"
Chansons de Meistersinger au Moyen Âge

"Les Minnesänger et Meistersinger, poètes- compositeurs-interprètes allemands des 13e et 14e siècles, se surnommaient entre eux Nahtigal (Nachtigall : Rossignol). Dans la continuité des troubadours en Occitanie et des trouvères dans le nord de la France, les Minnesänger célèbrent à leur tour l’amour courtois et donnent ses lettres de noblesse à l’allemand médiéval. S’émancipant progressivement de leurs modèles, les Minnesänger, la plupart issus de la noblesse, développent au 13e siècle un art qui leur est propre. Quelques décennies plus tard, les Meistersinger, issus des classes bourgeoises, diversifient leurs thématiques avec des sujets de société plus variés."


Voici en préambule éclairé ce qui nous attend dans l'abbatiale de Surbourg, gainée en son intérieur de beaux éclairages "rose des sables", granit au ton pastel, doux et tendre: un concert "amoureux", désopilant parfois, toujours savant malgré les racines "laborieuses " de ces chants amateurs de confréries, mais si intenses de vérité et de sonorités fortes et cadencées! Ce sont les voix des deux chanteurs de l'Ensemble Céladon qui vont entamer ce festin de saveurs sonores, de gouts fins et variés aux fragrances médiévales délicieusement saupoudrées d'un instrumentarium  à l'identique de l'époque et de ce fait, remarquable. Très inspirée, la plainte, prière de la superbe soprano Clara Coutouly éclaire l'espace, fond, se répand souriante, pleine, gracieuse. Rouge vermillon comme la robe qu'elle porte et qui approfondit l'aspect "matrice" de son rôle de femme, tantôt enjôleuse, tantôt naïve et vive comme l'anguille. Le contre-ténor bien connu, à ses côtés, Paulin Bundgen, pour mieux évoquer cette période dans un registre ouvert, accueillant, chaleureux: invitant l'auditoire concentré à une écoute recueillie, respectueuse de tradition et de "modernité" de la musique instrumentale bordant leurs propos vocaux. Dans une chaleureuse adresse au public, toujours.


Comme dans un désert, terres arides, l'atmosphère des morceaux se fabrique peu à peu, délivrant espaces sonores et paysages singuliers, dans une diction parfaite, une noble allure: instruments et chanteurs au diapason pour des litanies récitées palpitantes à retenir son souffle tant la tension de la narration est vive, présente, habitée. Vents d'Est ou du Sud apportent au répertoire varié de ces troubadours de l'âme, des notes de courtoisie, de bienséance et de savoir vivre. Profane ou religieuse, la musique médiévale s'y révèle altière et respectable, gaie, dansante, entrainante, virevoltante, alerte.Un solo de la soprano, pur et plein, sur le thème de la femme et nous voici cheminant en sa compagnie dans les temps jadis, dignement, gracieusement. La courtoisie est de mise, la ruse et l'humour distancé aussi: le jeu d'acteur de Clara Coutouly, expressive et malicieuse, sourire en suspension, ton ferme et affirmé, convaincante et forte. Sa voix pourpre, sanguine et vermeille épouse le propos avec justesse et subtilité.Préciosité de la voix en sus pour ces interprétations méticuleuses et savantes. L'homme, lui, se fait voix hypnotisante, lancinante, enjouée au gré des morceaux de choix ; un duo merveilleux les rassemble, envoutant dans une solide interprétation aguerrie.Les dialogues avec chaque instrument rare et précieux confirment la complicité des interprètes qui se consacrent à leur art avec passion et exquise modération!

photos robert becker


Les dons innés des chanteurs les rendent séduisants, sobres, enjôleurs et tissent une empathie réelle avec leur présence rigoureuse mais jamais distancée! Louange à la femme, doublée par la voix masculine en retrait, harmonie d'un tuilage savant entre tous les interprètes galvanisés par un répertoire inédit, si rarement livré à l'écoute tant la rareté et la virtuosité en sont matière première. Répliques et réparties féroces, effet d'écho entre les deux chanteurs, tout concourt à la félicité des cieux! En bouquet final, une exultation musicale dansante, vive, rutilante clôt le concert sur des notes teintées de joie. Un bis généreux et inattendu nous livre les secrets d’alcôve d'un couple, une rêverie bucolique, aux draps froissés, nostalgiques d'une nuit galante: complainte amoureuse, délicate qui borde nos rêves et l'on quitte l'Ensemble, conquis, charmés, ravis par une poésie sonore exaltante, ravissante, porteuse de joie et de respect de l'autre: le chant, la musique comme vecteur d'humanité sur la voie, les sentiers de l’accomplissement personnel et collégial !

Une fois de plus on remercie le festival de nous faire don de savoir éclairant sur la place de la musique dans notre humble vie !


Ensemble Céladon (France – Lyon)

Depuis sa formation en 1999, l’ensemble Céladon explore avec charme et fantaisie le répertoire de la musique ancienne, cherchant à chacune de ses manifestations à réinventer la forme de ses concerts. Mené depuis son origine par Paulin Bündgen, Céladon se plaît à arpenter le répertoire lié au timbre de contre-ténor, entre musique médiévale, renaissance et baroque. Céladon est régulièrement l’invité de festivals où il est reconnu pour la qualité de son interprétation et ses rapports profondément humains avec le public.

Céladon reçoit le soutien de la DRAC / Auvergne-Rhône- Alpes, de la Région Auvergne-Rhöne – Alpes et de la Ville de Lyon.

Paulin BÜNDGEN direction artistique et contre-ténor

Clara COUTOULY soprano

Nolwenn LE GUERN vièle à archet

Florent MARIE luth médiéval

Gwénaël BIHAN flûtes

Caroline HUYNH VAN XUAN organetto


Eglise Saint Arbogast Surbourg le dimanche 13 Septembre 17H

vendredi 4 septembre 2020

"Comet Musicke" Johannes de Ockeghem, "vray trésorier de musique" au Festival Voix et route romane: déboussolant !

 


"Johannes Ockeghem, vray trésorier de musique".

 Comet Musicke propose l’intégrale des vingt chansons à 3 et 4 voix de Johannes Ockeghem (1410-1497). Ce compositeur originaire du Hainaut jouissait d’une grande notoriété et ses contemporains l’appelaient « fils et perle de la Musique », « fleur des musiciens » ou « Vray trésorier de Musique ». 

Dimanche 6 septembre
17 h 00
STRASBOURG
Église protestante Saint-Pierre-le-Jeune
Comet Musicke (France) 
 
photo robert becker
 

"Quoi de neuf, Docteur" ?
Saint Pierre le Jeune, écrin subtil pour cette formation hors du commun, un après-midi d'automne, une ambiance se trace subtilement pour nous conduire sur les chemins, d'un compositeur étonnant, hors du commun: diplomate, chanteur, menant une vie riche de rencontres et de responsabilités politiques, traversant une époque où l'art se mêle aux grandes décisions de l'état.
Cap sur les grandes orientations de la boussole: nord, sud, est, ouest, en route pour un voyage dans le temps, judicieusement ponctué par des interventions, entremets récurrents, pédagogiques. On y apprend au fur et à mesure, les enjeux artistiques des péripéties de la vie mouvementée de Johannes Ockeghem, homme orchestre de bien des "orientations" diplomatiques!
L'ensemble "Comet Musicke" s'attache tout particulièrement à une recherche esthétique sur le genre "concert-biographie", ponctué par des prises de paroles érudites et édifiantes sur la vie du personnage qui devient le moteur du concert. Un portrait musical et vocal d'une pointure de l'art polyphonique du XV ème siécle !.
Place donc au concert piloté par huit artistes, chanteurs, violistes, violonistes, cornettistes, flûtistes: des histoires contées par Marie Favier, mezzo-soprano, avec malice, entrain, dans un jeu de conteuse comédienne qui se renforce tout au long du récital. Belle performance vocale et scénique, mimiques au poing, toujours dans le jeu.
 
photo robert becker 


Un souffle passe dans cet ensemble, rose des sables, vent d'anges qui planent sur les compositions instrumentales et vocales qui s'enchainent naturellement dans un rythme soutenu par les propos éclairants des narrateurs-bateleurs qui introduisent les pièces, à différent niveau d'espace: loin de la scène primitive, dans la chaire  Chacun y déployant un talent d'interprète mêlant art du jeu et art musical.Dans une maitrise d'un instrumentarium d'époque à l'identique pour mieux faire sonner la chaleur, la sensualité des compositions, mêlant vocal phrasé poétique: dans des accents, liant prononciation et récit, restituée au plus proche de la diction-déclamation.
De beaux canons en tuilages, des jeux de "bouche" des histoires de maitresses, des récits picaresques: on se régale des oeuvres de cet homme "bon, généreux, pieux, charitable", sa voix même à l'origine combinant le tout dans une grande harmonie.
Quelqu'un de "bien", intègre "docteur en musique", fin et subtil auteur de récits musicaux enchanteurs, ici menés de main de maitre par Francisco Manalich, ténor et viole de gambe, plein de charme, de malice , d'une grande et belle présence. Et l'Ensemble d'émettre de beaux "r" roulés aux accents affirmés, colorés et bigarrés comme tous ces récits rocambolesques, amoureux ou jaloux de la vie d'un compositeur ici très bien servi par des musiciens énergiques, talentueux.
Servis par l'acoustique des lieux magnétiques et envoutants de Saint Pierre le Jeune à Strasbourg.
Une étape supplémentaire dans le programme de "Rose des vents" initié par Voix et Route Romane et son ingénieux directeur artistique Denis Lecoq.