vendredi 24 mai 2024

"Epopées fantastiques": picaresque et passionnant !

 


Richard Strauss admirait tant le Traité d’instrumentation de Berlioz qu’il l’étoffa de commentaires et d’exemples nouveaux. Il est donc légitime de réunir les deux musiciens qui illustrèrent avec éclat leur sens de l’orchestre.

Dans la Symphonie fantastique, d’abord intitulée « Épisode de la vie d’un artiste », Berlioz met en scène ses passions amoureuses par le biais d’une idée fixe qui donne sa fièvre à la symphonie puis la précipite dans des couleurs infernales… Un must de l'orchestration, de la vibration des cordes pour installer une atmosphère immensément dense, masse sonore empreinte de romantisme et de grandeur. Les cordes en poupe, les vents pour qui Berlioz offre une place de choix, interventions singulières de chacun pour initier sons et musique. Le leitmotiv revient, familier mais jamais galvaudé, magnifié par une interprétation d'ensemble magistrale Les coups de sonnerie du clocher qui appelle à la concentration et méditation sont de toute grandeur et beauté: une présence magnifique qui émeut, touche et vibre au plus profond. L'oeuvre est ample et se déploie dans toute son envergure sous la direction et la baguette agile de Aziz Shokhakimov, directeur habile et inspiré de ce chef-d'oeuvre aux teneurs, fragrances et sonorités fantastiques.

Quant à Don Quichotte, sous-titré « Variations fantastiques sur un thème à caractère chevaleresque », il s’agit de l’un des poèmes symphoniques inspirés à Strauss par les grandes œuvres de la littérature. Don Quichotte, évoqué par le violoncelle, c’est bien sûr aussi le compositeur lui-même !

« Oui, avoue le chevalier, je suis peut-être fou, mais à tout prendre je le suis moins que la société où nous vivons ». Si chacun se retrouve dans Don Quichotte, c'est qu'il s'agit de l'oeuvre qui, par excellence, nous permet de faire face à un monde privé de sens. L'ingénieux hidalgo est le symbole de l'homme moderne confronté à un univers dont toutes les structures signifiantes se délitent. Sa réponse : croire sans relâche et faire comme si. Voilà ce que conseille le roman de Cervantès : substituer au monde réel un imaginaire où l'on puisse conserver espoir. Don Quichotte n'est pas un simple personnage, il est aussi auteur, celui de son destin . De toute l'histoire de la littérature, il est le premier personnage à décider de vivre sa vie comme dans les livres.  

Alors en musique, vous imaginez la suite! Un Don Quichotte qui fait la part belle à la surprise, au jeu musical de l'intervention singulière des instruments à vent pour évoquer cavalcades, erreurs, moulin à vent et autre Dulcinée ou Sancho Pença. La narration a la part belle et l'imagination du "spectateur" va bon train: paysages en ouverture pour camper le décor, instruments insolites pour dessiner dans l'espace sonore les contours des caractères et des situations. Et sur ce fameux énergumène de grande classe et de noblesse fortuite, on se prend à imaginer péripéties et autres aventures chevaleresques, picaresques en diable..

 


On songe au bel ouvrage illustré de Garouste "L'ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche" et à la musique de Léon Minkus pour le ballet de Marius Petipa...Mais les yeux grands ouverts on observe avec délice d'où viennent ces sources sonores inédites qui activent et propulsent l'action, dépeignent les personnages et le tour est joué. Une redécouverte où le violoncelliste Pablo Ferrandez excelle en délicatesse, retenue, glissé de l'archet sur le corps de son instrument scellé au corps en toute indépendance mais osmose.Un régal de fantaisie musicale qui confère à cette oeuvre un caractère bigarré, enjoué, lumineux et plein de vie!

Une soirée de rêve où découverte et familiarité avec les oeuvres vont de pair et scellent la complicité de Berlioz et Strauss pour une page musicologique de très grande qualité et ingéniosité. Avec deux bis, l'un du violoncelliste, cadeau soliste toute en retenue et un morceau de choix du répertoire par tout l'orchestre très partageux!

Au PMC les 23 et 24 MAI Orchestre Philarmonique de Strasbourg

lire: "Un été avec Don Quichotte" de William Marx


 


jeudi 23 mai 2024

"Héraclès sur la tête" et aux pieds pour des travaux d'interet général

 

Anne Nguyen Cie par Terre France 4 interprètes création 2022

Héraclès sur la tête



Breakeuse virtuose, formée à la danse contemporaine et aux arts martiaux, Anne Nguyen fait rayonner, depuis 2005, l’esthétique et les valeurs du hip-hop. Son écriture, rigoureuse et maitrisée, est toujours associée à des sujets de société. Héraclès sur la tête remonte aux origines de la culture hip-hop. Sur une playlist de rap U.S. qui raconte la réalité, parfois brutale, de la jeunesse afro-américaine, de New-York à South Central en passant par Atlanta, Dallas, Houston ou Philadelphie, quatre danseurs, deux B-Boys et deux danseuses hip-hop, explorent les principes de la compétition, de la hiérarchie et de la méritocratie. De Gil Scott Heron, KRS-One et Public Enemy jusqu’au gangsta rap et au rap contemporain, la bande son nous plonge dans une vision du système décrit depuis là où il faut lutter pour survivre. Les danseurs, seuls ou en groupe, composent une narration sur les jeux stratégiques auxquels nous nous prêtons tous, mais dont nous subissons différemment les conséquences. Imprégné de la philosophie d’apaisement de la violence qui a vu naître la culture hip-hop, Héraclès sur la tête est un manifeste pour la paix, qui dénonce la corruption à toutes les échelles de la société, nous invite à prendre conscience de nos comportements et à questionner le sens de nos trajectoires individuelles et collectives.
 

L'énergie ne les quittera pas une heure durant même au bout des doigts, dans les moments d'immobilité feinte, les pauses exemplaires où le silence se fait et se fabrique en un temps de repos, de suspension du mouvement. Un solo démarre interprété par Konh-Ming Xiong, pétri de délicatesse, de petits phrasés brefs ou langoureux, sensuels, gracieux. Ondoyants et pourtant segmentés, structurés au cordeau. Les trois autres compères en tenue citadine, décontractée, sans entrave ni embuche se meuvent à l'envi dans une grammaire et syntaxe gestuelle en résonance, en canon. Chacun désigne quelque chose, menace le groupe à tour de rôle , prend le relais et navigue dans une mouvance syncopée. De la nonchalance aussi, extrême décontraction simulée qui fait mouche dans ce panel déployé de gestes, postures, attitudes très marquées par une esthétique de danse urbaine. Dans l'urgence de s'exprimer mais modulée par une pensée, réflexion qui semble sourdre des regards, des temps de suspension ou d'apnée visuelle. Des tableaux, visions et cadres très construits se donnent à voir le temps de signifier, de comprendre, de partager ce bonheur et cette intelligence de danser. 
 

Fraternelle pièce à conviction pour prouver s'il le fallait que le hip-hop est multiple, complexe, codé, intelligible. A décrypter comme autant de signatures et de corporéités individuelles. De quoi satisfaire les appétits d'identité, de singularité, de métissages. Les travaux de ses quatre interprètes comme des épreuves de force de qualité gestuelle, de contraste entre douceur et radicalité. Épopée des temps modernes, odyssée de l'espèce hip-hop sous toutes ses coutures et bien d'autre pas "prêt à porter". A la conquête de la singularité dans le groupe et de l'être ensemble tant revendiqué par notre société...dansante. Sur les pavés se joue tant de persévérance et d'espoir que seule la danse semble en possession de fédérer."Par terre", au sol ou sur la tête, qu'importe ! Anne Nguyen, assistée de Pascal Luce, une fois de plus propose un univers "déroutant" sur des chemins de traverse en bonne "compagnie": Janice Bieleu, Fabrice Mahicka, Clara Salge et déjà cité, Konh Ming Xiong.
 
A Pole Sud les 22 et 23 MAI

"Carmen.": "chanson" pour dragon: "point" barre... ou à la ligne....Et "tralala..."

 


Carmen.
, François Gremaud / 2b company

Après le succès de Phèdre ! et Giselle…, présenté en 2022 au Maillon, François Gremaud clôt avec Carmen. sa trilogie consacrée à trois figures tragiques de l’art dramatique. Après le théâtre et le ballet, l’opéra donc, et pas n’importe lequel : composé par Georges Bizet sur un livret inspirée d’une nouvelle de Prosper Mérimée, l’œuvre reste une des pièces lyriques les plus jouées à travers le monde depuis qu’elle fit scandale lors de sa création en 1875 à l’Opéra Comique. L’histoire est connue : chargé de mener en prison la jeune bohémienne qu’il vient d’arrêter, Don José en tombe éperdument amoureux jusqu’à la poignarder, ivre de jalousie, lorsqu’elle se laisse séduire par un torero local. Pas de remparts de Séville ici cependant, mais un plateau nu sur lequel la chanteuse Rosemary Standley, accompagnée par un ensemble de musiciennes, raconte, commente puis finit par interpréter ce standard de la culture musicale européenne. Variation sur celui-ci, la performance est un moyen de retracer avec humour son histoire, mais aussi de dire autrement les passions qui le traversent.

Point de Carmen classique dans cet opus singulier: mais une "ponctuation" de choix pour diversifier le personnage, le faire s'incarner par une femme libre et en possession de tous ses droits et facultés. Droit d'être droite, face à son contexte social peu enclin à considérer les femmes, surtout les cigarières de la manufacture des tabacs où Carmen règne. Bizet accouche d'une heroine dont il ne connaitra pas les bienfaits de la notoriété, ni des rentrées pécuniaires. Le personnage heurte et condamne le compositeur à modifier sans cesse le livret, osciller entre provocation et simple récit. Mais la "claque" est dans la salle qui vient encourager ce dernier à éduquer et élever sa "créature" pour la transporter dans une musique, désormais plus que célèbre et légendaire. C'est l'actrice-cantatrice Rosemary Standley qui s'y colle deux heures durant avec trois fois rien de décor et mise en scène. Accompagnée par un quintet de musiciennes résumant à elles seules toute l'orchestration symphonique de l'oeuvre de Bizet. 

Rrose Mary Selavy...hétéronyme de Marcel Duchamp, créature de Bizet comme devenue son double et celui de François Gremaud. Car le géniteur de cette Carmen à changé et voici celui qui la redécouvre et nous la livre entière incarnant à tour de rôle tous les personnages de cet opéra "comique" pour salles Favard des grands boulevards du crime parisien.!L'artiste devant nous, seule, auréolée de musique est fabuleuse et s'inscrira dans la légende des démons et bêtes de scène actuelles.Tout en noir sans falbalas ni froufrou, la voici qui s'empare du plateau, discrète, attendrissante autant que furibonde et féroce. "Chantal" chante et ne parle pas et tous les airs qu'elle porte sur le plateau sont finement et délicieusement interprétés.Les "tubes" et canons de la partition venant auréoler ce solo magistral. La voix est tantôt celle du baryton, de la mezzo soprano ou du maitre Bizet et ses dialogues, paroliers de compagnie. Que l'on découvre au fur et à mesure du récit que tisse la comédienne. On y apprend plein de petits détails croustillants sur la genèse de cette Carmen, la vraie, et le festin va bon train. De trouvailles en surprises, on suit ce personnage en empathie totale et Don José autant que le fameux toréador deviennent non plus des fantômes désincarnés mais des acteurs présents avec qui elle dialogue. On voit tout ce petit monde jusqu'à la mère, figure freudienne par excellence pour cette Lacan-tatrice loin d'être chauve. Alors le spectacle se joue de bien des embuches et avec humour, distanciation et autres stratagèmes de scénographie et dramaturgie: François Gremaud fait mouche et touche en chef d'orchestre ou de partie, de salle, pour formation réduite mais au combien efficace. La musique de l'opéra dit "comique"restituée à l'envi dans son plus simple appareil: les instruments phares qui donnent le "la" à toute l'oeuvre. Son suspens, sa joie, sa douleur, son drame...En toute simplicité, en toute complicité. Les musiciennes au diapason du jeu de la chanteuse-actrice.

Le recueil que chacun emporte avec soi pour sa bibliothèque (Giselle-Phèdre et désormais Carmen)est cadeau de la maison. Ce ne seront pas les "fantômes" de bibliothèques mais bien de femmes de caractère que nous conservons en mémoire! Point d'exclamation...Taratata !

Au Maillon jusqu'au 25 MAI

mardi 21 mai 2024

"Tropique du Képone": bananes toxiques à fond de cale...




"Tropique du Képone ou Principe de précaution" de Myriam Soulanges de Back Art Diffusion et Marlène Myrtil de la Cie Kaméleonite

Une pièce de danse aux manières afro futuristes qui alerte sur les problèmes écologiques des territoires de Martinique et de Guadeloupe. Une invitation à se lever contre l’ordre imposé.

Tropique du képone souligne l’urgence d’agir face à l’état préoccupant des Antilles autour du scandale du chlordécone, commercialisé sous le nom de képone. Les deux femmes se projettent dans un avenir où les paradigmes du vivant ont été modifiés. 2722, le Tropique du képone est un lieu où les corps se sont adaptés, révoltés, néantisés. La vie pourtant subsiste. Mais à quel prix et par quels chemins ? Construit à partir d’archives radiophoniques, textuelles, télévisées et d’articles scientifiques, le spectacle prend une dimension plastique sous la forme d’une installation dans laquelle évoluent les danseuses. Découvrez un duo où la poésie et l’absurde leur servent d’outils de résistance face à un sujet toxique.


Le chlore des "pas connes" ! 
Un duo chorégraphique venu de la Martinique, Guadeloupe et Guyane où deux femmes emplumées de tutus colorés bigarrés pastichent les effets de la chlordécone, insecticide puissant utilisé dans les bananeraies aux Antilles.C'est tout d'abord de la folie sauvage, allumée, elles ont la "banane", le frite ou la pêche, elles sont "happy" hallucinées par les effets néfastes de ce poison toléré dans l'agriculture intensive de l'exportation. Pourtant le décor, plaque blanche glissante inclinée sera le terrain à haut risque de leurs évolutions: agrippées à cette pente descendante, elles cèdent ou résistent, grimpent ou dégringolent à l'envie tout en effeuillant les bananes empoisonnées .Elles passent de la joie, à l'euphorie, de la stupeur à la tétanie, de la peur partagée à l'amitié fraternelle, ces deux travailleuses enjouées de plantation, carrière à pesticide ou usine à gobelets en plastique blanc polluant.Pollution ou intox, on le sait et on le subit, on l'ignore ou on s'insurge: c'est ce dernier choix qu'elles proposent dans une rencontre dansée endiablée, tonique où dans une aire de détritus, les sacs à bananes sont poubelles ou masques: c'est "bon banania", et bien "planté"! Froufrous et gravité s'y côtoient dans l'humour pour évoquer une vraie question et faire réagir petits et grands, vidéo et musique au poing. Les "plongées" visuelles du plan incliné très cinématographiques sont bluffantes et l'empathie fonctionne: à fond la banane !


Dans le cadre du festival "passages transfestival " Archipelago" le 20 MAI à Metz

lundi 20 mai 2024

"Wonderwoman": l'invisibilité de la douleur mise à nue par ses artisans mêmes.

 

Nouvelle création de la sicilienne Chiara Marchese, Wonderwoman est un éloge à la résilience. Ici, la violence se combat à coup de tendresse grâce au super pouvoir d’une humanité débordante.

Invitée à Passages Transfestival en 2023 avec son spectacle Le poids de l’âme, Chiara Marchese revient à Metz. Dans un scénario abstrait, une immense obscurité donne à voir l’épaisseur et la densité du temps passé. Dans un corps à corps avec cette matière noire Wonderwoman navigue dans ses souvenirs d’enfance, en trouvant des vérités atroces et communes avec d’autres êtres humains. Wonderwoman est un combat sans armes pour se reconstruire. Comme dans la tradition kintsugi, la matière dorée arrive sur scène avec un pouvoir réparateur. Cinq fragments métalliques coupent la scène. Suspendue, en position horizontale, comme dans un sommeil éternel, Wonderwoman incarne et fait revivre tous ceux qui ont été victimes et les invite à briller à nouveau.

Wonder woman fragile, loin d'être intouchable, en proie aux agressions du monde...La femme face à nous sur le plateau ne manque pas d'audace, de charme, tout de noir moulée, cuir scintillant et autre attributs sexy et accrocheurs. Des baisers, une chanson de Françoise Hardy pour nous tremper dans le bain d'une vie dangereuse, périlleuse. Le plastic noir enveloppant ses ébats pour la protéger, la noircir, la rendre invisible aux yeux des prédateurs...Lumières absentes pour mieux dissimuler son existence et ses déboires. Le corps cependant suspendus à une balançoire, objet de désir autant que de risque et de danger. Chiara Marchese joue sur la corde raide, gagne ou échoue dans la conviction ou l'empathie que l'on peut ressentit ou pas face à son destin, son sort qu'elle provoque .Femme fatale, enfant qui se retrouve auprès de son armée de perroquets, jouets ou objets transitionnels de son passé Elle accouche du premier volatile, les jambes et cuisses ouvertes comme une "origine du monde" mais qui serait passée inaperçue dans la banalité du monde environnant. Seule sur le plateau, l'artiste voudrait bien être l'invincible, la cible chérie des autres mais ses tentatives semblent vaines. Les super pouvoirs n'opèrent pas et tout ce qu'elle déballe de récits, de paroles ou d'aveux fait mouche ou ne touche pas. Fragile et vulnérable proie, notre anti-héroïne se débat avec acharnement pour surnager de cette marée noire envahissante de plastic noir toxique. Les images, fortes et impactantes sont de mise et la scénographie remet en question l'invisibilité des violences faites aux femmes.

A l'Arsenal le 19 MAI dans le cadre du festival "passages"

"Happy Island": danse bien "madérisée" sauce La Ribot !

 

Happy Island tient son titre de l’île de Madère sur laquelle est basée la compagnie de danse Dançando com a Diferença d’Henrique Amoedo, une compagnie composée d’une vingtaine d’artistes en situation de handicap.Cinq de ces danseur·euses accompagnent La Ribot dans un spectacle jubilatoire qui restitue l’esprit de liberté de cette communauté singulière, que l’on voit au complet dans un film réalisé par Raquel Freire. Comme pour mieux confondre le réel et l’imaginaire, le film projeté en fond de scène et la performance désinhibent leur furieux désir de vivre. Pur hommage au désir de danser, la pièce exalte sur scène la beauté insoupçonnée de ces corps émancipés. Dans Happy Island, fiction et réalité se rapprochent d’un rêve vécu et rêvé. Ce qui existe et nous est montré n’est finalement que le témoignage de la vie et de l’art.

Des arbres biscornus, tordus, centenaires, ancêtres magnifiques de l'archéologie du végétal: sortes de monstres, quasimodo magnifiques et bienfaisants...Métaphores de ces corps "différents" des artistes en situation de handicap mental et moteur.? Peut-être pour cette folie débridée et enchanteresse, cette liesse sur le plateau et sur l'écran qui résonne des images filmées d'une expérience chorégraphique unique et singulière. Menée de "main de maitre" par la Ribot qui ne se ménage pas comme à son habitude. Alors se frotter au monde du handicap mental sera pour elle, étape, bivouac et expérience de plus à mettre à son actif. Que voici ces être bien vivants se coltinant sans entrave ni empêchement la joie et le plaisir de la scène. Un solo magnifique d'une interprète en long tutu rouge, les yeux bandés! Des passages et interventions clownesques, burlesques d'un lutin bondissant qui traverse la scène et brandit un rond de lumière. Lune, projecteur ou autre objet qui reflète, illumine ou divertit le rythme et la narration loufoque et fantasque de la pièce. Quand une des interprètes quitte son fauteuil pour appréhender le sol et s'y fondre, c'est à un moment d'émotion de tous les possibles que nous assistons.La danse magnifie, transfigure, ose l'impossible pour exulter les corps. Une poursuite de l'une d'entre elle aux quatre coins de la salle est un morceau de bravoure, de suspens, une performance qui interroge et fascine. Personne de doré vêtu, traqué par les feux de la rampe qui s'évade en sa compagnie. Enfreindre les lois et aprioiris, les embuches et autre "handicaps" pour mieux les inscrire dans la théâtralité et la dramaturgie. Chapeau à tous pour cet opus plein de charme, de délicatesse, de décence et de respect autant que de décollage et facéties incongrues. La "meute" s'amuse, nous réjouit, nous déplace et revisite les canons de la beauté. Magnifiés, considérés et grandis, voici les artistes de la compagnie "Dançando com a diferança" au sommet d'une montagne de surprises et inventivité débridée qui fait du bien et raconte les corps comme autant d'histoires et de récits singuliers. Juste une petite différence ou "un p'tit truc en plus"....

A l'Arsenal salle de l'esplande le 19 Mai dans le cadre du festival "passages"

"Megastructure": enchevêtrements, entrelacs et autres facéties de corps complices.

 

Suite à une blessure, Isaiah Wilson sera remplacé par Wilchaan Roy Cantu.

MEGASTRUCTURE tisse avec curiosité la trajectoire de deux corps en constante cohabitation dont le mouvement forme d’étranges et périlleuses associations.Isaiah Wilson et Sarah Baltzinger brisent avec MEGASTRUCTURE les conventions habituelles du spectacle vivant pour parler d’intimité, dans sa forme la plus pure, celle du corps en mouvement dans un espace partagé entre les performers et le public. Permettre ici à tout un chacun de pouvoir pleinement et viscéralement s’identifier à ce que raconte les performers au plateau. Ce duo est comme un puzzle dont les pièces se démontent, se cherchent, se casent, se testent, se réinventent en permanence. MEGASTRUCTURE est une pièce chorégraphique sans composition sonore, sans décor dont la musicalité naturelle est générée par les corps en direct, dans une énergie percussive.

Seuls, à deux sur le plateau nu de l'Arsenal, ils font miracle de jeux de corps segmentés, virtuoses de la simplicité évidente mais très recherchée de décomposition des gestes. En autant de questions/réponses, de dialogues variés et prolixes. Sur un rythme très compté, calculé, le son et le bruit des corps comme simple support musical. Le souffle, la respiration et le timing extrêmement précis des gestes millimétrés. Comme autant de poses, attitudes ou postures qui s'emboitent, se génèrent, prennent le relais l'une de l'autre. Félins pour l'autre, les deux danseurs médusent et hypnotisent. Des fragments, des brisures, des fractures de membres manipulé pour credo et leitmotiv récurent.A vous couper le souffle, en apnée pour mieux retrouver ses esprits et les suivre dans cet exercice périlleux d'extrême concentration. Une chorégraphie, duel, duo, tandem à loisir et à foison. Sarah Baltinzger et Wilchaan Roy Cantu démantibulés, déstructurés, segmentés dans une kiné-sphère solide et construite. Sans cesse en "décomposition" chorégraphique, en canevas savant qui se modifie. Corps et graphie qui impacte l'espace, défie la musicalité des gestes qui s’égrènent à l'envi.  Miettes et morceaux corporels se retructurent, s'aditionnent, se conjuguent au mode interactif en direct et sous nos yeux comme une architectonique des plaques en mouvement. Sans faille ni bassin d'effondrement mais dans une avancée ludique et percussive de toute beauté.

A l'Arsenal Grande salle plateau le 18 Mai dans le cadre du festival "passages"