mardi 18 février 2020

"Yours, Virginia": du ballet ! Etre soi au bon endroit, lieu de la danse.

[CRÉATION]
Pièce pour l’ensemble de la compagnie

Pour cette ambitieuse création, le chorégraphe israélien Gil Harush, auteur de The Heart of my Heart pour les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin au printemps 2018, exprime toute sa passion pour la personnalité et l’œuvre de la romancière et essayiste anglaise Virginia Woolf qui a tant marqué l’histoire de la littérature du xxe siècle avec des œuvres telles que Orlando : a Biography, The Waves, Mrs. Dalloway ou A Room of One’s Own. Sa correspondance avec son mari est à elle seule une expérience de lecture saisissante et déchirante.
Elle s’interrompit quelques heures avant qu’elle ne décide de mettre fin à ses jours en se noyant dans la rivière qui jouxtait Monk’s House, leur maison,dans le village de Rodmell dans l’East Sussex. Peu de voix de son époque ont autant compté. Et aujourd’hui encore, la liberté et le génie de Virginia Woolf, son audace formelle, son univers poétique et l’idée qu’elle se faisait de la femme écrivaine indépendante sidèrent toujours autant, plus de soixante-dix ans après sa disparition.
Gil Harush développe son hommage à Virginia Woolf dans une pièce qui est interprétée par l’ensemble de la compagnie.




Les lieux de là, le lieu de la danse, "la vague" à l'âme, à la mélancolie, à la folie, à l'hystérie; la "vague" à la meute, à la foule qui s'émeut de tant de fougue, d'abandon, de laisser faire, sur les corps convoquées à revêtir ces habits, cette peau du monde, d'un monde tel que Virginia Woolf imaginait les contours et le dedans...Gil Harush attrape la figure de l'écrivaine, auteure troublante de tant d'ouvrages, de correspondances que Emmanuelle Favier a rassemblés pour mieux se pencher sur sa "personne".
Multipliée en tant que femme dans des évocations diverses, d'amante, de femme dresseur d'hommes rassemblés, couchés à ses pieds, devant la guerrière combattante.Images de groupes circulant au gré de la musique, collages inspirés de morceaux de référence, baroques ou plus contemporains, rehaussée par la présence sur scène du pianiste.
Deux parties distinctes se dessinent et offrent à cette pièce, unique en son genre "dégenrée", un aspect une appréhension curieuse: les mouvements sont secs, directs, presque autoritaires, syncopés.
Les pieds flexs, le corps étirés comme des athlètes, ceux des "locomotion" de Muybridge en redondance.
Femmes et hommes s'opposent en groupe distincts, tribus mobiles, giratoires, mues par des aspirations, rotations ou glissements progressifs.L'esthétique quasi olympique de corps canoniques voués à la virtuosité de pas, attitudes et pauses mesurées.
Tout ici converge vers une interrogation sur l'être avec les autres, sur la communauté, l'isolement de la page blanche de l'écrivain, mais aussi l'irrésistible attirance et nécessité du groupe.
L'assemblée célébrant l'humain, son lieu d'attache, son endroit de convergence où il a pied , se porte bien
De très beaux portés sublimant ce désir d'appartenir à l'autre, pilier et fondement de soi.
La chorégraphie limpide, celle de l'eau qui sourd et coule de source, inonde le plateau par son évocation de vague, bordée par les corps qui tanguent, font front et s'offrent au flux et reflux de l'écriture de Gil Harush. De beaux détirés, de petites courses vrillées, un don pour isoler des personnages parmi la foule, de magnifier des duos ou trios: étranges "appuis têtes" comme rebond
Un univers de sculptures et d'architecture mouvante se dresse, se renverse, inverse les rôles, tête- bêche pour former des êtres hybrides inconnus.Un bocal bleu comme "bulle" d'air qui se promène, de l'immobilité à la conquête simultanément d'éléments disturbants qui bougent.
Des relations glacées, abruptes aussi entre hommes et femmes, lutte incessante au coeur de groupe constitués des deux "genres", féminin, masculin.
Fluidité d'un couple qui borde la harpe et la flûte d'un des morceaux convoqués pour ébranler la danse, la propulser au coeur du plateau envahi de multiples propositions simultanées.
Un ouvrage hors du commun que ce "Yours, Virginia", plume débridée d'un chorégraphe au coeur de l'analyse : équilibre, déséquilibre des êtres, gestes désordonnés,célérité, syncope et vélocité hallucinante de comportements étranges, dérangés, déplacés.Confusion et fusion des corps pour semer le trouble dans des unissons parfois très mécaniques, bien huilées.
Deux faunes couronnés s'enlacent, célèbrent la nudité, la beauté canonique.
Alors que dans le camp des femmes, les hommes à quatre pattes soumettent leurs humeurs. Gynécé, tranquille icône de l'univers de Virginia, valse lente de deux créatures en fond de scène...On  a de cesse de tout voir, tout capter tant cela fuse: image d'une carapace que l'on ôte, costumes étranges que ses slips et gaines moulant des corps athlétiques.
Et qui sont-elles ces femmes dont les prénoms énumérés esquissent une musique mélancolique où l'on retrouve son identité...
Une scène marquante où le pianiste convoque chacun des danseurs à s'unir à son jeu, esquisser quelques notes et laisser sa place à un autre, construisant la musique comme un manège, tourne collective d'un manifeste en faveur de l'esprit de communauté, entourant le soliste !
Les danseurs du Ballet, évoluant dans cette forme aujourd'hui rare de "ballet", oeuvre complexe et construite tisant des formes, des entrelacs de pointes et de flex, de promenade, de divagation de la pensée en mouvements
En soulèvement aussi, à la manière de Virginia ...


Distribution :
Chorégraphie : Gil Harush Musique : Benjamin Britten, Dmitri Chostakovitch, Philip Glass, Arvo Pärt, Ralph Vaughan Williams
Direction musicale : Thomas Herzog Dramaturgie musicale : Jamie Man
Costumes : Gil Harush Scénographie : Aurélie Maestre
Lumières : 
Les artistes :
CCN • Ballet de l’Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse
mardi 18 février de 20h00 à 22h00
Opéra National du Rhin - Strasbourg
prix : 22€

samedi 15 février 2020

Les "1001" à Pfaffenhoffen: ça compte pour de bon !


Mais qui sont-elles ces "1001" qui se dissimulent derrière un chiffre, nombre mythique aux mille et une facettes..?
Deux femmes qui aiment définir, inventer de nouvelles règles du jeu, du "nous" en autant de péripéties et de set, de manches à exécuter pour trouver les énigmes du Sphinx, faire tourner nos méninges et ne pas "ménager" les taches du quotidien, charge mentale féminine, vaste illustration de ces "soldats d'opérette", de  pacotilles en rangées serrées...Ici on dépose ses valises pour un bivouac salutaire au pays de l'intriguant, de la surprise, de la balade buissonnière dans des univers plastiques, esthétiques, entre naif et art brut, entre art singulier et "ouvrages de dames" très stylés...Décliner les formes, accumuler les objets, recollecter , fouiller aussi les abysses de nos mémoires, de notre inconscient collectif...Ce qui nous met en empathie, en sympathie avec leur démarche artistique!


"Se mettre en jeu", se mettre en scène en autant de duos, duels, où l'on voit les deux protagonistes en photo, autoportraits, se combattre, se frotter, rivaliser d'imagination, se confondre aussi, ne sachant plus qui a fait quoi..Pour les "actifs" des kits de survie à faire soi-même pour ne perdre le nord de la créativité.Monter sa pièce soi-même, pour des "pièces montées" dignes de pâtissières de génie!
"Habiter le monde", clefs en main pour dénicher l'incongru, trouver la serrure et ouvre des portes multiples.Ne plus "savoir sur quel pied danser" !


"Dans le texte", toujours soutenu par des expressions populaires, naïves mais fondatrices d'évidence!
 et "faire bonne impression" en autant de pixels revisités.
"Jeux d'épreuves", bien moulés, "Papiers peints découpés" comme des ouvrages raffinés, exercices de style maniérés fort édifiants à propos de ce qui recouvre nos murs familiers
"10001 au quotidien" sans contrefaçon puisque le chiffre est toujours respecté dans chaque objet crée, règle du jeu stricte et validée par chacune des protagonistes, enfin dévoilées: Corine Kleck et Véronique Moser, artisanes créatrices de ces jeux, tours de passe-passe, de cache-cache, de passe muraille d'un art singulier
Reproduire, jamais à l'identique, c'est la faute aux copies non conformes à l'originel, indisciplinaire et pas sage du tout!
Quand on "repasse" c'est pour mieux gagner en farniente ménager, en pin up déjantée..Des photos de familles de femmes au bord de la crise de nerfs, en  état de colère à la Almodovar, enfermées dans des vitrines dont elles ne peuvent s'échapper...Claire Bretecher veille au grain de ces Agrippine colorées de fantaisie et de vérité mélangées.

Tout le charme et le ravissement d'une démarche que Marguerite Duras ne saurait renier; des recettes d'une cuisine décalée, déplacée pour le régal d'un festin: celui de Corine et Véronique...Banquet des sophistes éclairés!
1001 raisons de "visiter" ce "déballage" jouissif , parcours enchanté d'un monde qui rejoint si judicieusement l'esprit d'un musée vivant de l'imagerie populaire, bien présente dans notre "quotidien" fantasmé...
On joue sans tricher au jeu de l'amour et du hasard, bien guidé par deux coachs avisées !

1001 : le conte est bon !!! Nos deux Shéhérazade nous tiennent éveillés !

Au Musée de l'Imagerie à Pfaffenhoffen jusqu'au 3 Mai

"Shaker Kami": Nik Bartsch et les Percussions de Strasbourg: chamane et serviteurs du cosmos.


« SHAKER KAMI » – PREMIÈRE
Dans la continuité des collaborations avec le monde du Jazz (Andy Emler Megaoctet, Bobby Previte, Franck Tortiller Quartet…), les Percussions de Strasbourg s’aventurent dans l’univers du jazz minimaliste de Nik Bärtsch. Son travail est au carrefour de la musique contemporaine et du jazz, et se nourrit d’influences venues du funk. Dans sa musique, l’utilisation de la répétition et de structures à base d’entrelacement d’éléments laissent entrevoir l’influence de la musique minimaliste, et en particulier celle de Steve Reich.

La nuit est venue: du haut des cursives de la salle de concert, des grillons, des criquet craquettent de concert, cliquettent dans le noir: nuit d'été, charmeuse où l'on entend des coléoptères voler dans un silence recueilli. Salle comble et attentive, mise au pas par cette ambiance quasi hypnotique, entrée en matière pour cette "création mondiale"...Devant nos yeux et oreilles pétrifiées...Des sons crochetés, comme des graines secouées, des timides percussions naturelles, réunies pour une petite cérémonie rituelle, les six musiciens tout en noir dans l'obscurité....
Puis c'est la montée sur scène, estrade qui accueille cette ronde  dans des rythmes répétitifs sempiternels, en attitude sculpturale, six personnages à la Rodin, gestes des mains comme dessinés dans l'espace donnant chair et couleurs à ses graines secouées comme les soupesant, les considérant pour leur jouissants crissements. Transe et hypnose au poing. Puis chacun regagne sa place, son "endroit", son pupitre pour entamer une longue et belle litanie: c'est parti pour un voyage au long cour, répétitif, enivrant, façon et griffe Nik Bartsch mais de surcroît épaulé par le savoir percuter de Percu ! Mélange, alternance, mariage pour un "duo" duel de formations: un soliste pianiste renforcé par une couronne de percussions efficaces dont le langage propre et singulier se mêle aux touches de notes de notre pianiste, tr-ès zen, en moine tibétain, maitre de cérémonie païenne. Très riche en couleurs, carnations dans un jeu sensible de boite à musique, d'évocations d'univers et d'atmosphères variées, appropriées à cet ensemble singulier, unique. Paysages avec son de cloche, scie chuintante, claquements, frappements de tiges de bois... Le pianiste s'agite, s'émeut percussif tout de sons scintillants, lumineux, acidulés: une belle montée en puissance, envahissante, déferle, quelques sonorités brésiliennes avec des batons de pluies et maracas... Ou au royaumes des cigales qui crissent, frottant leurs élytres pour nous charmer, nous appeler à les rejoindre. Horlogerie détraquée aussi, en tempi rythmés, démontée pour tuer le temps, le modifier ou le pétrifier. ça sonne, ça défile et va bon train, clinquantes envolées, puissants timbres et volumes réunis.
Une reprise du piano comme leitmotiv et enluminure, transformée par tous les bouts de cet instrument devenu percussion, modifié par la proximité intime de l'ensemble des cinq musiciens aux commandes. Belle osmose, vases communicants entre instruments et accessoires divers et variés: son propre écho comme sans voix qui se déchaîne puis retourne à sa source, calme et tranquille. Nik Bartsch, mentor et chamane, chef de tribu bordé de compagnons nouveaux et conquis par ce côté jazzy orchestral, puissante évocation d'univers sidéraux, spirituels, incandescents.
Une réunion à batons rompus, percussions à cappella, solo de piano pour des instants uniques de grâce...Ruptures cinglantes, surprises, détournement de l'attention: du tout Nik Bartsch, relié aux sonorités des Percu, jamais retranchées, toujours magnifiées par ce compagnonnage inédit.  Amoureux des rencontres, chocs et découvertes ont été conquis!

Au Fossé des Treize dans le cadre de la saison Jazzdor à strasbourg le 14 Février

SUISSE – ARGENTINE – FRANCE
Nik Bärtsch, piano
Galdric Subirana, percussions
Enrico Pedicone, percussions
Rémi Schwartz, percussions
Flora Duverger, percussions
Théo His-Mahier, percussions
Olivier Pfeiffer, ingénieur du son



vendredi 14 février 2020

"Yours, Virginia" : des vagues à l'âme, une chambre à soi...


Dans le cadre du ballet Yours, Virginia - Bruno Bouché, le directeur artistique du Ballet de l'OnR, vous convie à un échange autour de la personnalité unique de l'écrivaine féministe Virginia Woolf, en présence de Emmanuelle Favier, auteur de l'oeuvre Virginia (paru en Août 2019) et de Irène Filiberti (POLE-SUD CDCN)

Un échange fructueux sur la lecture des œuvres littéraire et chorégraphique interpellent l'auteure, écrivaine Virginia Woolf...
Ou comment s'affranchir des injonctions sociales, patriarcales, comment décrire l'essence d'une vocation dans un récit poétique, littéraire et subversif à la façon "Woolf" ?..
Comment dans une nouvelle dramaturgie, le chorégraphe Gil Harusch va-t-il éviter biopic, histoire pour créer un "ballet" revendiqué comme genre, ballet d'aujourd'hui, prise de "parole" qui se libère sur la domination , prise de "gestes" façon Virginia. Le livre a circulé parmi les danseurs du Ballet du Rhin, expose Bruno Bouché en réponse à l'introduction de Emmanuelle Favier: pourquoi Virginia aujourd'hui? Ce "féminisme" jamais revendiqué comme tel par l'écrivaine, cette résurgence de sa figure fait questionnement, interroge: ici pas d'affirmation idéologique mais plutôt pragmatique, dans le concret, comme un modèle, une "grande sœur" fondatrice du genre dégenré qui s'autorise à être artiste femme, à la marge. Transposer la littérature dans le vivant, la danse "ce que lui fait à lui, chorégraphe, Virginia": du vampirisme, de l'irrespect hors norme face à une œuvre intouchable mais accessible à qui veut bien la visiter sans œillères.. Sans idée préconçue, cliché ou autre falsifications douteuses.Du subjectif, pas un "hommage" à l'auteure: il y développe sa singularité, une image genrée qui se représente. Prendre en charge son émancipation, donner fin à sa vie, aussi..Une force psychique que le chorégraphe analyse comme thérapeute très concerné!
Question de "genre" sur les "mots" de Virginia qui se répandent , touchent l'intime: des mots justes pour convoquer le silence, le geste dans la différence."J'ai renoncé à la prise de parole", "c'est écrire qui me donne mes proportions" dans la vie, dans l'espace: crédo commun aux trois auteurs: chorégraphe, écrivaines.
Un travail sur le déséquilibre s'amorce, se ressent: habiter son corps, son lieu à soi, l'endroit du corps où l'on se sent "bien". Correspondance entre psyché et Terpsichore !!
La chorégraphie est "genrée" sur les partitions corporelles et musicales: désir, sensualité, jeux de liberté sur sa propre identité, sa norme en tant qu'individu. Corps respon danse !
On retrouve la "vague" comme motif de l'écriture chorégraphique: l'élément liquide, auditif aussi du son, de la musique, présente, inventée, crée pour l'occasion du ballet.
Les mouvements sont "eau", vague, liquide, vase aussi.Les costumes changent dans une volonté de déconstruction du genre "ballet" mais respectant , infléchissant l'évacuation d'une intrigue, d'une histoire, d'une narration intempestive.
Virginia ne "raconte pas d'histoire"? c'est ce qui se passe dans l'humain qui la questionne, l'intrigue, la tarabuste et taraude. De même pour Gil Harush et sa fabrique de la pensée qui tient l'affectif et l'intellect, soudés.Pensée en marche, en mouvement, comme celle de l'écrivaine, à part.
Même démarche. Le groupe de danseurs y est masse physique, psychique alors que chaque individu y est aussi traité comme un être unique qui s'en détache, s'en extrait.

Vagues à l'âme, vagues alarme qui divaguent. Comme celle de la sculptrice Camille Claudel ou de la danseuse Isadora Duncan.

Une grande osmose avec l'orchestre "vivant" présent, son chef impliqué dans la recherche musicale adéquate est une grande joie pour Bruno Bouché, enthousiaste.Des images lui restent imprimées, travaillant corps et esprit, qui le poursuivent de leur impact, leur résonance: questionner le réel pour le faire"bouger"...
Des "impossibles" s'y expriment, jamais résolus, en suspens, en suspension, en suspens énigmatique..
Chutes, courses et ruptures, empêchements au registre de ce qui n'est jamais "illustration": c'est dense, touffu, multipliant les points de vues, brouillant les pistes de focales, comme l'écriture de Virginia, femme combative, pleine d'humour, de mélancolie aussi.
On se débarrasse ici des clichés sur son personnage, on prend des "états de corps" de lecteur, de spectateur impliqué, concerné.Ce n'est pas une "distraction" ni un divertissement mais une immersion en plongée dans une découverte de soi et de l'autre.On y "considère" le public respectueusement pour qu'il découvre matière et propos pour s'y transformer."Satisfait" d'être ainsi considéré, ouvrant des horizons multiples, des visions sur toutes ses propositions de lecture. Comme Camus, avoue Emmanuelle Favier qui vit à la fois la solitude de l'écrivaine et le désir de partage, d'incarnation de ses œuvres: par la lecture, par le jeu des comédiens ou danseurs qui donnent corps et voix à une œuvre écrite, composée.
Elle a fait elle même feu de tout bois pour son ouvrage sur Virginia: essai, journal intime, critiques, romans: tout ce qui "correspondait" à son désir de traduire, de passer en relais et flambeau, l’œuvre de cette femme en rébellion. En soulèvement.
"Votre" Virginia, bien à vous, de beaucoup de vous, des uns aux autres ..
Une signature, dédicace, correspondance "timbrée", affranchie, libre !


Gil Harush crée des états psychologiques sur le plateau en tant que thérapeute aussi: le geste est un moyen d'expression, qu'il soit tribal, académique ou appartenant à d'autres codes, grammaire ou registre.Des états de groupe en émergent. Être à l'endroit où l'on veut être, toujours
Comme l'angoisse face à la  page blanche, comme le plaisir de la savoir remplie, après.
"Le texte me remplit", les acteurs" remplissent les mots de mes pièces de théâtre" pour Emmanuelle Favier.
Et pour Bruno Bouché, "l'endroit" c'est le studio de danse, le lieu où il trouve sa "place" et construit sa sémantique avec ses danseurs.
La "solitude" pour chacun restant nécessaire ou effrayante!

Très belle rencontre, tissée de complicités, de correspondances multiples aux entrées et sorties, cour et jardin, prolixes et prometteuse d'un "ballet" retrouvé sous sa forme complexe d'oeuvre nourricière§
Et buissonnière aussi !

A la Salle Blanche librairie Kléber le 13 Février



"Histoires d'amour": valses, hésitation...Possesion !

Histoires d’amour

© Gregory Massat S’ouvrant par une lugubre marche funèbre baignée de souffrance, la Symphonie n°5 de Mahler ressemble à un voyage initiatique des ténèbres à la lumière. Certains virent dans son sublime et suspendu Adagietto - rendu mondialement célèbre par Luchino Visconti, dans Mort à Venise - une vibrante déclaration d’amour du musicien à la jeune Alma Schindler rencontrée pendant l’écriture de ce chef-d’œuvre (et avec laquelle il se mariera, en mars 1902). De folle passion, il est aussi question dans la pièce qui ouvre cette soirée, Prélude et mort d’Isolde, d’un compositeur que Mahler adulait.

Programme 
Wagner : Prélude et mort d’Isolde.

C'est un cor glorieux qui entame la partie, suivi des percussions: tout s'anime, s'enfllamme, se réactive, se ravive... Vibrer, s'émouvoir passionnément par ses ondes fluides, aisées qui rapidement deviennent menaçantes...Un drame se profile, bribe de valse, de berceuse enrobante, cajolante pour couverture de dissimulation, de deversion..En crescendo glorieux, ascension martiale, pompeuse, grandiloquente à souhait ! Comme une mêlée de flux profonds, souterrains, mélange savant de tonalités, de genres musicaux, de puissance et fougue, éclatante, jaillissante .Une valse aux accents discrets, dissimulée sous la masse sonore se détache, comme avortée, elle disparait peu à peu: la vie s'en va, se défait, impossible accésibiluité à l'immortalité de l'amour ressenti. Les sons se fracassent encore, s'entrechoquent: turbulences météorologiques du coeur et de l'âme, de l'esprit aussi en répercutions, fracas. Le chef d'orchestre, de dos, comme le célèbre tableau de Caspar David Friedrich, "Voyageur au dessus de la mer de nuages" ...Romantique à l'envi.
Puis tout rentre dans l'ordre après cette tourmente mortelle où les amants, Tristan et Isolde, disparaissent dans le flux et reflux éperdus de souffle, de respirations étouffées..


Mahler : Symphonie n°5 en do dièse mineur.

 Une "jolie" valse précieuse riche, charnelle se profile, clinquante, colorée pleine de cliquetis et clochettes: une inversion soudaine comme un coup de théâtre fait irruption, comme une danse d'un couple fondu dans la foule: touches de violon solo, clarinette légère en sautillements raffinés.Dans cette lente introduction langoureuse, romantique des cordes, l'ampleur de déploie en lent suspens impressionant: grande fluidité mélancolique, puissante au poing. Presque ou quasiment valse chaloupée, aérienne, lumineuse.
La harpe, discrète s'imisce dans ce malstrom, flux et reflux des ondes musicales qui se propagent comme des ronds dans l'eau. Puis en vagues succéssives, reprises pour mieux déferler, prendre de l'élan et éclabousser l'éther: orage, tempête, tourmente sur la mer déchainée des sentiments, comme un navire en perdition.
Cor, vents qui tournent, qui se lèvent dans un magistral final, matial, quasi marche funèbre, lente montée en puissance d'un drame annoncé.
Plus festifs cependant, des accents de cabaret, de cavalcades menaçante, grondante, résonante créent une sorte d'atmosphère de cirque, d'arène dangereuse: hallucinantes et enthousiasmantes visions dantesques, transports volumineux des sons...Ronflants, démesurés...Triomphants ou chaotiques. Un retour aux fragrances funèbres, au calme apparent, soutenu fait croire à une acalmie.Vers une reprise des flux, empathie emphatique avec cette musique déferlante, galopante, insensée! Le chef d'orchestre bondit, saute, électrisé, affolé tout en symbiose corporelle avec l'énergie musicale qui se dégage de cette oeuvre magistrale qui laisse pétrifié comme deux amants soudés pour l'éternité !
Sturm und Drang en emblème émotionnel, pathétique et renversant comme la musique de Malher sait nous effrayer, nous "déplacer" de nos codes et frontières sonores. Décapant, renversant, sidérant de mouvements turbulents...Folle esquisse de joie, de mort, d'amour entre Eros et Thanatos, son coeur balance fougueusement...Valse de mort qui entraine avec elle dans son courant plus d'un amour "transi", pétrifié, menacé par le temps et l'érosion. 

l'OPUS galvanisé par un programme de circonstance: des histoires d'amour impossibles révélant le génie de chacun de ses compositeurs dont on ne peut renier filiation, influences et sublimation complice.


Distribution
Aziz SHOKHAKIMOV : direction.
Et l'orchestre philarmonique de strasbourg !

jeudi 13 février 2020

"Douceurs et sentiers rugueux": Pascal Dusapin:rameaux,racines et nervures musicales....

A l'occasion de la sortie de son nouveau CD chez TAC, l'Ensemble Accroche Note, en collaboration avec le Conservatoire de Strasbourg et la HEAR, organise une journée consacrée aux oeuvres de Pascal Dusapin. Cette journée se déroulera autour de différents moments forts (masterclasses, colloque...) et se clôturera par le concert monographique "Douceurs et sentiers rugueux", en présence du compositeur !

Mercredi 12 février - Cité de la Musique et de la Danse, 20h
➡️Concert monographique / Douceurs et sentiers rugueux
Avec la participation de l’Ensemble Accroche Note et des étudiants de la HEAR et du Conservatoire



Au programme :

 "Trio Rombach" pour clarinette, violoncelle et piano 1998
Le temps s'étire, ruiselle du piano, en sacades, dans la briéveté des sonorités egrenées. Joyeuse sarabande enjouée, les tonalités s'y mélangent, se confondent dans une belle vivacité. Des acalmies en contraste viennent déposer sérénité et recueillement, le piano en touches syncopées: on avance pas à pas dans l'opus, hésite, virevolte au passage: le violoncelle se lamente dans les sons graves, puis la fulgurance irrésistible du piano, libérée, irradiante fait du morceau une oeuvre brutale, rude, abrupte mais pleine d'un charme ardu et déroutant.

"Etude pour piano n°6" 2001
Hongye Lie se joue des difficultés pour cette œuvre où le piano s'écoule, s'égoutte, libre, fluide , evanescent, liquide: ses mouvements de tête et de corps accompagnant le tumulte évoqué dans de belles accélérations.

 " Wolken" pour soprano et piano 2014
La tête dans les nuages, l'écoute au zénith pour apprécier voix et piano, complices: mélodie en allemand, récit animé, doux et tendre évocation de ce qui s'évapore dans l'éher pour l'éternité. Conviction du chant, inquiétude du piano, suspens des doigts de Latchoumia, véritable félin, musicien de la retenue, de la suspension... Félins pour l'autre, avec Françoise Kubler, digne interprète de Pascal Dusapin. Le piano, pas à pas, touche par touche, note à note; dans des aigus raffinés et périlleux, la chanteuse progresse dans des phases plus graves, périodes plus amples où son timbre retenti, déployant toutes ses possibilités vocales. Beaucoup d'émotion dans cette interprétation qui laisse le temps suspendu et rêveur.

" Etude pour piano n°4" 1998/ 1999
Tempo alerte, vif argent, virtuosité des rythmes, rapides, fugaces, mouvants, lancés au vol, déferlants dans une tourmente, tempête qui distille les résonances et échos...

" By the way" pour clarinette et piano 2012/ 2014
Entre vivacité et recueillement, les notes se rattrapent au vol, s'enflamment, sautent, jouent à cache cache: la clarinette franche et acerbe, acidulée, piquante et pimpante en accord avec les notes du piano en onctueuse bordure. Clarté et finesse des sons pour ouvrage très stylé

" Canto" pour voix, clarinette et violoncelle. 1994
 Un trio de chambre et de charme où la voix s'intègre menant au bal sacré d'une mélodie spirituelle très marquée.La voix de Séverine Wiot, comme un enchantement, chaleureux, ample et riche de résonances et fréquences éclatantes. Un chant de toute beauté vécue et ressentie, passeur d'émotions , incarné, à la tessiture épanouie, mure, ample. Du bonheur partagé !

" Beckett’s bones" pour soprano, clarinette et piano 2016
Un récit plaintif, en anglais, a cappella souvent, discrètement soutenu par piano et clarinette. La chanteuse se pose, s'affole, hurle fortement, se fait et se taille une place prépondérante dans ce trio : de belles vibrations et fréquences d'une voix désormais légendaire de Françoise Kubler: accompagnée de façon rare et précieuse par ses compères et complices de toujpurs pour le meilleur d'un hommage-rétrospective du compositeur Pascal Dusapin, au parcours ramifié de tant de créations rhizomes et tronc commun d'une oeuvre magistrale !

A l'auditorium de la cité de la musique et de la danse le 12 Février






Françoise Kubler, soprano / Armand Angster, clarinette / Christophe Beau, violoncelle / Wilhem Latchoumia, piano Etudiants de la HEAR et du Conservatoire. Hongye Liu, piano / Pierre Rouinvy, piano / Severine Wiot, soprano / Sebastian Cortes, clarinette / Juliette Tranchant, violoncelle. Direction du travail des étudiants : Amy Lin et Françoise Kubler.

Mathilde Monnier, David Le Breton, Irene Filiberti : "Déroutes, ou la marche en danse": Avance !

"Avance" ! disait Jerome Andrews....

Pas un pas sans.....
Ne loupez pas une marche dans ce cycle de trois rencontres...Autour de "la marche" !
Deuxième rencontre avec David Le Breton (sociologue) et Irène Filiberti (dramaturge et critique) autour de Mathilde Monnier.
"Ca marche" dit-on communément pour signifier  que ça fonctionne et que tout est au point...On est d'accord et ça "roule", on n'est pas d'accord politiquement avec "être en marche" mais on marche pour le signifier en manifestation de rue..On marche, content ou pas ! Un clin d'oeil plein d'humour de la part de la chorégraphe qui inaugure ce deuxième set du cycle de rencontres à la BNU.

David le Breton nous fait part des écrits d'une conférence inédite sur la danse, cet esprit d'enfance, inutile discipline, improductive mais si ludique, bien loin du profit et de la rentabilité. Homo ludens avant le sapiens, le danseur est dans le jeu, comme le danseur Zorba le Grec, fou de danse libératoire qui "écoute de la tête aux pieds" son corps mouvant. Du roman de Kazantzakis "Alexis Zorbas", David Le Breton pose la question de la danse imminente, évidente, expression.
Se parler en dansant, aussi...Les danses traditionnelles obéissent aussi à cette nature instinctive, collective et sociale, danses de solidarité du moi, soi, et du cosmos...Un présent des dieux, en cérémonie rituelle: "nous autres", danseurs, mystère pour le sociologue qui émerveillé par l'art chorégraphique, laisse la parole à Mathilde, pour exposer cette "exploration des possibles des corps", cette échappée belle, ce savoir en marche, cette danse qui touche, dessous la peau du monde, protestation contre l'humanité "assise": l'étoile dansante" de Nietzsche veille: mon corps est dans la jouissance du monde !

"Irène Filiberti nous invite à un panorama de la marche dans la danse, celle qui dépasse l'ordinaire, celle de Cunningham, explorant faits et gestes, bruits et sons du quotidien.


 Steve Paxton, réinvente la danse au sein du Judson Dance Theater avec "English" ou "Some sweet day"où l'on marche , on brise le cadre de scène, on ne normalise plus: on traverse de cour à jardin avec des non danseurs, quitte à frustrer le spectateur dans cette "déception des attentes" de la virtuosité canonique des corps dansants..Jerome Bel au premier rang de cet héritage ! Des mouvements de "vide", étrangers à la danse, décontractée et cependant pleine d'une autorité revendiquée: danser, marcher, affirmer le rythme au coeur des corrps se mouvant au quotidien dans la nécessité.


Trisha Brown prendra le relais avec son "Man wolking down" où la marche sans la gravité, sur un sol, surface verticale, défie les lois du temps, de la pesanteur et engendre une marche inédite, lente et équilibriste: du jamais vu sur les parois du "Walker Art Center"....Beaucoup d'efforts pour initier une tache banale, un "acte de mouvement", transfert du temps et de l'espace; une marche quasi d'astronautes à la verticale..

Hommage à Samuel Beckett avec son quatuor "Quadrat I et II ", marche tête baissée de quatre créatures voilées en mouvements qui s'épuisent, disparaissent dans des parcours, trajets et accidents troublants: ce pas inutile, infini du mouvement reconduit..Absurde déambulation fantomatique, réglée au milimètre dans une errance dont Maguy Marin s'inspirera pour "M Bay"....

Au tour d'Odile Duboc et ses "vols d'oiseaux" ses danses in situ qui convoquent l'ordinaire, en décalage léger avec ses "Fernands", personnages banals placés dans l'espace urbain, démultipliant les attitudes et poses communes, en faisant des surprises dans le bain quotidien des cités endormies. Marches dans les rues, flux et circulations dans des postures et positions ordinaires des passants de l'aléatoire. Ces "aventures buissonnières" du présent, de l'éphémère incluses dans ses "Trois Boléros" où la marche scande le rythme sempiternel de l'oeuvre de Ravel: un nouvel éclairage sur la démarche à suivre, rupture des conventions et des esthétiques: du banal au quotidien, c'est bien "déroutant" !


A Mathilde de prendre le relais de cette marche olympique, témoin et flambeau, passation d'expériences vécues par le vecteur du corps. Omniprésent !
L'immersion dans "le désordre intérieur", catastrophe intime et sociale: marcher pour se rétablir dans son rythme, pour se tenir droit, se réconcilier dans ce chaos de la scénographie en mouvements de son opus "Déroutes"...Tout avance, l'espace progresse, s'ouvre, augmente, fondant, révélant un état du monde: on y marche même "hors champ", dans les coulisses avant de regagner le champ du plateau: comme au cinéma où l'on ne perd pas le fil d'un déroulement sempiternel des images, plan séquence, visible, invisible, jamais "coupé", brisé, interrompu... Mécanique, horloge du temps, "Déroutes" est un acte posé, manifeste en son temps du parcours mouvementé des écritures chorégraphiées, multiples de Mathilde Monnier.
Et la "danse chorale" dans tout cela? Avec les "Lieux de là" , la "marche collective" fonctionne aussi dans les vécus de ses collectifs évoqués; une "longue marche" non héroïque, simple et jubilatoire...
Une marche à suivre, pas à pas, ni à reculons ni marche arrière, une "démarche" intuitive autant que réfléchie dans les plis de la pensée en mouvement. C'est tout "Mathilde" !

"Avances" disait Jerome Andrews: les "assis" en état de siège n'ont qu'à bien se tenir...Ici, ça bouge énormément !

Prochaine rencontre avec Bruno Bouché (chorégraphe et directeur du Ballet de l'Opéra du Rhin) et Gérard Mayen (journaliste et critique), prévue le  3 mars 2020, portera sur les usages et pratiques de la marche dans l'histoire de la danse, la philosophie et, plus largement, les sciences humaines.

Ce cycle de conférence "Déroutes ou la marche en danse" a comme objet de déplier les enjeux esthétiques, politiques et historiques à partir d'un geste élémentaire : la marche. Ce thème qui s'inscrit dans l'histoire de la danse contemporaine à travers des forces militantes, politiques mais aussi dans une multitude de gestes créatifs, d'expérimentations et d'explorations artistiques, sera l'occasion de trois rencontres qui mettront en dialogue Mathilde Monnier avec des invités venus d'horizons différents.