vendredi 30 septembre 2016

"Foxtrot Delirium" ciné concert en humour noir et blanc


La Princesse aux Huîtres" 1919 de Ernst Lubitsch, orchestré par Martin Matalon, voilà le programme de ce ciné concert décapant à la Cité de la Musique et de la danse. Aux côtés de Ars Nova ensemble Instrumental, dirigé par Philippe Nahon. Belle initiative que ce temps plus "divertisant", ce film court en quatre parties dont l'histoire truculente, charme et emballe dès la première image
Galerie de portraits des protagonistes, sotte en diable, caricaturale un brin et saugrenue comme le ton  général de cette comédie qui gigote, frénétique et enjouée tout du long
L'intrigue est conduite d'un rythme hystérique, rehaussé par les saccades de la projection des images
Histoire débridée de mariage forcé, satire d'une société industrielle ruinée aux Etats Unis; les héros sont ceux d'une comédie satirique débridée où une scène d'épidémie de fox trott lors du mariage, est un sommet visionnaire: dans les cuisines, tout le monde s’agite frénétiquement, en plongée: un paysage surréaliste de société en délire! Et pour renforcer ces tonalités de montage, découpage, ses plans larges ou serrés, la musique de Matalon, légère, de petites touches ravissantes, la harpe brodant des ornements subtils à cette cavalcade festive, drôle et pleine d'humour!
Soirée décontractée à l'auditorium où les places se font rare tant la popularité du ciné concert devient chose acquise au festival Musica


"My Rock" de Jean Claude Gallotta: rock in chaire,pour tous!


Jean Claude Gallotta, l'arpenteur des territoires nouveaux de la danse depuis belle lurette, revient avec son "My rock" chorégraphie de 2004, revue et corrigée en 2015: pour d'autres corps, d'autres danseurs et lui_même
Hitchcock de la scène, faisant de courtes apparitions à la Jacques Tati pour voir si tout va bien dans l'ordre et le désordre de ses petits bougés tétaniques ou ses grandes envolées, dévoreuses d'espace!
Mathilde Altaraz à ses côtés, compagne de vie et de scène, membre du Groupe Emile Dubois, cet étrange personnage inconnu au bataillon qui parle kreul, ou susurre des onomatopées, éructe ou sautille de joie: comme il vous plaira!
Souvenirs, souvenirs, radio nostalgie et c'est parti!


Le rock, c'est quoi, ça veut dire quoi? "Faire l'amour" nous confie la voix enregistrée du chorégraphe, suspendue aux cimaises
Plateau nu, noir réverbérant la lumière des danseurs, sculptures vivantes et animées pour cet architecte du plateau, cet alchimiste des espaces jamais vides, habités par des énergies, ici galvanisées par le phénomène Rock'n'roll!
"Son rock" pas celui de n"importe quel fan, auditeur adict ou survolté
Celui de son compagnon Yves P. auquel il rend hommage: ce rocker local de Grenoble, disparu trop tôt et qui lui a transmis l'envie de découvrir et de vivre l'aventure du rock, tout court.
Celle des prêtres qui dansaient dans les églises sur l'autel au son des gospels noirs; Elvis, le mythe va en surgir, blanc de peau pour ne pas avouer que l'art aux USA est noir, "niger"!
Gallotta trie, sélectionne et choisit certains morceaux, ceux que l'expérience du plateau n'a pas rejetés Car l'offre esr pléthorique pour cet enfant du rock qui travaille paradoxalement sans musique avec ses danseurs à la manière de Cunningham Regarder le son, écouter la danse:vivre en visionnaire les propositions du démiurge Gallotta sera la tache de ses douze danseurs
Stylés, bondissants, dévoreurs d'espace, se donnant à fond sur chaque morceau choisi de Elvis à Nirvana, des Beatles muets à Patti Smith
Les duos sont sa marque de fabrique, à fleurs de prise comme des bergers qui s'attrapent, jouent, s'étreignent, s'enlacent sans se lasser.
Animaux sauvages, "Lézards" pour  Iggy Pop, jeans pour Dylan, duo toublant pour Lou Reed...
De l'énergie à l'état pue, une abstraction dans la construction ou chacun est électron libre et contraint, interprète virtuose de mouvements simples mais enchaînés à perdre haleine
Erotisme des chemises ouvertes , baillant au vent, dévoilant peau, souffles et respiration
Noir et blanc pour évoquer des univers où la mort rode, plane dans les excès de tout genre d'une génération de musiciens survoltés, émus par le trop plein de vie à expérimenter
Ils ont presque tous perdu la vie en se la retirant, alors que Gallotta et sa tribu prouverait le contraire: ne pas "perdre sa danse", son corps, véhicule, passeur et vecteur d'énergie vitale
Un manifeste à suivre de près pour de prochaines aventures: le rock au féminin?
Pour celles qui vivent encore, plus en douceur et profondeur les accidents et expériences extrêmes de la vie: Patti Smith et autre Nina Hagen, Guesch Patti....

A bon entendeur, salut, Festival Musica: le message est passé et le public du  Point d'Eau, ce soir là à Illkirch ne le démentira pas envahissant le plateau pour un dernier rock collectif, Gallotta au micro, ce Godard de la danse, pas près de nous quitter pour partager cet "être ensemble" qu'est la danse, sa danse! Et mouillez, déchirez votre chemise! La chair est joyeuse, abstraite aussi malgré l'extrême présence charnelle de ceux qui la fabriquent devant nous, au travail: comme le rock, passionné, entier, abrupt, féroce et sans indulgence!
Une autobiographie chorégraphique politique et poétique de belle envergure.

Accroche Note: musique de Chambre: En corps, encore, la note sera salée-sucrée!


On les attendait, les voilà avec un programme dense et fourni, varié, éclectique et ambitieux.pour évoquer les univers de Posadas, Essyad, Bertrand et Matalon!Sous la direction du fidèle Emmanuel Séjourné.
"Sinolon" de Posadas 2000 est une oeuvre mathématique, inspirée de l'univers d'Aristote.
Solo pour clarinette, voici Armand Angster traversé de tremblements, d'oscillations, de vibrations Montée vertigineuse dans les aigus, redescente chromatique, les pieds bien ancrés au sol, jambes fléchies en pliés, demi-pliés pour supporter le son, maintenir la note: performance physique bien visible devant nous, en empathie avec l'artiste Des aspirations, de savants dérapages pour accéder au summum des aigus, sommet au zénith d'une montée en gamme suraiguë. Possédé par Posadas, habité, troublant de porosité, de perméabilité par rapport à cette musique savante, virtuose.

"Lettre d'amour" de Essyad de 2016 avec harpe, voix et violoncelles, pour "Françoise et Armand": c'est dire la complicité qui unit cette formation au compositeur qui "accroche" ses notes en chacun des protagonistes comme une preuve, emblème de fidélité!La création du monde, l'avènement de l'amour comme thématique pour la chanteuse qui s'empare de ce beau texte de Jalal Eddine Rumi, traduit en français. Un récitatif très audible dont on suit aisément le contenu des paroles dans une excellente élocution malgré les difficultés et audaces de ce "sprechgesang"; la musique lui offre un écrin pour assurer avec beaucoup de poids, la densité des mots, les couleurs et surfaces du texte.Le son scintille, sa voix module et sculpte les tonalités, leur donne corps et existence. Des ondes se propagent entre musiciens; la conteuse-chanteuse, à la tessiture claire et profonde, au timbre lumineux et grave s'emploie à largement déployer cette musique, riche et foisonnante. Vindictes, affirmations en litanies, voix au poing, Françoise Kubler offre toute sa maturité, son ancrage dans le sol pour mieux faire vibrer son instrument, : belles attaques guerrières, jolis graves séducteurs au service du texte.Magnifier la voix en lui offrant un creuset instrumental à habiter, corps à cordes, alternance voix instrument, voici du bel ouvrage, ponctué de pincement ou glissés de harpe, de touchers de violoncelles, de galipettes de clarinette.

Suit "La chute du rouge " de Christophe Bertrand,d'après une toile de Philippe Cognée de 2000
Un opus à découvrir, une atmosphère riche, colorée, formellement organisée comme les toiles du peintre.Piano et percussions à l'appui, naît une longue portée commune, révélation de chacun des instruments, à leur place: chacun respire, s'agite, s'imbrique naturellement pour exister ensemble.
Sans prendre le dessus ni s'effacer au profit des autres. Mouvements vifs et très spatiaux, spacieux aussi; délicatesse des motifs qui se répètent, s'amplifient, jusqu'au grondement évoquant un univers très minéral. Fractures, géologie des plaques tectoniques: on songe aux moraines, langue glacière, et bassin de réception d'un paysage glaciaire: fonte des neiges et des sons, recul du glacier en sérac et autres crevasses périlleuses à franchir mais attestant de la vie du glacier. Dans la vallée en auge, les sons se rassemblent, scintillent, très lumineux. Musique largement offerte aux instruments, aux tympans de ceux qui écoutent et regardent se construire et se dérouler devant eux, la magie de la composition musicale: incarner matières et visions pour offrir des espaces de liberté.
Au final, un decrescendo en lucioles vibrantes, en reflets qui frémissent. Sur l'adret, sur l'ubac des peintures de Cognée, petites géographies architectoniques en diable. En rouge!

"La carta" de Matalon pour clore cette soirée en beauté: s'ajoute au groupe, un accordéon, alors que percussions et piano, voix et violoncelle habitent le territoire en majesté.
Étincelles de sonorités légères, amplifiées en cascade, tétanies vibrantes, ricochets, échos réverbérés en cascades par l'électronique et le ton est donné.Petites percussions discrètes sur cailloux qui crissent, grondements caverneux, petites incursions brèves, avortées par touche de l'accordéon. Chacun se glisse dans cet édifice sonore pour faire tenir ensemble poutres et piliers, charpente et ossature fragile.
Anatomie du son à décrypter sur place, on est en alerte, attentif à chaque source d'émission qui se recouvre pour un son sourd, feutré.La voix de la chanteuse, saccadée, vrillée, en osmose avec les autres instruments, eux aussi aux sons hachés, segmentés, secoués, interrompus. Petites touches, perles ou gouttes de sons frappés, c'est un régal pour l'écoute Un enchantement à la Matalon maître de ses percussions précises, nettes ou effleurées. Des émissions de sons très organiques qui se mêlent à la clarinette, épine dorsale parfois de la construction en marche, alors que craque l'univers, se fend la matière en ébullition.La voix devient quasi animale, percute, comme un matériau trituré à part entière, développant les infinies possibilités techniques de Françoise Kubler.
Et toute son ingéniosité à s'approprier la virtuosité comme poésie sonore et vocale!
Proche des sons d'objets qui grincent et soupirent, dans un univers d'ovni, de science fiction fantastique Ascension, chutes et retombées pour que le son s'élargisse, se répande, se fonde, comme un corps instrumental. Inventaire à la Prévert des métamorphoses vocales, glossaire Matalon, dictionnaire vertueux des variations et autres élucubrations subtiles et performantes des cordes vocales. Hybride en diable.
Car si la chanteuse dissimule en elle son instrument, les autres cordes, à vue s’enorgueillissent aussi de pouvoir générer autant de trouvailles, organisées! Encore quelques avalanches de sons qui s'émiettent, une petite minuterie malicieuse qui se glisse subrepticement comme tempo , quelques réverbérations acoustiques pour nous rappeler à l'ordre, pour sonner l'heure de quitter le groupe "Accroche Note": de petites touches de musique accrochées, dessinées dans notre mémoire
Ce soir là la Salle de la Bourse, le public ovationne ses "enfants" de Musica, ces  compères et compagnons de l'existence de la musique d'aujourd'hui



jeudi 29 septembre 2016

"Concert pour le temps présent": Pierre Henry, Thierry Balasse : acoustique, analogique, numérique et tutti quanti!


Quand Thierry Balasse propose un concert, c'est un événement, feu d'arfice ou musique en fanfare, scénographiée: un coup de poing, pavé dans la marre d'où émergent les plus audacieuses ondes et circonvolutions
"Fanfare et arc en ciel" de Pierre Henry pour l'entrée apéritive, "Fusion A.A.N" de sa propre veine et bien sur, "Messe pour le temps présent" oeuvre culte, béjartienne à l'envi, reprise récemment par le chorégraphe Hervé Robbe à la Biennale de la Danse de Lyon: une histoire avec le mouvement qui ne cesse de hanter cette oeuvre emblématique, de bruits et de fureur électrisante, galvanisante pour des générations de danseurs, hypnotisés par l'audace et l'évidence d'un psyché rock légendaire, un jerk enivrant et qui fait "avancer"toujours, reculer, jamais!
Et le festival Musica vaut bien une messe pour couronner son évocation de la musique électroacoustique qui préside à cette 34 ème édition. Et serait l'occasion de sacrer Jean Dominique Marco, roi de l'audace qui décoiffe public et amateurs de musique d'aujourd'hui, en tout genre!

Une scénographie originale pour un vrai spectacle, théâtre visuel de l'électroacoustique
Les hauts parleurs illuminés comme des guirlandes de lampions, un parterre de pelouse verte, de la moquette blanche et le tour est joué pour l'ouverture de la soirée par "Fanfare et arc en ciel" de Pierre Henry de 2015 pour orchestre et haut parleurs
Musique live, musique enjouée, référencée de musique de génériques de feu d'artifice ou jets d'eau, dans une boutique fantasque à la Ben Vautier.Fête ludique, généreuse, cosmique de fête foraine, éclaboussante, éclatante, heureuse!
Parade de "jour de fête" garantie!
Puis, c'est l'oeuvre de Thierry Balasse à l'honneur ce soir, digne héritier et complice de toujours de Pierre Henry
Les musiciens apparaissent au travers d'un filtre, rideau transparent, en ombres chinoises. Sont-ils bien présents, ceux qui d'habitude habitent la bande son enregistrée et n'ont plus de corps?
Cabinet de curiosité que ce panel d'instruments acousmatiques: consoles, enceintes et surtout ce très beau spatialisateur, trois cerceaux en arceaux pour émettre la musique, du bout des doigts, de la caresse des mains
Chorégraphie vivante des gestes de tous qui dirigent le son de leurs interventions physiques gestuelles.La musique manipulée en direct dans ce grand bazar spectaculaire, animés par les huit bricoleurs, bidouilleurs de sons à l'envi
Un tableau de piano, des consoles d'époque...
Puis, en avant pour "La Messe" annoncée par la voix de Béjart: 50 ans déjà que déferlaient hurlements, cloches, synthétiseurs en folies, larsen affolés.
Voir ceux qui ont façonner cette musique en direct est étrange: leur bande acoustique n'est pas celle que Pierre Henry collait, découpait et là est tout le charme: moulée à la louche comme autrefois avec l'attirail et dispositif quasi d'origine, la pièce résonne, déferle, inonde et fait danser nos souvenirs et pensées.Musique mythique que Thierry Balasse va décryptér après le concert lors d'une rencontre où tout le public de la salle de la Cité de la Musique de Strasbourg reste pour dialoguer et mieux comprendre d'où vient le son et quel son!
Soirée qui jaser sur le parvis, évoquer nos plus intenses souvenirs gravés dans cette "Messe" qui fit réagir et danser toute génération sur ses rythmes fulgurants, ébouriffants, électrisant, survoltés
Eh oui, la musique électro acoustique vaut bien une messe et pas encore un requiem!


Quatuor Diotima: "Sombras": suite de la Monographie d'Alberto Posadas: quand sonne leurre.


C'est "Le livre des leurres" de Cioran qui inspire en 2010, le compositeur espagnol dont le festival Musica présente une rétrospective, introspective.Tentation des ombres, ce spectacle convoque mise en scène et musique pour dévoiler littéralement le sens de l'oeuvre, donnée ici dans son intégralité.
Avec la soprano Sarah Maria Sun et le clarinettiste Carl Rosman
Ombres portée, en portées, emportées
Contrastes, modulations, repli, retenue: le démarrage de la pièce, en trombe, toute de fougue et de glissements progressif du son sur les quatre instruments à cordes.Musique vibrante, en vagues successives. Ceci demande une dextérité, fille de virtuosité étonnante: la musique fait rare, envahit, d'une extrême virulence, obstinée, entêtée, pugnace dans ces retours et rythmes redondants.
Soudain, une voix se fait entendre de derrière les 7 panneaux blanc, agrémentés de lampes de chevet très cosy;voix en écho aux cordes: irruption, intrusion délicate et discrète avec une multitude de variation de son très aigus
La silhouette gracile de la chanteuse, gainée d'une robe à fourreau noire en fait un pilier des anges, support et soutien de la musique, maintien fort et assuré de cet édifice architectonique impénétrable.
Comme un chapiteau, au chœur du quatuor, sa voix, ses "cordes vocales" ajoutent au registre de celles des instruments: cristalline, angevine, pleine de finesse, de délicatesse.
Les graves reprennent le dessus et sa voix avant de s'effacer, de disparaître, tisse de longues tenues suraiguës.
Un solo de violoncelle en contrepoint.La voix se perd, se meurt au profit de la clarinette qui fait une entrée remarquée.Elle lui tient tête encore, la double, ils respirent et jouent ensemble: dialogue, duo; les cordes cessent de pleuvoir; deux anges musiciens troublants, s'exposent: pilier et chapiteau d'une musique savante et virtuose.Saxophone quasi free pour la laisser sortir de scène, telle la muse Echo qui se désincarne
Souffle, vent rugissant, cordes à nouveaux en osmose Et la pièce de se clore sur un univers d'ombres discrètement quittant la scène comme une tribu d'ectoplasmes silencieux, apaisés.
La salle de la Bourse résonne encore quand le public nombreux, ovationne le compositeur, présent, attentif et reconnaissant au groupe Diotima pour cette prestation virtuose: performance qui tient en haleine plus d'une heure durant.


mercredi 28 septembre 2016

Lutherie, instrument préparé pour grand dentelé

photo olivier lelong

Perle séchée, baroque, pliée, plissée: la vie dans les micro-plis
Asséché, le canal, effilés les fuseaux, fibres musculaires tendues
Sirène à queue de poisson à la Léonard de Vinci
Arrêtes de poisson, écorchures d'épine dorsale en saillie, en spirale
Épinglé, le canal inguinal, creusée, la carcasse en caverne, le creux poplité ou l'astragale dévoilée
Tensions bien alignées, ceinture scapulaire bien attachée!
Cordes pincées, veines en confluences comme des lits de fleuves, mineur ou majeur
Le clavecin résonne, sec et métallique
Le "grand droit" se raidit, les clavicules font de petits berceaux comme des coupes qui attendraient le vin ecclésiastique
Dédale ou labyrinthe de tissus tendus, éclairés comme une peau en éventail
Les paupière annelées, le poil ébouriffé,la machoire réceptacle d'oracles
Animal sternocléidomastodien, ange de l'anatomie
Scarabée à la chitine reluisante, corps d'insecte piqué aux cimaises d'un jardin d'entomologue, petites géologies en strates, archéologie du corps vulnérable, petites faiblesses en recoin,
Démesure  subliminale, régence et noblesse de la surface, superficie du monde, lisse et fragile
La peau est un paysage, ourlé de joie et les fils animent la chair offerte de tous leur rebond

Ensemble Linéa à Musica: hommage à Alberto Posadas: noir c'est noir.


Trois œuvres pour ce concert du compositeur, inspirées par d'autres disciplines: peinture en hommage à Soulages pour "La lumière du noir" ou par des événements graves et perturbants.
Une soirée consacrée à l'Ensemble Linéa sous la direction de Jean Philippe Wurtz, renforcé par les étudiants de l'Académie supérieure de musique de Strasbourg/HEAR.
A l'Auditorium de France 3, l'ambiance est recueillie: Posadas est présent, son oeuvre devant lui va prendre corps.
"la lumière du noir" de 2010, conçue comme une évocation de l'oeuvre du peintre Soulges, de son "outrenoir", réverbération de la couleur dans les ténèbres de l'obscurité de la matière noire.
Quelles seront les connivences, complicités entre la musique et la toile tendue accrochée aux cimaises, qui réfléchit cette lumière d'outre monde, ce noir si riche et multiple, délivré par le plus "jeune" des peintres d'aujourd'hui! Cette "oeuvre au noir" démarre par des sons secs, bruissants, des vents languissants: dense, riche, la matière sonore vibre dans ses compositions, partitions de couleurs noircies par les tumultes étourdissants joués par toute la formation musicale, en bloc, soudée, compacte. Puissance éruptive, plissés d'une tectonique volcanique, la lave éclate en salves et projette sons et résonances: à la manière d'un scintillement de matière éclatée. Un attirail de percussions étonnant, impressionnant à l'appui pour rendre les profondeurs du noir, plus denses, plus sombres. Jaillissements, éclats, tem^pete, flambée et chaos s'installent , volumineux flux de musique.
Par touche, par couche de matière en relief, avec ombres portée et rayons lumineux, tracés sur des jachères , paysages éprouvés, abstraits Des envolées telles celles décrites dans ce" petit livre des couleurs" de Michel Pastoureau et Dominique Simonnet:le noir "mat", inquiétant,peu brillante du "niger", le noir d'origine. Couleur "sérieuse" grave et savante comme la musique de Posadas. Et Goethe de souligner dans son "Traité des couleurs" la polarité entre clair et foncé, les contrastes et les intensifications liées au noir qui génère des dominantes dans une démarche très intérieure.
Musique, peinture, une couche de son, des coups de pinceaux, une gestuelle très organique, des corps qui vibrent devant nous pour interpréter cette "composition" haute en couleurs!

"Anamorfosis" dans la foulée, une pièce de 2006, fait résonner le piano, les vents, graves et intenses.
Pièce solennelle et pesée où se révèle la finesse des cordes et le très beau dispositif des percussions niché au chœur du cyclo blanc.Peuplée de chants d'oiseaux, d'affolements et divagations musicales, de trombes de sons diversifiés qui envahissent, submergent, recouvrent l'espace.
Un coup fatal, des spirales virulentes, des tornades ascensionnelles: l'univers est perturbé , chaotique, tumultueux, ébouriffant!
Impénétrable univers, affolant que cette oeuvre, disloquée, renversante.Musique à l'écriture savante mais pas impénétrable, manifeste architectonique des sons comme les réalisations de Frank O Gehry:
tout bascule, se rattrape, tient à un fil cependant solidement ancré qui construire un édifice insolite et géométrique!
Dernière oeuvre de la soirée"Oscuro abismo de llanto y de ternura" de 2005 démarre par un coup de canon, des sons languissants de gisants, de mourants. La guerre est déclarée: roulements de tambour, cymbales, hautbois en fureur: le son s'étire, se répand, fond. Ca fuse, en fusion continuelle,, chatoyante: vols d'oiseaux, criquets, éphémères prennent possession de l'espace en envolées: stridences des cordes, crescendo étouffant, asphyxiant pour celui qui assiste à ce déferlement de bruits et de fureurs condensés. Comme un monument qui s'ébranle sous la pression d'un tremblement de terre, d'un séisme inattendu: tectonique, équilibre instable s'installent cependant Alors que des avalanches chutent et déversement leurs scories: musique sismique, archéologie d'un futur musical qui remue et évoque le mur du son. Aérodynamique qui étreint , rapte et capture l'auditeur, dépossédé de toute référence: subjugué!La guerre en Irak, ainsi évoquée est bien sombre et abyssale....Le Noir en figure de proue...


"Tel père, tel fils: de J.F. Zygel à J.F. Heisser et J.F. Neuburger, le piano se taille la part belle! La voie lactée scintille!


Qui va piano, va sano, alors en route pour célébrer cet instrument mythique en compagnie des maître et élève de J.F.Zygel pour un récital inédit.
Pour ce long "Mantra" une oeuvre de Stockhausen, introduisant l'électronique dans la partition.
Transformation du son en temps réel, jeu sur les oscillateurs, modulateurs en anneaux, récepteurs à ondes courtes...
Cette oeuvre fit date et fascine encore les interprètes.
Deux pianistes, face à face: confrontation, duel, duo?
C'est tout ceci que donnent à voir et à entendre les deux virtuoses, à la tache, à l'ouvrage pour cette performance qui va tenir en haleine le public plus d'une heure durant.
Musique intuitive, constellée d'étoiles selon le compositeur qui ourle à partir d'une seule forme musicale, des variations en combinaisons multiples: le "roi de la combine"? Certes avec toutes les articulations qui se révèlent dans ce monde de galaxies sonores: le cosmos, le ciel comme une voie lactée, chant du "cygne", bouclier d'Orion, présente de Sirius....
De la poudre ou poussière d'étoiles, en notes répétées, reprises, ajourées de silences De très légères percussions intrusives nées sur le bord du piano, étincellent, ponctuent ou dérangent le piano, pour chacun des interprètes. Notes insistances sur touches, frappées, oscillement du son qui vient se perdre et mourir, qui s'éteint puis se "rallume", en déversements, déferlement subitement
Entre les pianistes, un dialogue en question réponse, en écho ou à l'unisson.Le son en cascades, en descentes et remontées évoquent vagues et marées, flux et reflux
Le son se transforme, devient métallique, profond, amplifié ou métamorphoser par les interventions en direct de l'informatique, manipulée par les interprètes, orchestrée par l'ingénieux Serge Lemouton.
Les pianos muent en synthétiseurs, grondent, ronflent et vibrent au plus profond de leurs entrailles. Sons de cloches, tintements, tintinnabulements des petites percussions additionnelles pour éclairer le tout.Les entrelacs de sons, s’emboîtent, se répondent, comme dans un ciel ouvert, livrer orages et tempêtes; des secousses tectoniques, en écho ou ricochet, se perdent, s'évaporent.
Combat rituel entre les deux pianistes qui se font face : qui l'emportera, qui aura le dernier mot, la note finale dans ce foisonnement de percussions très aiguës, de jeu pianistique virtuose et performatif? Ce jeu parfois tendre ou tendu génère suspens autant que fantaisie et émotion, ce qui émeut, ébranle et met en mouvement, l'âme et la sensibilité du spectateur auditeur.
Course poursuite de l'un à l'autre: on se suit, on se double, se dépasse, piétine, marche chacun à sa hauteur, face à face, main dans la main: à quatre mains, deux corps qui se dressent parfois, debout, émettant quelques son ou onomatopées: rituel, duel, d'un jeu très visuel des pianistes, habités par cet univers, cette ambiance mystérieuse; comme des clochettes au loin en multiples variations ludiques, un paysage se dessine, pastoral, bucolique, naturel Ou bien serait-on plongé dans un autre rituel spirituel, élévation eucharistique, sacrée de la communion?
En final, une éruption, vive, alerte, en ap,née, des cliquetis de percussions en ascension, crescendo délivrant cette catharsis que l'on vient de vivre graca au charisme des deux maîtres queux du piano, chef émérite d'une cuisine savante et virtuose, moléculaire et déstructurée pour le plus grand plaisir des yeux et des oreilles: "regardez la musique: un adage une fois de plus très juste et pertinent pour le vécu de cette oeuvre fleuve du grand Stockhausen!
Une cuisine basse température, concertée, construite et architecturée comme la toque d'un maître cuisinier: colonne dorsale d'un corps de métier: pianiste c'est aussi être aux fourneaux, faire tenir un édifice musical sans qu'un souffle ne vienne le faire s'éffondrer.


lundi 26 septembre 2016

Fla-co-men!




"Les Misérables" avec Jean François Zygel: sur l'écran, les touches du piano résonnent étoilées


S'il est un spécialiste du genre "ciné concert" c'est bien lui, ce pianiste si passionné qui avoue avoir eu la révélation de sa vocation à la vision "des misérables", un film muet des années 1925, celui de Henri Fescourt; adaptation cinématographique du roman fleuve de Victor Hugo qui fera date dans l'histoire du cinéma
En noir et blanc, restauré, le film fleuve de 6 heurs fut montré en deux séances au festival Musica à l'UGC Cité Ciné de Strasbourg
Film scintillant de contrastes, images saisissantes où les corps racontent la dramatique histoire de Jean Valjean, ce forçat, libéré mais victime de la haine et de la méfiance des autres: ce monstre rebelle qui tente de se transformer en être bon, en "belle personne" par l'intermédiaire des destins qu'il va croiser: celui de Fantine, de Cosette, de l'évêque
Bref: l'histoire est bouleversante et la version pianistique que nous délivre Jean François Zygel, est de toute beauté, de toute sensibilité, à fleurs d'images, à fleurs de corps: ceux des acteurs qui se donnent à l'écran, qui vivent aux delà des mots absents, leur gestuelle éloquente, quasi dansée!
En direct, la performance est artistique et physique: il sent et devance le découpage des plans, anticipe ou accentue l'intrigue. Il nous rend les personnages vivants et présents, tel celui du diabolique Favert, fabuleux Jean Toulout ou Fantine, troublante Sandra Milowanoff
Parfois en contrepoint: musique discrète sur un plan de rixe sauvage, ou musique vive et rapide pour une séquence tendre ou amoureuse


Musique improvisée, inspirée, l'un soir à l'autre, inégalée: La séquence où le commisaire Javert perd ses repères, est semé de troubles est extraordinairement accompagnée par le pianiste: petits touches, percussions curieuses pour évoquer cette bascule, ce grand chambardement chez cet homme qui cède, craque et se rend.Beaucoup d'inventivité en direct, in situ pour livrer une lecture, une interprétation personnelle du tempo, des images.Et le film revêt des tensions inédites, des soupirs ou des pauses salvatrices; parfois triturant l'intérieur du piano pour en délivrer des sons de percussions inédits
Un régal, des instants privilégiés d'écoute et de regards pour cette oeuvre phare qui se révèle expressionniste parfois dans ses tons et contrastes appuyés, ses mouvements de foule coordonnés comme dans les chorégraphies d'Harald Kreutzberg pour Murnau.
Merci au festival de nous éclairer sur cet aspect de la musique de film et de nous donner envie d'en savoir plus aux côtés de Jean François Zygel!
Pour faire chanter la toile pour illuminer l'écran de la brillance de sa musicalité très kiné-mathographique: cinéma: l'art de l'image en mouvement, en son et frissons.
La preuve par z, s'il le fallait que J.F. Zygel est bien l'homme de la situation: improvisateur de génie, de fantaisie, respectueux et iconoclaste berger du patrimoine du cinéma muet: on en reste sans voix!

Musica dominical: musique et Chambre et "Mririda": de la "petite forme" à la "grande forme": que de talents!


A l'auditorium de France 3 Alsace, par une belle matinée automnale, le "brunch":"Aimard/ Simpson/Amestit, un trio flamboyant, virtuose pour interpréter un chois judicieux d’œuvres croisées de Schumann, Kurtag et Marco Stroppa.
En prologue, le pianiste expose les fondements de cette belle union: les complicités, influences et affinités de ces trois compositeurs à travers le siècle.
Alors, c'est un programme qui s’enchaîne, sans "coupure" pour mieux faire comprendre les liens musicaux qui président à cette présentation.
On sent la passion qui anime l'interprète: partager aussi la connaissance de la musique, en jetant des ponts et passerelles pour une fois de plus pointer qu'on ne vient pas de nulle part.
En avant donc pour un concert fleuve où l'on glisse d'une oeuvre à l'autre: elles semblent s’emboîter en gigogne, tellement leur proximité musicale se révèle limpide, naturelle, évidente, ainsi présentée.
La mise en espace dans le cyclo blanc souligne la sobriété, l'intimité de ce programme de musique de chambre à trois: violoniste, pianiste et clarinette.
Parfois isolé, parfois se penchant sur le piano, ou trio dispersé dans l'espace: ils habitent leur musique et cet écrin net et simple où se distille dans un calme serein, les œuvres des auteurs choisis.
Gyorgy Kurtage avec son "Hommage à R.Sch. opus 15 d" de 1990 et deux autres pièces se taille la part belle, auprès de Schumann avec "Bunte Blatter" 1841 et "Marchernerzahlungen" 1853
Des clins d'oeils se tissent entre les œuvres et "Hommage à Gy. K." de Stroppa serait le lien, ce qui fait prendre l'osmose et la symbiose de cette musique romantique dans le fond, contemporaine dans la forme ou les intentions
Un beau maillage où l'on se laisse conduire, de l'une à l'autre en navigation libre, emporté par la finesse, la richesse et la préciosité du programme
Une initiative "éducative" sans didactisme en toute intelligence: "interligerer": relier, avancer, comprendre pour rebondir et découvrir les origines des sons d'aujourd'hui.

"Mririda": un opéra contemporain, en construction
Soulignons ici, la "jeunesse" de l'oeuvre ce jour interprétée par  l'Ensemble orchestral du Conservatoire et de l'Académie supérieure de musique de Strasbourg/HEAR, les artistes de l'Opéra Studio de l'Opéra national du Rhin et les élèves comédiens du cycle à orientation professionnelle du Conservatoire de Strasbourg
La valeur n'attend pas le nombre des années, une fois de plus ceci se confirme!
Un opéra contemporain de Ahmed Essyad sur un livret de Claudine Galéa, mise en scène et décor de Olivier Achardet sous les directions de chaque chef d'ensemble
Du beau monde pour cet opus inédit qui met en scène des hommes et des femmes en prise avec la guerre en Haut Atlas
Évocation sonore d'un ailleurs, exotisme perméable aux sonorités de la musique du Magreb, servie par de jeunes chanteurs très convaincants
On remarque d'emblée Francesca Sorteni et Colline Dutilleul, l'une en Mririda, héroïne saisissante d'une histoire tragique et l'autre en vieille femme aguerrie aux malheurs du monde
La guerre, bien campée dans un décor vidéo signé Julien Laurenceau: images de ruines, arbre déchiqueté, pandrillons blancs pour dissimuler ou révéler l'action.
On suit avec intérêt l'intrigue à rebondissement, les convictions de Mririda, femme légendaire, engagée, investie d'un message de paix dans ce contexte de guerre idiote et stupide
Les conflits d’ethnie, de race et d'origine sont fortement évoqués et la musique souligne, guerre, accalmie et inquiétude avec brio et justesse
Servie, par les chœurs de l'Opéra du Rhin, cette oeuvre prendra de l'ampleur et toute sa dimension à force de rodage et la générosité de l'engagement de tous en fond un modèle "participatif" d'union de compétences et talents, un rassemblement de jeunes pousses et valeurs sures qui peut atteindre de jolis sommets: ceux du Haut Atlas pour sur, terre refuge, ou terre de rébellion.



dimanche 25 septembre 2016

"Munchener Kammerorchestrer et Rias Kammerchor: Cathédrale et baldaquins pour Musica


Musique de chambre dans la nef, le chœur de la cathédrale notre Dame de Strasbourg: les bras en tombent et le pari, gageure de pouvoir encore donner ce concert dans le berceau de notre chrétienté alsacienne est gagné Musica. Quel beau challenge: salle comble, longue file d'attente sur le parvis; on est sur le qui vive, impatient de découvrir dans cet écrin, les œuvres d'aujourd'hui.

Pour nous enchanter et sous la direction d'Alexander Liebreich, une oeuvre de Salvatore Sciarrino, "Responsorio delle Tenebre" de 2001
Le chœur d'hommes sur les bas côtés de la nef font résonner, voix et écho, splendide entrée en matière pour cette "sacrée soirée" musicale; L'ambiance est plantée comme un décor spirituel pour la pièce qui va suivre, celle de Pascal Dusapin, pilier du festival  Musica, comme celui des anges protecteurs qui ornent la crypte de notre monument gothique. C'est "Disputatio" de 2014


Voix de femmes, murmures doublés par les cordes: flamboyance de la musique, oscillant entre graves et aigus en alternance, un gong pour perturber les longues envolées vocales qui s'étirent.Cristal des voix, fragilité des sons d'un magnifique harmonica de verre, comme une corne d'abondance en or.
La dramaturgie s'installe avec ses stridences inaccessibles sons aigus, transport liturgique ascendants.Lignes fuyantes des voix comme une fugue, élévation spirituelle, bordée par les percussions, cordes et voix d'hommes.Une puissance sourd sans écraser ni submerger: on reste libre et avisé dans cette oeuvre qui convoque choeur et instruments, en nombre.Au firmament, au zénith, on plane dans la légèreté, l'impalpable grâce de cette musique si lyrique, si riche et porteuse de joie.
Jeu sur le verre pour être fragile, discret, vulnérable. Orpailleur du sublimé, de l'onirique, visionnaire et spirituel Pascal Dusapin façonne le son comme de la porcelaine blanche translucide, frêle mais pleine de mystère.Musique de sable fin, ajourée comme un marli d'assiette de collection dans un vaisselier fragile et massif à la fois.Précieuse, ciselée, en dentelles, pure et désincarnée.Le son de petites timbales pour ajouter de la précision, de la finesse et ponctuer ce rituel païen, si œcuménique
La musique avant toute chose, la félicité pour credo.
Dusapin de toute sa carrure vient modestement saluer, se penchant humblement devant le public et les interprètes. Un très grand compositeur.

Après un entracte, reprise du concert, le temps d'écouter, recueilli, le zehnerglock de la cathédrale: écoute de l'intérieur de ce célèbre repère résonnant pour les strasbourgeois. Un instant de grâce aussi avant d'entamer le "Requiem opus 9" de Duruflé, daté de 1947
Chœur, orgue, voix en solo, tout est là pour transporter l'auditeur dans un univers universel, laissant libre cour à l'imagination:messe des morts jamais tragique ni pathétique, jamais théâtralisée pour effrayer ou asservir ceux qui partagent son écoute
On sort de cette "sacrée soirée" requinqué, averti, enchanté, les ailes au bout des pieds.


"G R M 2:/oeuvres d'aujourd'hui" à Musica: Les enceintes ont la parole.


Maïeutique, les enceintes en font,la pratique, accoucheuses de sons, expulsant bruits et fureurs: musique au travail avec ses respirations, soupirs sa présence désincarnée, ses musiciens disparus ou absents et ses "ingénieux ingénieurs du son".
Pour ce deuxième volet des concerts GRM , la MGM de la recherche musicale qui rugit de plaisir et de productivité, place à 4 oeuvres dirigées par François Bonnet, Philippe Dao, eRikm et Daniel Terrugi; ingénieur du son, Emmanuel Richier, en somme tous ceux qui fabriquent et reproduisent créations et répertoire électro-acousmatique et sans qui rien ne serait possible.
Et le concert conçu comme un échantillon de la création actuelle.

"Cielo Vivo" de Vincent Raphael Carinola 2006
Très mouvementé, cet opus , projecteur de sons comme dispositif, toujours pour évoquer des percussions, en écho, en ratures,en ricochets et cascades giratoires, circulation des sons sphérique, donnant le tournis .Enivrantes résonances insistantes, perdurant, persistantes à l'oreille, en bonds et rebonds. Chocs, heurts, chaos, tout se catapulte, se bouscule, fait du sur place.Bruits de pas qui s'accélèrent, traqués. On évoque des personnages en proie à la fuite, la fugue ou l'inquiétude.On s'immerge dans cette atmosphère de traque, suspendus, en haleine: la narration apparait à l'oreille, les yeux fermés s'emplissent d'une imagerie fantaisiste. Cette musique là est bien sensuelle et visionnaire, spatiale et envahissante. Suggestive en diable.

"Draugalimur, membre fantôme" de eRikm, daté de 2015
Dirigé aux consoles par eRikm lui même en personne, cette oeuvre est une plongée aquatique au son caverneux à la Bill Viola.Les sons ruissellent , fouets sur la jetée venteuse; flux et reflux créent un paysage musical et mouvementé empreint de sensations. Très dansée, cette oeuvre "aux membres fantômes" qui rappellent ses collaborations avec la danseuse et chorégraphe Mathilde Monnier pour "Pavlova", "Déroutes", "Six Périodes" ou Allitérations. Complicité avec le corps de la musique;
Une histoire se profile, racontée, parlée, respirée: "dansez, dansez" entend-on très précisément.
Respirations, halètements, jouissance et désir charnel s'en dégagent. Le son est expulsé des entrailles, organique, au scalpel comme le ferait un sabre dégainé.Un peu d'exotisme dans les références sonores islandaises, comme des strates en couche;Au final on assiste à un cataclysme, un déferlement de sons, une tornade spiralée, torsade de musique très plastique. La mer recouvrant le tout, protectrice, des mouettes au loin.Belle évocation d'un univers très personnel, habité, vivant.

"Untitled January" de 2014 signé Guiseppe Ielasi serait un bric à brac, une usine à sons, un chantier rempli de moteurs, de grues, d'engins mécaniques. Élévateurs dans un entrepôt fantôme . Va et vients, reprises, répétitions pour cet univers singulier, spatial; des martèlements scandent la pièce, évoquent le travail, le labeur à l'usine, à la manufacture.
On en profite pour observer celui qui manipule la console en direct, comme un chat, attentif, étiré, à l’affût, à l'arrêt ou glissant ses pattes sur la machine.Fabrique de son usinés sans ouvriers ni force humaine. Magie, miracle, virtualité de cette musique acousmatique magnétique? Un ingénieur face à l'écran, partition numérique, musique à "membre fantôme" sans corps sauf sa mémoire des sensations!

Au final, c'est à Daniel Teruggi d'être au "piano" avec sa brigade de sons et ses instruments culinaires: cuisine nouvelle pour "Springtime" de 2013: le chef du GRM aux fourneaux, maitre queux démarre avec des babils, balbutiements, onomatopées perceptibles: du réalisme, du figuratif éloquent?
Des voix, triturées, ralenties, des pas et froissements de feuilles mortes, comme une poursuite, le son en circulaire.Action, suspens et ambiance de gare ferroviaire, inquiétante, fantastique; quelques chants religieux épars, chœurs évangéliques évoquant la flagellation.
Il y a un peu de tout dans cet inventaire à la Prévert, mais surtout de incohérence. Machines, corps ou esprits? Illustration, plus qu'évocation, un peu trop de pathos aussi. Bande son peut-être d'un nanar, un mauvais film, un navet: pourquoi pas aussi avouer que tout n'est pas réussite dans la musique acousmatique
Les hauts parleurs froncent les sourcils? Chez "Denise (René) et Daniel (Terrugi)": le nom d'un célèbre bouchon lyonnais bistronomique , la cuisine oscille entre tradition et modernité. Les rencontres sont toujours fructueuses: alors, chef à la batterie de cuisine, merci pour ce festin !

GRM:L'acousmatique va vous "consoler"!

La caverne d'Ali Baba de l'électroacoustique!


Le Groupe de Recherche Musical es majesté au festival Musica: place plus que légitime pour ce laboratoire musical qui fête ses 50 ans: une occasion pour découvrir cette musique produite par des "machines à écouter" mettant la vision spatiale en jeu: tous les Marcel Duchamp de la création musicale s'y retrouvent, les Filioux ou Ben, iconoclastes, chercheurs avérés, pionniers etdécouvreurs du son. Ces accidents graves de matériaux, cette matière musicale sans plan préexistant ni interprète
LesShadocks, vous connaissez? Eh bien référence oblige, leurs machines de bidouilleurs de sons et la voix de Pieplu, c'est ça§
Une musique d'enceintes qui accouche de cris, d'électrons libres, futiles parcelles de sonorités hétéroclites.
Pour nous le raconter en amuse bouche pour ce premier récital "GRM 1 Œuvres historiques", un document de l'INA, présenté par le directeur de l'institut, Daniel Teruggi, réalisation Franck Podguzer
Tout sur l'acousmatique, en image: on y apprend, voit et comprend la machinerie diabolique d'une création nouvelle: pas de "bande à part" pour cette aventure qui s'inscrit dans le courant de l'art cinétique: tout bouge, tout est lumière et mouvement, accidents et invention
Le son délivré, offert à l'imagination: poly son en diable.
Au menu, les dinosaures de l'acousmatique, les maîtres et disciples
"L'expérience acoustique" de François Bayle de 1969/ 1972
Un hommage à la vitesse, au train aux pleurs, cris, oiseaux. La vie organique sans début ni fin, la mécanique dynamique quasi futuriste.Musique insolente, dérangeante où ça grince, ça crisse, ou tout semble gripé, rayé, raturé. Des sirènes de paquebot comme signal de départ ou d'arrivée ou de errance. Le voyage électroacousmatique peut commencer: yeux et oreilles grands ouverts: "regarder la musique, écouter la danse" disait Balanchine
On en est pas loin.
"Etudes aux allures", "Etudes aux sons animés" de Pierre Schaeffer de 1958
Le maestro de la musique concrète, père de tant de créateurs en son GRM nous laisse des études où l'observation du manipulateur créateur à la table de mixage est un spectacle en soi
Torsion des mains, glissements vers les touches et autres interrupteurs, caresses de cet instrument à faire et produire des sons, comme une immense plage où l'ingénieur s'étire, se recroqueville, se tend.
Volumes amplifiés, espaces et ambiances de raclures, de ruptures, ces études sont le geste de l'acousmatique, la source d'émission, énigmatique de cette musique sans corps, s'incarner et pourtant "à table" pour le mixage,plus de tristesse, on va vous consoler!
Appuis, toucher des clapets, le corps du manipulateur des marionnettes du son ressemble au traité de Kleist: mais est-on bien tranquilles sans danseur ni musicien?
Cuisine moléculaire, déstructurée, l'électroacoustique est une émulsion de sons, une création virtuelle où la dégustation est quasi irrationnelle
"L’œil écoute" de Bernard Parmigiani 1970.
Défilement des sons en images, encore des trains pour élaborer ce "chemin de fer" éditorial de sa musique, fil conducteur du sommaire.Compartimenté ou en continu, wagons, couloirs, cabines et coulisses dans des roulements de machines sur des rails; la dynamique, dynamite est lancée pour ces grenades explosives de sons en salves.
Vols d'insectes en essaim, envahissement et submersion des sons, hachés, sectionnés comme des corps déchiquetés, morcelés, nouveaux hybrides du charnel.Terre de bruits qui submerge et fait surgir les sonorités enfouies, inouïes: tout est possible pour cette musique qui se crée en solitaire sans instrumentistes. Onaniste, en déséquilibre dans une folie douce où l'on perd ses repères
La réverbération des sons métalliques ou solennels sèment le chaos et la désorientation, l'éparpillement engendre la panique et la folie du propos s'installe: on perd pied, sans se noyer ni s'enliser; c'est agréable et inconfortable à la fois.Cet inventaire, dictionnaire des codes ou glossaire de sons envoûte, répétitif et se clot sur des airs quasi folkloriques, en ornement final: on y danse aussi dans cette abstraction étonnante, cette perte et absence de corporéité singulière.Accélérations, tournoiements hypnotiques, décélérations médusantes, la danse des machines est aérodynamique à la Marinetti, créateur du futurisme italien, "manifestement" présent ici aussi: vitesse, mouvement, on songe à l'oeuvre vidéo de Robert Cahen où le son est musique et rythme de l'image animée, ou ralentie.
Schaeffer veille au grain....
"J'ai été coupé" de Luc Ferrari de 1960
Un savant exercice très construit où les percussions jouent un rôle prépondérant: tout y est mesuré, l'intuitif, oublié.Les sons très modelés, mesurés, des instruments à vent font irruption dans cet univers calme et apaisé. Les horizons y sont larges, le champ de manœuvre ouvert: échos de voix, bruits de poulies, nuées volcaniques, brouillard opaque, flou des vapeurs de sons; l'ambiance est étrange dans cette évocation de la nuit et du cosmos; hululements, résonances, notre véritable "Odysée de l'espace" sera celui là, inventif, suggestif et non emprunts à de la musique pré existante comme chez Kubrick.
Yeux grands ouvert à la Bunuel, dans "Le chien andalou", regard éparpillés pour mieux sonder la richesse des textures sonores, cet opus est un petit bijoux, une leçon, un manifeste sérieux, rangé de la création acousmatique.
"Anamorphées" de Gilles Ragot de 1985
Pour clore ce panorama historique, un opus comme un réveil de cratère volcanique en éruption, en expulsion: vent, métal plaques tectoniques manipulées; aspect cinglant, tranchant de salves lancées dans l'espace, comme une danse de sabres, d'épées, un feu d'artifice à la Balla pour Stavinski. Des vagues y déferlent, survoltées dans un graphisme visuel et sonore inégalé: sons tracés, calligraphiés comme une chorégraphies sans corps Une danse à mille volts

La bande,son on s'y colle, magnétique pour cette leçon d'histoire de la musique
Merci au festival de nous rappeler d'où l'on vient et où l'on se dirige!
On nous à bien "consolés", édifiés et rendus plus sensibles à l’inouï!
Pas l'inaudible.....

"Jeunes talents, Quatuor Adastra": musique bien "chambrée".


L' Eglise du Bouclier comme écrin pour la musique de chambre, bonne pioche dans cette atmosphère recueillie, lumineuse, l'espace d'un samedi matin à potron minet: il est 11 h!
Jeunes pousses et valeurs sures, ce mixte s'avère juste et pertinent: le quatuor à cordes de la HEAR, se frotte aux œuvres de maîtres et se joue des embûches et difficultés, avec maestro.
La valeur n'attend pas le nombre des années.
Cinq pièces pour affirmer maîtrise et savoir faire, talent et virtuosité.
Démarrage du concert avec l'oeuvre de Diana Soh, "Rojob(ta)ject(tion)"de 2009

Des cordes pincées, en écho et ricochet, des contrastes glissés, frottés sur les cordes en pizzicato et étirements.En cascades, pleines d'éclats, de silences et de ruptures.En glissades allant crescendo, en piqués et pointés, la musique se dessine, s'inscrit dans l'espace.En spirales, emplies de frottements, avec une intensité grandissante. Grincements secs et cassants, les ruptures se succèdent, les archets caressent les cordes.Des sirènes languissantes surgissent et tout se termine en gestes suspendus, en haleine, en souffle interrompu.
Cordes, pas "raides" pour un "premier de cordée", remarqué.

"Hommage à Andras Mihaly opus 13 de 1977/78 de Gyorgy Kurtag
Ces douze microludes pour quatuor à cordes délivrent des bribes de mélodie, à répétition, avec bref arrêt; comme des fragments, des retenues en douceur, en étirement dans la durée.Petites ascensions interrompues, frustrantes à souhait dans le rythme. Un mouvement planant, aérien s'en dégage, en suspension; les instruments prennent le relais les uns des autres et sèment l'intrigue.Le mystère en lente montée ascendante. Le grave du violoncelle, comme base et soutien; comme des marches que l'on gravit une à une. Frissons, tremblements en crescendo, petites coupures de son et le tour est joué.

Avec son "Quatuor à cordes opus 1" de 1959, c'est encore Kurtag qui résonne en glissades, frappements et choc sur les instruments à cordes.Percussions sur celles du violoncelle, en répétition, enjambées audacieuses de rythmes. Le son se propage, s'amplifie, prend de la densité.Se transmet, contagieux, tout en raffinement et subtilité. Sur la corde raide, fragile, en finesse.Succèdent des tonalités stridentes, des envolées en reprise, des frôlements très délicats, infimes.Longues trajectoires du son.

Les "Six bagatelles opus 9" de Anton Webern de 1911 se ressentent toniques et contrastées, le son se perd dans la virtuosité de l'interprétation. Frémissements, calme et retenue à peine effleurée toute en discrétion mesurée.De la distance, du recul, de la légèreté pour cette oeuvre toute de tintements, en gouttes de pluie.A fleurs de cordes, sous les archets des quatre musiciens, de bleu et noir vêtus sur fond de chœur blanc, gris bleu. Belle ambiance dans cette église du Bouclier, intime, chaleureuse, lumineuse
La danse de Dusapin
Et pour clore cette matinée étincelante, le "Quatuor à cordes" de Pascal Dusapin de 1993
Cette pièce ajoute au panel de l'ensemble un soupçon de litanie, enjouée, radieuse, endiablée et dansante. Stimulante et galvanisante à coup sur. Des contrastes lumineux, colorés déclenchent une dramaturgie, les gestes musicaux dessinant une fresque, un dessin dans l'espace respiré. Mouvementé, alerte cet opus vivifie et ravigote comme un transport musical ourlé d' emportées ascensionnelles chorégraphiées.Retour au calme après une entrée toute en verve.Recueillement puis reprise du flux et reflux, comme des phrases prononcées, ponctuées dans une prosodie, une narration suggérée.Le son s'allonge, s'étire, devise, discute.
S'y mêlent des accents forts, calmes, des élans et projections sonores grandissants.Tonicité, allant, vivacité et fugacité de l'écriture de Dusapin: appuis, soutiens, effort et dépense nécessaires pour l'exécution de cet opus magnétique. C'est de la danse dans ses fondamentaux: tension, crescendo, tumulte maîtrisé, détente; y président les décisions, intentions et directions volontaires du son. Un intermède pour respirer en picotements, pulsations distillées goutte à goutte De la nonchalance feinte dans le rythme pour se décontracter, des tours détours et retours pour se perdre.
Dusapin écrit sa musique comme s'il dansait, en tour et détour, en retour, en allez et venues .Le son se répand, fond, fluide comme une lente progression vers le zénith Le lâcher prise fait volte face, en retenue maîtrisée. Langoureuse mélancolie finale, nostalgie, apaisement et vivacité permanente maintiennent les musiciens en alerte, en état de corps éperdument empathique avec le public
La dépense est cathartique et une fois de plus notre grand Dusapin trône rayonnant, tronc, socle fondateur d'une musique savante et accessible, exigeante et implacable avancée, mouvement ascendant et libérateur de la pensée chorégraphique et musicale.
On en pince pour le quatuor Adastra décidément et l'on s'éveille cette matinée là avec un "pince moi, je rêve" dédié aux cordes dans tous leurs états acoustiques!

samedi 24 septembre 2016

ElsaWolliaston, voyante du film "Victoria"


Ne loupez pas Elsa Wolliaston dans le rôle d'une voyante désabusée, extralucide face à Virginie Efira dans le film "Victoria" de Justine Triet: elle est craquante, déconfite et réaliste face aux cartes qui ne révèlent rien de bon à l’héroïne en voie de disparition sentimentale!
Drôle, comédienne en diable et charnelle, présente à l'écran comme jamais!


Pierre Henry: voyage! Un "jeune" homme toujours survolté.Inspiré, beau "haut parleur" des poly sons.


Oui, Pierre Henry , toujours jeune, et sans faire semblant, ni jouer à celui qui triche: il perd ou il gagne à toujours inventer, créer, remanier son oeuvre: la magnifier sans jamais "la mettre au gout du jour": elle est d'actualité.
Alors, au Point d'Eau à Ostwald au sein d'un équipement et d'un dispositif tout et flambant neuf, voici deux œuvres exécutées par son discipline et compagnon de route, Thierry Balasse, en son absence regrettée.Le maestro de la musique électroacoustique est pourtant bien là quelque part parmi ce parterre de haut parleurs sur la scène, comme autant de petits soldats près à démarrer leur marche. Ensemlble, en choeur, ode à la joie du créateur et de son âme d'enfant, pas sage.
"Chroniques terriennes" en création mondiale pour cette première partie du concert: une heure durant, c'est une balade bucolique et urbaine, un voyage, les yeux fermés dans des univers foisonnants de sons, de bruits, enregistrés et mixés, déferlant, pour évoquer des univers changeants.
Chants de cigales, roucoulements de colombes ou tourterelles, grenouilles ou crapauds, pluie, averses.....: voici un bestiaire sonore, carnaval des animaux façon Pierre Henry où les couches de musique se juxtaposent, s'empilent, se masquent . Made in Pierre Henry, cette opus, cadeau pour Musica qui a su accueillir à plusieurs reprises ce bidouilleur de sons, muni de colle et de ciseaux pour créer des bandes sonores ininterrompues. Fleuve.Jamais de "bande à part" mais un côté survolté, provocateur pour ce toujours jeune homme orfèvre de l'acoustique inouïe. Les paysages s’enchaînent, la navigation peut continuer pour le public sans naufrage, ni tempête: retour au port d'attache après un périple imaginaire: les haut-parleurs nous observent, nous regardent et distillent sons et frissons, vibrations et tension. Leur présence couvre et enveloppe l'espace, du plateau, aux cintres: plus de 80 instruments sonores, immobiles, sans corps ni âme vivent et font la musique comme autant de peintures, de sculptures résonantes dans la maison de sons et de peintures chimériques
Entracte après ce flot réjouissant de surprises, pour échanger entre auditeurs, les effets de ces empilements musicaux, ces architectures tectoniques, ces divagations sonores labyrinthiques. Au sein du très bel espace du aula du Point d'Eau: une salle à réinvestir!


"Dracula" d'après la Tétralogie de Wagner fera suite à cet opus tout neuf
Une pièce de 2002 qui joue sur les superpositions de bribes d'opéra et d'enregistrements de sons divers et variés, évoquant le tumulte, le danger, les accidents, le quotidien. Mais aussi les personnages qui hantent l'esprit wagnérien: sorcières et démons, remixés, malaxés pour créer une distanciation respectueuse face au démiurge compositeur de fantasmes visionnaires.
Vent, brouillard, nuages, fumées virtuelles pour évoquer Dracula, ses orgies, son tempérament insatiable, sa soif d'ingurgiter les breuvages de vie, de sang et de fureur.Inspiré du film de Fisher "Dracula" et du Nosferatu le vampire" de Murnau, la musique défile comme au cinéma et distille plans, séquences, plongées et contre-plongées dans l'univers onirique de ces deux cinéastes de référence.Films sonores comme les pièces de Pierre Henry. Lui fabrique des images à se construire dans l'imagination que génère la richesse évocatrice des sons. L'auditeur travaille sans cesse à sa propre mise en scène et se fait son cinéma, sur l'écran noir de nos nuits blanches au festival!
Bel ouvrage, sensible, plus "intime" et intérieur, plus ténu, riche en rebondissements multiples Tonnerre, orage et désespoir, mutations et métamorphose hybrides des sons .les cris, les rires, les chants des walkyries, des amazones, des fantômes et esprits malins pour séduire et conduire aux enfers en toute connaissance.
Coupés, ralentis, triturés, les extraits de musique wagnériennes offrent à Pierre Henry, l'occasion de déstructurer, d'émietter, découper une oeuvre fluide et fleuve A l'envi, à foison et dans le plus total des irespects indisciplinaires.

Canaille, "salle gosse" de la musique d'aujourd'hui, Pierre Henry , Pierrot, notre "fou",joue et gagne, se risque à des audaces et sans cesse semble entendre "étonnez moi" ce que Diaghilev murmurait à l'oreille de Jean Cocteau: ainsi naissait "Parade" en 1917 Un siècle plus tard avec Henry, nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Hauts, les beaux parleurs, les bruits, cris et chuchotements fantomatiques d'une musique visuelle, sensuelle qui touche, caresse ou horripile: sensations garanties au pays du vampire légendaire: Dracula et Wagner, pas morts et nous "même pas peur"!

vendredi 23 septembre 2016

"2001 , L'Odysée de l'espace" à Musica: monumental!


En aparté, j"avais 11 ans en 1968 et je décidais de faire l'école buissonnière, hors de mon lycée Jules Ferry, place Clichy à Paris: pour aller voir au fameux Gaumont Palace, un ovni, un monstre, un film nommé "2001 , l'Odysée de l'espace".
Y survivrais-je? Apparemment oui, puisque nous avons largement dépasser la date de péremption: 2016: l’Odyssée du désastre ou du vintage?
Des singes, des guenons, des chevaliers ou guerriers, la fin ou le début du monde?
Ce film culte de Stanley Kubrick, au décor somptueux de technologie, de design précurseur -du Pierre Paulin d’aven-garde)  résonne comme une oeuvre de référence avec ses morceaux de bravoure, dont la musique.
Alors au tour de l'Orchestre Philarmonique de Strasbourg de s'atteler à la "lourde" tache: orchestrer en direct, les parties musicales de références des scènes cultes: on se souvient de "Ainsi parlait Zarathustra" de Richard Strauss et on y associe l'introduction et les premières images du film.
Mais on oublie ou l'on ignore que Ligeti figure au casting avec "Requiem" et "Lux Aeterna", alors qu'au final on retrouve très rassuré, "Le beau Danube bleu" de Johann Strauss fils!
Du direct donc pour l'orchestre qui suit, poursuit ou écoute en regardant les images surréalistes qui déferlent sur l'écran, tendu au dessus de nos têtes dans l'auditorium du Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg.

Ouverture en grandes pompes pour le festival, honoré de la présence de la Ministre de la Culture; Salle archi comble, peuplée de jeunes et de fidèles qui vont se laisser décoiffer et surprendre plus de deux heures durant. Alors, plein de rides ce film emblématique d'une génération, d'un pan d'histoire et humaine et cinématographique? Là n'est pas la question: on se concentrer sur le rapport image et son sur la signification d'une "musique de film", emprunts à des œuvres préexistantes et non cousues mains pour l'occasion.
C'est peut-être cela qui gêne aux entournures, qui entrave la navigation spatiale, libre de ce film à haute teneur en suspens, tension et aussi apesanteur et flottements salvateurs.Monument pesant quelque peu inamovible....
Et Adrian Bravapa de diriger à corps tendu, l'orchestre, galvanisé par des morceaux de bravoure de référence.
Curieuse entrée en matière que cet opus cinématographique pour le festival: oeuvre qui fédère, rassemble, consensuelle: entre modernité et tradition, aspect "populaire" et savant, "2OO1, l'Odysée de l'espace" sera-t-il celui de l'espèce, des espèces ou des genres musicaux nouveaux, émergeants, chefs de file de la programmation du Festival?
Certes, non, mais n'oublions pas d'où nous venons: surement pas de nulle part;et du haut de mes 60 ans je chéris ce qui m'a fait grandir: la musique, partout et nulle part ailleurs!

Musica: soirée électro-choc!


"Jeunes talents, musique acousmatique"
Acoustique? Vous avez-dit "musique acoustique? Alors devant vous dans la salle de la Bourse, réaménagée à l'occasion du festival, de curieux instruments vous regardent: sorte d'oculus, de globes oculaires, haut-parleurs, sorte de pavillon de phonographe: un attirail hétéroclite de toute beauté plastique et quasi cinétique, très vintage.Sculptures sonores qui vont réverbérer le son, en direct façonné et manipulé par les jeunes créateurs du studio d'électroacoustique de la HEAR et du Conservatoire de Strasbourg.
Sous la direction pédagogique du spécialiste en la matière: Tom Mays: un studio-concert de jeunes pousses très prometteuses.
Trois œuvres vont donc dérouler sons et résonances: des pièces courtes, coup de poing pour introduire cette étrange volet de la musique d'aujourd'hui, fille de Pierre Henry.

"Dreaming Expanses" d'Antonio Tules, distille curieusement des bribes de sons variés qui évoquent vrombissements, déglutition, chaos, râles et autres sons de facture très organique: on y digère à sasiété des bruits et couleurs inédits à vous renvoyer dans des univers visionnaires singuliers. Paysages, matières au rendez-vous de cet opus très habile et plein de surprises sonores vibrantes, ronflantes, rondes et charnues.

"Les cheveux ondulés me rappellent la mer de mon pays" de Sergio Nunez Meneses est en fait la dernière phrase audible de cette pièce: murmurée, susurrée au début, peuplée de voix lointaines qui appellent la muse Echo, celle qui disparaît, se désincarne pour n'émettre que du son. Les instruments acoustiques, face à nous, nous interpellent comme des corps dont la vie de chair est absence, mais les résonances, les vibrations bien présentes.Désincarnée, l'oeuvre fait office de flots éparpillés qui chantent, psalmodient, éclatent en de multiples voix: celle d'un discours, celle d'une conversation, des cris et chuchotements, très bande son off cinématographique.
Du bel ouvrage, des "Cris de Paris" contemporains pour une ambiance intimiste ou révoltée.L'eau , l'aquatique, le fluide comme matière d'inspiration où l'on s'immerge à souhait dans un bain de jouvence salvateur.


"Registres" de Loic Leroux, dans la même veine délivre sons et pulsations, spatiales, très oniriques, larges et étirées dans l'atmosphère. Amplitude, réserve, concentration et délivrance des sons, en font un voyage très respiré, très inspiré, au souffle amplifié, magnifié par l'acousmonium.
Déluge, chaos tectonique, source de déflagration et voilà l'univers sonore créé, grave et convaincant.

Au tour du "maître" de s'exposer à l’ouïe pour des sons inouïs: "Presque rien pour Karlax" de Tom Mays
Paysages d'aujourd'hui, sons d'autoroutes en délire, de passages furtifs de sonorités singulières: bruits du quotidien pour amplifier des ambiances reconnaissables, identifiables .Trame sonore riche des sons de Luc Ferrari, remodelés, triturés, manipulés comme de la pâte à modeler le son.
Plastique, visuel, sonore, ce récital, atelier fur une révélation de ce qui se trame et s’enchaîne dans les studios de fabrication, dans la recherche joyeuse et vivante des curiosités de cabinet qui naissent et prennent corps dans les entrailles d'objets singuliers qui diffusent la magie, alchimie du son acoustique en diable.
Il y a du visionnaire dans ce paysage de science friction, fiction du son,si beau à contempler aussi!




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"L’acousmonium est un orchestre de haut-parleurs dispersés dans l’espace et dirigé par un interprète qui projette une œuvre sonore ou musicale dans l’espace de la salle, via une console de diffusion. Il permet de contrôler le positionnement, les mouvements et le comportement du son dans l’espace. Le spectateur est donc immergé dans un univers sonore.
L’acousmonium présenté ici est celui créé en 1974 par le GRM, le Groupe de Recherches Musicales. Cette présentation permet de découvrir l’outil, les particularités de l’écoute et de connaître des musiques acousmatiques qui déploient les sons spatialement.
Des étudiants de Tom Mays diffusent leurs œuvres en création, inspirées par la voix, la ville et l’espace, sur l’acousmonium du GRM.
Compositeur et interprète, Tom Mays a travaillé pour les plus grands instituts et structures de recherche en électroacoustique, de l’Ircam à Radio France en passant par La Muse en Circuit. Jusqu’en 2015, il transmet sa maîtrise de l’informatique appliquée à la musique aux étudiants du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et, depuis 2013, à ceux de l’Académie supérieure de musique de Strasbourg.
Ce Californien n’en est pas moins resté un grand enfant, envisageant la musique électronique et ses nouveaux instruments comme le Karlax – une sorte de clarinette numérique qui permet de retrouver le geste de l’interprète et de modifier le son en temps réel – avec une passion communicative. Pour preuve la nouvelle version de Presque Rien pour Karlax. On est d’autant plus impatient de découvrir les œuvres créées par ses élèves sur l’acousmonium du GRM, un dispositif constitué d’une console et de haut-parleurs diffusant et projetant les sons dans l’espace.
Avec Fractal Expanses, Antonio Tules invite à faire l’expérience d’espaces cloisonnés qui vont s’ouvrir progressivement : une ville délabrée, caractérisée par des impacts résonants, une lande morte, traduite par des nappes houleuses, et une fourmilière transparente, suggérée par un pointillisme chaotique.
Sergio Núñez Meneses propose ensuite de montrer comment la voix peut se transformer en éléments sonores très différents jusqu’à perdre complètement ses caractéristiques originales mais sans disparaître de l’écoute.
Loïc Le Roux tente enfin « de rendre l’espace plus expressif en exploitant une grande palette de registres ».

jeudi 22 septembre 2016

"Giordano Bruno" : un opéra filmé de Francesco Filidei: le cinéma sur la bonne voix!

Un opéra à redécouvrir sous l'angle des caméras, focus et points de vue du réalisateur Philippe Béziat, c'est ce que proposait en ouverture de Festival Musica à Strasbourg pour sa 34 ème édition. En partenariat avec ARTE, fidèle soutien aux œuvres de spectacle musical contemporain, à l'UGC Cité Ciné.Une relecture, une interprétation au plus près des chanteurs, des corps, des visages Régal de détails, de focales où transpire la chair, suinte le désir de tous ces personnages voués à leur sort: qu'ils soient religieux ou iconoclastes dans cet univers singulier où rien ne sera pardonné. Lionel Peintre en héros, inquiet, sur la brèche est filmé, suivi, cadré au plus sérré accompagnant son inquiétude ou ses désirs, rendant et accentuant toutes les facettes de sa brillante interprétation du personnage maudit.


"Giordano Bruno" de Filidei dans une mise en scène de Antoine Gindt par l'Ensemble Intercontemporain.Un opéra contemporain se salue toujours tant il est encore rare d'en voir et entendre
C'est une des spécificités du festival Musica, engagé dans la réflexion sur le rapport image/ musique depuis plusieurs éditions
Sous la direction de Léo Warinski, et dans une remarquable scénographie de Elise Capdenat, des images vidéo signées Tomek Jarolim, la pièce fait office de traité historique, reconstitution narrative de la destinée d'un scientifique par une succession de douze scènes consacrées à l'histoire de l'hérétique Bruno, chercheur, détracteur de l'Eglise en proie à sa vindicte


Il est le héros et le martyr de la pièce, personnage central "fautif", coupable de vérité mais aussi de luxure démoniaque: on songe aux clichés de Pierre Moulinier en contemplant les scènes érotiques, de dentelles, bas à résille et pauses sans équivoques du chœur, celui qui ponctue l'opéra
Très mouvant, engagé physiquement dans l'interprétation, tous concourent à la tension dramatique de l'oeuvre
La musique, menaçante, les silences éloquents, façonnent une structure à la dramaturgie soulignée par un fond d'images vidéo évoquant l'aspect céleste de la rédemption impossible du héros, victime.
Le salut sera impossible, ni la rémission. Alors il s'enlise et s'embourbe, sacrifié au bûcher de l'inquisition
Destin diaboliquement irréversible où l'enfer, c'est bien les autres et leur incompréhension
Le film souligne la sensualité des scènes érotiques, telles des chorégraphies d'Angelin Preljocaj (Liqueurs de chair), les femmes y sont magnifiées autant dans leur blancheur virginale que dans leur torrides évolutions sataniques, charnelles, sensuelles.
Un film très réussi, pour une soirée inaugurale qui augure des plus sensibles découvertes.
Musica, c'est en marche !
U

mardi 20 septembre 2016

"Sound of music": l'"Hair de rien"!


Il est des "united colors of Benetton", des locks qui mettent en scène Terpsichore en baskets: voici une comédie musicale des temps présents qui flirte avec les traditions et décale les us et coutumes en la matière: Busby Berkeley en serait troublé et la filiation des écritures dans cette oeuvre collective produite par le performeur Yan Duyvendak, est habile en la matière. Se frotter à une forme convenue, référée, voici le challenge: opérer sur le terrain du message politique et écologique aussi!
Alors réjouissez vous, l'instant est grave et chargé de sens pour ces danseurs interprètes professionnels et "apprentis" puisés dans le staff des élèves du Conservatoire de Lyon.
Sur fond de crise, avec slogans et informations pertinentes sur les catastrophes écologiques du moment qui défilent sur une bande lumineuse, ils chantent, dansent, grimacent, évoluent dans la décence et la discrétion: un collectif bigarré mais sans strass ni paillettes au départ!


On oscille rapidement vers un rythme décalé où l'on va retrouver les ficelles de la comédie musicale: chœurs, chorale et mouvements a cappella: judicieuses formes qui se font et se défont dans un beau déroulé à la Fischli Weiss ou à la Larrieu .C'est tonitruant, mené tambours battants malgré quelques petites difficultés liées au manque d'espace du plateau du Théâtre de la Croix Rousse! Mais n'est-il pas justement question de surpopulation, de manque d'espace, de heurts et de choc dans cette pièce?
Un leitmotiv musical borde la pièce:"all right, good night" et tout ira mieux dans le meilleur des mondes semble murmurer ce petit groupe compact dédié à la sauvegarde du monde
Danses populaires et ambiance garantie pour cet opus signé Christophe Fiat, accompagné des signatures chorégraphiques d'Olivier Dubois et autre compères de génération.
Marches et démarches de groupe, en batterie, en brigade avec quelques échappées belles: on songe à "Insurrection" d'Odile Duboc!
Les paillettes peu à peu gagnent du terrain, le rideau de scène fait de même pour cette quette d'orpailleurs à la recherche d'un paradis perdus, à la "Hair" avec des accents sauvages et hippies qui font sourire. Comédie sociétale, équitable et durable, on l'espère inoxydable dans le temps pour parfaire le message et vivre encore plus intensément la fougue du genre qui traverse les époques: le show, rien que le show!

"La belle et la bête" de Thierry Malandain: un conte qui fait l'ange!


Le Malandain Ballet Biarritz fait son "qui fait l'ange fait la bête" avec une très belle version d'un conte légendaire ou d'un film mythique de référence: celui de Jean Cocteau. Mais loin aussi de ces univers, Malandain se fait la belle et joue des écueils du déjà vu pour accéder à un véritable univers fantastique. Sur les pointes, dans une écriture cataloguée de "néo classique" à défaut de savoir ce que ce terme signifie véritablement. Une histoire, une narration, des personnages et une musique riche de son fougueux romantisme: Tchaikovski et sa "Symphonie Pathétique". De quoi justement éviter l'illustration, le mime ou de copier une narration de ballet classique à thème et à livret traditionnel!
Pari gagné pour un enchantement, tantôt lyrique, tantôt baroque avec quelques références au baroque et à la belle et basse danse. Des costumes couleur "soleil" d'or et de scintillement, des ornements de dentelles, des robes longues, des pourpoints savants. Du graphisme comme des dessins de tatouages sur les peaux, anatomie animale, discrète mais efficace, évoquant le filtre des visions du fantastique où tout est possible.Un régal pour l’œil et pour la pensée, une fable où se côtoient tragédie, fantaisie, suspens et romantisme.


Les danseurs, aguerris à une écriture savante, délicate, s'emparent très justement de ces héros légers, plaisants, séduisants. Les rideaux de scène jouent à cache cache avec les protagonistes, dévoilent, enroulent ou dissimulent les corps, modifient les séquences et au final inondent de leur or le décor rutilant, scintillant
Orpailleur du ballet, Malandain propose ici un divertissement magnifique, un temps où la rêverie prend le relais sur le réflexif pour mieux naviguer dans un univers très cinématographique où s’enchaînent les plans et les fondus au noir. L'immense scène de l'auditorium de la Cité Internationale comme un écrin pour accueillir l'ampleur et l'envergure d'un monde féerique, large, ouvert vers les cieux de l'imaginaire fécond du chorégraphe.
La Biennale de la Danse de Lyon s'offre un bal de dorures et de merveilleux, temps de pause et de songes salvateur

Le Ballet de l'Opéra de Lyon: découvertes singulières: danse virtuose, danse vulnérable!


Le choix d'inviter l'espagnole Marina Mascarell et l'italien Alessandro Sciarroni appartient à Yorgos Lokos et Dominique Hervieu, tous deux confiants et découvreurs, fidèles soutiens de chorégraphes émergeants talentueux. Pour les danseurs du ballet, c'est encore une occasion de se frotter à de nouvelles écritures, à de singuliers univers.
Pour "Le diable bat sa femme et maris sa fille", huit danseurs seront les inspirateurs de la chorégraphe: sur le thème de la féminité, des discriminations, la voici, militante, imaginant un manifeste à la Valentine  Saint Point et sa métachorie, manifeste de la femme futuriste.
Se livrer, nu et cru.Il pleut alors que le soleil brille! Avoue le dicton italien, source d'inspiration de la chorégraphe.

Pour conter et mettre en scène les secrets, les aveux, les récits d'êtres humains souffrant de leur différences ou tout simplement de leur existence au regard des autres. Tenues flottantes, collants couleur chair, dans un décor de ballons démultipliés, flottants aux murs, leurs évolutions, solos, duos ou collectifs touchent par leur déterminations à être ou ne pas être , soulignant grâce, fluidité et décontraction des corps en mouvement. Des images vidéo viennent se greffer sur leur corps, comme des icônes d'anatomie qui dissèquent la mémoire. Et la rend lisible.La danse, porteuse de message est loin d'être didactique et l'on songe à la violence quotidienne faite à tous ceux qui ne seraient pas dans le moule social, celui du genre aussi, questionné en filigrane. La musique de Nick Wales pour témoin et rampe de lancement pour cette écriture sobre, tenue, discrète de Marina Mascarell. Beaucoup de sensibilité, d'émotions dans ces témoignages dansées de personnes, évoquant par le geste, désespoir, tristesse et peut être aussi fatalisme.Sujet sur le vulnérable, la fragilité et l'intimité, altérité des genres d'aujourd'hui qui se cherchent, s'affichent, se racontent pas toujours au creux des oreilles les plus bienveillantes!
Après un court entracte pour respirer et engranger cet univers dérangeant, retour dans la salle du bel Opéra de Lyon: pour la pièce de Alessandro Sciarroni, "Turning", motion sickness version
Vertige de la volte
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Danse virtuose à la clef, celle d'une réflexion sur le tour, la pirouette, la giration: tous à l'épreuve de la perte, du don, de la dépense dans cette performance de 30 minutes. Tour de piste, manèges, déboulés puis exercice périlleux du giratoire tels des derviches au service du vertige maîtrisé, de la "routine" ancestrale. De ce qui fascine: pourquoi les danseurs "tournent"? Pari gagné pour cette oeuvre singulière, répétitive où chacun va de son tournoiement, en chorus, seul, dans le sens ou pas des aiguilles d'une montre... C'est affolant, enivrant, hypnotique à souhait, jamais lassant . dans un décor vierge, bleu clair d'un cyclo, costumes pastels, simples vêtements de travail, chaussettes pour mieux glisser et se jouer du sol fuyant, se dérobant sous les pas circulaires des corps, toupies remontées comme des petites mécaniques de musée d'automates.La musique de Yes Soeur pour soutien, pour accompagner et galvaniser un rythme déferlant et continu qui s'achève sur un point d'orgue rassurant: ils n'ont pas perdu l'équilibre ni la raison: dévotion, prière ou simple exercice de méditation, le tour fascine, émeut et fait mouche!La musique répétitive à la Steve Reich, impacte!