vendredi 31 janvier 2020

La voix des signes: Michaux,Maulpoix : La vie dans les replis de l'écriture ennoncée.

photo robert becker
Que cherche le poète, dans l’encre, en deçà des mots ? Une autre aventure de signes délivrée de la signification ? Jean-Michel Maulpoix a beaucoup lu Henri Michaux et il emprunte les mêmes chemins de traverse. Un dialogue s’engage à distance... « je peins pour me déconditionner » affirmait l’auteur de « La voie des rythmes ».
Pour traverser d’une autre manière la blancheur et le silence pourrait ajouter celui de « Pas sur la neige ».
60 oeuvres sur papier, encres de Chine, gouaches et acryliques des deux poètes, Henri MICHAUX et Jean-Michel MAULPOIX, entre écriture verbale et écriture graphique.

"Voir et dire"...
Textes de Henri MICHAUX et Jean-Michel MAULPOIX dits par Martin ADAMIEC

Dans l'univers des deux peintres dont les oeuvres sont accrochées aux cimaises dans une maline confusion, Martin Adamiec, grand amateur et fidèle lecteur de Michaux, s'empare des textes de l'un et de l'autre dans une verve toute singulière C'est Michaux avec ses "fourmis" qui inaugure cette course folle à l'audace, à la fantaisie, à la stupeur et aussi à l'absurde. Ses choix sont ceux d'un chercheur de tête, judicieux, inédits et le lecteur révèle aux tympans et autres oreilles aiguisées, les timbres et sonorités du rythme de la syntaxe du peintre-poète. Michaux et son "Plume" exulte sous la langue, dans le gosier de notre conteur-diseur des mots les plus acerbes, tranchants de l'épisode de "La côtelette"! La tension monte, s'enflamme et s’envenime, la situation se complique et tout finit par des éclats de voix, sonore, timbrée comme il faut pour faire apprécier la densité, la force et la tectonique du texte. Adamiec en avocat du diable dans les sentences de plaidoyer pour une rhétorique de comédien à la Olivier Gourmet, sans effet de manche ni de cabotinage
Tout en noir comme les dessins derrière lui qui bougent et s'animent au son de sa voix, réveillant leur destin d'eaux dormantes.
Un jeu animé par la richesse  de ses lignes, taches, traits de calligraphie vocale, de rafales de mots où l'on se sent "chez soi", dans la foule des personnages griffonnés qui le hantent, cette multitude qui grouille, ses ratures qui rassurent ! Avec un lit sous le bras, il séduit les femmes, dans les rues interminables des ville, sans virgule, comme des phrases sans ponctuation, il est tenu à l'errance, la confusion

Michaux avec ses "je" s'adresse à l'autre, le fait complice et témoin dans une salutaire tourmente, tumultueuse, turbulente.Un poids-plume plein de densité, de légèreté, virtuose.
Et les nuages d'être de la partie, essorés, pour notre plus grand plaisir: ça ne fait pas un pli !
A la manière de Lee Ungno et de ses "foules"...



Une belle initiative pour mettre en résonance les oeuvres des deux peintres poètes, si proches, si complices !

A la Galerie Chantal Bamberger
Lectures  les vendredis 31 janvier, 7 février, 14 février et 21 février à 20 heures
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jeudi 30 janvier 2020

"L'expérience intérieure": aux tréfonds du corps profond: l' imagerieà corps ouvert.

L’expérience intérieure - Philippe Poirier
 2019, 52’, Sancho&Co


Il est fréquent aujourd’hui de se retrouver spectateur des images que la technologie moderne met à la disposition des médecins pour soigner les corps. Quand notre regard plonge ainsi dans cette « ouverture », nous accédons à un monde de science et de fiction. Que voyons-nous au juste et à quelle réalité nous mesurons-nous ? Le réel, ici, est une contingence, celle de notre corps dans sa vision la plus crue avec lequel il nous faut négocier notre existence tant individuelle que collective. 
En présence de Philippe Poirier, réalisateur.

Un portrait des idées sur le corps intérieur de Jean-Luc Nancy: ou comment le faire réagir en lui montrant des images choisies pour leur im-pertinence: voilà la forme du film ainsi définie par le réalisateur et musicien-scénographe.C'est le mode d'apparition des images qui fait jaillir la promesse d'une pensée sans parole, imaginaire.Le chemin parallèle entre pensée discursive et images- la présentation sensible des idées selon Hegel- est au coeur du processus de création de cet opus étrange, film très "charnel et sensible" de Philippe Poirier.Mais comment fonctionne notre imagination, usine fertile et prolixe, ici convoquée sur le thème de l'expérience: entreprise, contemplation infinie, incommensurable...J.L. Nancy pense avec son corps, la vie et la mort..

Des images sidérantes en prologue, celles d'avaleur de sabre ou de néon qui questionnent notre "intérieur" et notre intériorité. Que voit-on à travers le corps, à travers ces images radioscopiques, médicales...On pénètre ici par le regard les abysses de la chair, on "organise" le monde organique en le révélant à l'image.On s'y retrouve dehors et dedans, comme pour le corps dansant et son espace intime, extime.Des empreintes de corps laissées sur les parois des cavernes, comme une intériorité spirituelle mise à nue: l'intime est ce qui s'exprime, qui ne reste pas caché au fond. J.L. Nancy à vif, dans le vif de la chair, du ressenti, dans la parole, la pensée et les gestes: filmé assis, il se dévoile, homme tronc, tronqué, le langage des mimiques exprimant le courant, la vivacité la brillance scintillante de sa pensée en mouvement.La voix est aussi la résonance du corps comme esprit en corps et en chair, vecteurs du son.Pas de paroles sans voix, mais on privilège la voix sans parole, le geste...
Très belle séquence où est évoquée en images, en icônes picturales choisies, triées sur le volet par les intentions du réalisateur: la "carnation" y apparait, évident conducteur du teint, de la couleur de la peau qui se présente "au dehors" non comme une enveloppe mais comme un lien, une adhérance à l'organisme.La peau du monde qui trésaille, lumière et passeur d'énergie, de chaleur, d'envie et de désir de communiquer avec l'autre.Le teint comme présentation de la vie, de la circulation du sang



léonard de vinci
 A partir des dessins d'anatomie de André Vesale , celui qui "fait voir" l'étrange et l'étranger en nous, le film conduit au "mystère", ce qui s'éclaire de soi-même et révèle l'inconnu. Léonard de Vinci excelle dans le croquis, serein, de la chair, des muscles et séduit par la tranquillité de ses découvertes sidérantes.Repoussant du dedans, séduisant du dehors, ce corps que nous transportons chaque jour ! 
"Corpus" que l'on regarde comme un excédent de corps, trop de corps qui s'ignore où se ressent à fleur de peau.
l'ange de l'anatomie

A corps ouvert, ces étranges figures, personnages sculptés dans la cire peuplant les musées d'anatomie. La Vénus de Florence, belle endormie, nue, ronde et charnelle, comme une boite de Pandore, ouvre ses flancs pour dévoiler son intérieur viscéral !


Ouvrir son corps en douceur comme sur ces planches d'anatomie où de véritables mannequins de défilé de mode, dévoilent  leurs entrailles, la peau flottant comme un châle ou une paire d'ailes factices...Une mélancolie élégante que de montrer ce qui les tue !


L'étrange beauté du désir, l'étrange étrangeté de l'impossible à voir.
Tout le montage de la parole de J.L. Nancy pour faire un film qui passe par le corps, qui n'est pas un film sur le corps, mais un filtre de lumière à travers la peau pour déceler l'intime. Bien en chair et en os dans l'évocation du "Transi" de ST Thomas, sculpture momifiée d'un personnage célèbre Nicolas Roeder qui se montre entre vie et mort avec la peau et les os, organisme pétrifié dans son aspect quasi vivant, animé de tensions.
A bien passer vivant à travers la mort dans cette mise au carreau très stricte et réaliste, sidérante en diable.
Autopsie du réalisme, dévoilée à travers les paroles d'anatomiste et chercheurs scintifiques de renom.Un choix judicieux de témoins, de passeur de savoir pour "illustrer" et abreuver les paroles de Jean Luc Nancy


Un hommage au philosophe à fleur de prises de vue s'autorisant à accompagner ses propos vifs argent avec des images, matrices d'un savoir sur la chair organique et d'une réflexion sur la "bonne chère" du haut de la chaire de toute son expérience cinématographique pour Philippe Poirier: un art du mouvement et de la mise en lumière, corps-objet dansant à distance pour mieux se rejoindre dans l'étreinte du rythme.
Un film qui avance comme la pensée du philosophe en marche, danseur attentif , en éveil, aux aguets, malin et espiègle facteur et passeur d'intelligence -inter-ligerer- : relier, rassembler ses pensées pour les amener plus loin, les déplacer comme un corps guidé par ses intuitions.


DANS LE CADRE DE LA NUIT DES IDÉES : ÊTRE VIVANT ?
En partenariat avec l' INSTITUT FRANÇAIS, porteur de l'évènement.

CYCLE Focus Films Grand Est
Un dispositif de valorisation des films soutenus, tournés et/ou produits dans la région Grand-Est.

En partenariat avec Image Est et La Pellicule Ensorcelée.

mercredi 29 janvier 2020

Terpsichore en baskets et autres marcheurs de fond.Conférence "déroutante", vers Mathilde.

Conférence]-Rencontres avec la chorégraphe Mathilde Monnier 💃.
- Déroutes ou la marche en danse -
Déplier les enjeux esthétiques, politiques et historiques à partir d'un geste élémentaire : la marche !
Ce thème qui s'inscrit dans l'histoire de la danse contemporaine à travers des forces militantes, politiques mais aussi dans une multitude de gestes créatifs, d'expérimentations et d'explorations artistiques, sera l'occasion de trois rencontres qui mettront en dialogue Mathilde Monnier avec des invités venus d'horizons différents.




Leurs échanges portent sur le Lenz de Büchner qui a servi de point de départ à l'oeuvre de Mathilde Monnier, Déroutes. Cette rencontre est également l'occasion d'un mini concert exceptionnel de chansons de Rodolphe Burger autour du projet Lenz (mené en collaboration avec Jean-Luc Nancy).

"Si la marche est à la danse, ce que la prose est à la poésie"(Valéry), si danser pour mieux aimer son corps (Nietsche) sont des références,  c'est "au pas" que l'on se glisse dans les univers croisés de deux complices (le maitre et l'élève) :  le couple, duo,Nancy/ Burger, le second introduisant la "performance" du jour, de sa voix chaleureuse, chaloupant les idées qui viennent de surgir.

photo robert becker

Le rêve de Jean-Luc: se déguiser, se costumer en Rousseau, Marx, Hegel, Lenz, la coiffe à chaque fois changeante pour incarner jusqu'à Nietzsche: tous ceux qui, promeneur solitaire, marcheur, fréquentent balade et errance. Alors que Rodolphe Burger chatouille la guitare, entonne ou murmure textes et citations diverses, Jean-Luc Nancy, aguerri à la scène semble "marcher sur la tête" en toute lucidité. A la renverse aussi comme Mathilde, en route sans faillir aux désirs de suivre les chemins de traverse, les chemins de l'âne: celui qui broute où le mènent parfums, saveurs sauvages.

photo robert becker

 

On ne nous "fait pas marcher" ce soir là, mais on nous introduit, nous guide dans les contrées de références des uns et des autres, dans un vaste paysage: celui des images magnifiques projetées simultanément: celles de forêts dans le brouillard, de Schirmeck à Sainte Marie aux Mines: un personnage énigmatique, longs cheveux blancs hirsute, court, chute, se lance à l'assaut de ses espaces, parcourt, marche et suit son chemin jusqu'aux étoiles... C'est Lenz, sauvage, débridé, en fugue, en cavale, le corps en marche.


photos robert becker

La silhouette de Jean-Luc Nancy se confondant dans la nature, dos à dos avec ce Lenz fantomatique qui parcourt l'écran. Beaucoup de finesse dans cette évocation des sources d'inspiration de Mathilde Monnier pour ses recherches donnant naissance à "Déroutes", cet opus si fort où les corps en branle s'égarent, où la marche anime les idées et leur donne corps et graphie. Les danseurs comme des voyageurs à la Rousseau, des penseurs à la Descartes.

"Das Wandern ist des Mullers Lust".. .pour notre "Terpsichore en baskets" : une ode à la promenade, au trajet à la divagation, autant qu'au but fixé que l'on atteint jamais.

Cette rencontre singulière, objet scénographique, scène emplie de la joie de la marche pourrait aussi renvoyer à la lecture de "De la marche" de Henry David Thoreau : "nous devrions entreprendre chaque balade, sans doute, dans un esprit d'aventure éternelle, sans retour". "On nait marcheur, on ne le devient pas" !

« À quoi bon emprunter sans cesse le même vieux sentier? Vous devez tracer des sentiers vers l'inconnu. Si je ne suis pas moi, qui le sera? » Inspiré par Ralph Waldo Emerson et son Nature, Henry David Thoreau (1817-1906) quitte à vingt-huit ans sa ville natale pour aller vivre seul dans une forêt, près du lac Walden. Installé dans une cabane de 1845 à 1847, il ne marche pas moins de quatre heures par jour !
Pour l'auteur de la Désobéissance civile, farouchement épris de liberté, c'est bien dans la vie sauvage - sans contrainte - que réside la philosophie. Par cet éloge de la marche, exercice salutaire et libérateur, Thoreau fait l'apologie de la valeur suprême de l' individu. Conférence donnée en 1851, De la Marche constitue un bréviaire indispensable de l'éveil à soi par la communion avec la nature. 

sally banes terpsichore en baskets

 

  A suivre.....

Deux autres rencontres avec David Le Breton (sociologue) et Irène Filiberti (dramaturge et critique), puis avec Bruno Bouché (chorégraphe et directeur du Ballet de l'Opéra du Rhin) et Gérard Mayen (journaliste et critique), prévues respectivement les 12 février et 3 mars 2020, porteront sur les usages et pratiques de la marche dans l'histoire de la danse, la philosophie et, plus largement, les sciences humaines.

Ce cycle de conférence "Déroutes ou la marche en danse" a comme objet de déplier les enjeux esthétiques, politiques et historiques à partir d'un geste élémentaire: la marche. Ce thème qui s'inscrit dans l'histoire de la danse contemporaine à travers des forces militantes, politiques mais aussi dans une multitude de gestes créatifs, d'expérimentations et d'explorations artistiques, sera l'occasion de trois rencontres qui mettront en dialogue Mathilde Monnier avec des invités venus d'horizons différents.

📍 Mercredi 29/01/20 à 18h30 | Auditorium 1er étage 


Vingt ans avant De la marche de Henry David Thoreau, Balzac écrit Théorie de la démarche, article qu’il fait paraître en 1833. La marche, c’est la liberté dans la nature, la démarche, c’est la contrainte dans la société. Le pavé de Paris est piétiné tous les jours par une foule de marcheurs ; mais marchent-ils tous, ces citadins, de la même manière ? Et leurs différentes démarches, que signifient-elles ? Figurez-vous Balzac assis à la terrasse d’un café, analysant le pas de chacun et cherchant, non sans ironie, à élaborer une nouvelle science. La Théorie de la démarche est issue de cette observation, qui ouvre à la psychologie et à la sociologie de La Comédie humaine

"The day": Lucinda Childs au Théâtre de la Ville-Cardin


Lucinda Childs chorégraphie un poème musical, visuel et dansé sur nos souvenirs, en hommage à ceux qui furent arrachés à la vie.
Tout commence le jour des attentats de New York, le 11 septembre 2001. Le compositeur David Lang, icône de la musique contemporaine américaine, et la célèbre violoncelliste Maya Beiser travaillent sur la pièce World to come, non loin des tours jumelles quand celles-ci s’effondrent. Beiser suggère alors à Lang de composer une seconde œuvre. Ils y intègrent des voix qui ponctuent la partition, véritable hommage à la vie. Et Wendy Whelan, danseuse iconique du New York City Ballet, incarne ces âmes, dans un sublime poème visuel sur le passage vers l’au-delà. Alors, qui d’autre que Lucinda Childs pour faire œuvre commune, œuvre totale ? Ensemble, ces quatre artistes phares signent une masterpiece d’épure et de profondeur qui va droit à la racine de l’art de Lucinda Childs : maîtrise de l’espace, clarté du geste, précision du trait.

"Impulsio" de Rocio Molina au TN de la Danse à Chaillot

Après nous avoir ravis avec des spectacles où la qualité technique est au service d’univers poétiques enchanteurs, Rocío Molina, cheffe de file de la nouvelle génération flamenca, propose une soirée performance. Pendant trois heures, elle expérimente de nouvelles voies avec des artistes invités et le public.
Bien que très codé, le flamenco a toujours su se régénérer grâce à la liberté d'interprétation de ses artistes et à leur inventivité. Rocío Molina fait partie des têtes pensantes et chercheuses qui explorent de nouvelles voies pour un flamenco vivant, à partager avec les nouvelles générations. Impulso n'est pas un spectacle mais un event, une performance en direct. Sorte de laboratoire où le public serait convié, c'est une étape dans le processus de création d'un spectacle qui aura lieu en mai 2020 en Espagne. La chorégraphe invite des musiciens et danseurs de flamenco, mais aussi des artistes d'autres disciplines qui échangent avec elle pendant trois heures. Impulso est pour elle une impulsion vers l'inconnu, où la part d'improvisation est importante. L'artiste y met aussi à l'épreuve des investigations chorégraphiques et musicales. Une soirée à vivre, au plus proche des interprètes et du processus de création. Marie-Christine Vernay

mardi 28 janvier 2020

"Muyte maker": panique distinguée au poulaillier !

Flora Détraz / Cie PLI


Muyte Maker : "cages à oiseaux", "faiseur de troubles" , "soulèvement"

France, Portugal / 4 interprètes / 50'
Tableaux grotesques, chansons triviales, rien n’arrête le défilé des métamorphoses dans Muyte Maker. La pièce de Flora Détraz fait exulter les corps. Inextricablement liés, chants et danses s’y accordent et désaccordent au gré d’une sidérante bacchanale. De quoi est faite notre joie et quelles sont ses manifestations ? s’est demandé Flora Détraz en abordant la création de Muyte Maker. Chanter à pleine voix, éclater de rire à plusieurs, danser à l’aveugle, papoter avec volubilité, la joie serait-elle faite d’excès, de corps désobéissants et irrationnels comme en témoignent ses illustrations ? Au cœur de ce spectacle interprété par un quatuor d’interprètes féminines, danseuses et musiciennes, la joie est aussi force de résistance et de création. A la suite de ses précédentes pièces, Peuplements, Gesächt et Tutuguri, Flora Détraz explore la relation entre la voix et le mouvement, la danse et la musique, en immergeant sa recherche dans l’imaginaire médiéval et ses polyphonies, mais aussi « en abordant les corps dans une logique d’hybridation où sacré et profane se mêlent de manière incohérente et déroutante ». Véritable machine célibataire, cette pièce qui emprunte son titre à une ancienne expression flamande signifiant « mutinerie », questionne aussi la représentation de la féminité et la place du corps dans nos sociétés.

Quatre paires de gambettes bien éclairées nous attendent sur scène, comme des personnages sans tronc dans des positions diverses.. Une chorale de "coucous", koukou's klang , horloges suisse démarre une joyeuse ligne mélodique, en canon, comme un jeu de pendules anciennes coiffées d'ornements décoratifs kitschs et désuets.
Sur un fond de rideau bien vert, les quatre personnages énigmatiques sont attachés au bout de leurs nattes aux cimaises par des crochets de boucher. Tel un "méli-mélo" ou des figures de jeu de cartes, elles -puisqu'il s'agit de femmes- entonnent un chant choral, à cappella, poétique: un "cucu!" du XV ème siécle, trouvaille musicologique fort belle !
Des mimiques très fouillées évoquent sorcières et chimères, volatiles ou poulettes suspendues aux cintres du volailler...Basse-cour pour basse danse contemporaine, jeu théâtralisé, une once.L'air mutin et malin, espiègle et bon-enfant de ces quatre poules dans le vent de la dispute augure d'une  prochaine panique au poulailler.
Musique de doigts sur table, ce long étal qui accueille leurs ébats devient la scène supérieure d'une "cène" biblique, quasi christique quand l'une d'elle semble planer en piéta ou vierge Marie au dessus des autres. Icône frappante, esthétique très travaillée, picturale, peinture de référence d'une époque courtoise et chevaleresque.
La gestuelle dérape, se perturbe, poulettes ou cocottes gloussant de joie. Des "elles" aux épaules, volatiles ailées, zélées: comme des corps de poulets ou chapons suspendus aux crochets de la boutique: "gibier, volailles, etc..." Prêts à être sacrifiés sur l'autel: des galops de bras, des caquètements sourdent des superbes mélodies médiévales référencées dans un choix judicieux et inédit.
 Débandade vocale, rigolade et autres émissions de voix, orchestrées, ficelées au cordeau Comme des figures immobiles de cathédrale,elles posent impassibles, pour l'éternité et nous regardent, nous contemplent.Les jambes ourlées d'éclairage rougissant, flamboyant. Ca glousse en toutes langues, comme des sirènes digne d'une composition musicale contemporaine....Qui divague, défaille, s'évanouit dans l'espace -temps.
A distance, elles s'interrogent: un superbe jeu de jambes les réunit à nouveau et focalise l'attention; au cabaret des volatiles, l'ambiance est bonne et ludique Des rires fous, voisins des "Ha Ha" de Maguy Marin, trahissent les affinités avec la danse-théâtre et régalent nos appétits de burlesque tragique ou absurde.Qui sont-elles ces créatures fantasmées sorties tout droit d'une BD ou d'un conte fantastique?
Et c'est au finale, la grande inversion, tête en bas, jambes en l'air dans une partie surprise de tête bêche, de jeu de carte. Bestiaire fantastique résonnant de ces chants de Janequin et d'autres auteurs-compositeurs du XVI ème siècle renaissant.
 Hors du temps et des frontières, voici un spectacle qui balance et suspens ses proies aux cimaises d'une volière pleine de charme, de courtoisie amoureuse, de clémence et de réjouissances très sensitives. A l'écoute, ce concert choral a cappella sur les voies et routes romanes frise  le gothique et le jeu très corporel de ces cantatrices hors normes: danseuses de toutes leurs voix , sur la bonne voie des sentiers de l'âne où il fait bon brouter le sauvage, le décalé, l'incertain de la découverte.
Ce quatuor à corps, à cordes vocales est d'une grande distinction et préciosité, déjantée, décalée!
L'année a vraiment bien commencé avec "elles", femmes, danseuses, engagées, choisies pour leur incongruité, leur insolente démarche au regard de la danse.
 

A Pole Sud le 28 Janvier .

 


 

lundi 27 janvier 2020

"Vers Mathilde":deux guerrières qui s'étreignent.


Ce film est une histoire de rencontre et d’échange, rencontre et fusion de deux arts, le cinéma et la danse. Et surtout de deux femmes, Claire Denis et Mathilde Monnier, qui dans leur commune façon d'appréhender le corps, d'en magnifier ses mouvements et de le rendre au centre du monde, se ressemblent.
Ce film c'est une histoire de confiance. La confiance de Mathilde. Et le film a essayé d’attraper le travail en train de se faire, le mouvement de la pensée de Mathilde, la pensée de la danse, du corps, du groupe, c'est-à-dire de la mise en scène."
(Claire Denis)


La silhouette de Mathilde se profile, elle marche les pieds dans l'eau, dans le sable...
Beau travail que cette rencontre entre deux femmes de mouvement, ce "retrouvons-nous" pour faire l'expérience d'un film, quasi sans écriture préexistante, si ce n'est celle du désir qui pousse à oser franchir les lois de l'ordre pour instaurer le désordre.Que les choses ne soient pas "claires", surtout.
Ce film c'est "pour Mathilde" pour filmer son travail en toute confiance, respect et considération des situations qui s'inventent avec la caméra. Pas "en espion, ni caméra de surveillance", mais plutôt dans un coin pour ne pas gêner... Dépasser le stade de l'intervention, pour aller au coeur des choses dans le vif du sujet ou les sujets à vif: les danseurs pris dans les mailles du tournage, jamais prisonniers et même parfois bousculés, dérangés par l'intrusion ou la seule présence de la caméra: la séquence où cette danseuse excédée par une gêne épidermique contre la caméra intrusive,révèle cette colère physique pour produire gestes et résistances extra-ordinaires. Au delà d'un travail de recherche ou de répétition.
Claire Denis filme"quelqu'un" ,filme son corps, celui de Mathilde au travail, comme un souffle, un désir vers l'autre. Quand elle filme Mathilde dans l'intimité de son échauffement, c'est à vif mais sereinement, engagé jusqu'au bout comme l'énergie d'un geste dansé. 
"Rayer l'espace" ou la pellicule, en faire un "brouillon" pas toujours propre, raturé, sur lequel on revient, griffonnant autre chose...
 La découverte de l'autre anime Claire Denis, au delà du portrait ou du biopic. Mathilde avoue avoir été déstabilisée en étant filmée dans la fragilité des créations ici mises à nue: "Déroute" "Allitération"...L'expérience extrême de ces moments uniques met en situation de doute les deux femmes, les anime d'une sincérité à fleur de peau Elles cherchent, doutent et en augmentant le regard percent le secret de la caméra: capter l'innatendu, le "nouveau" qui fait irruption lors de ces moments qui ne ressemblent à aucun autre.Pantelantes toutes deux devant l'interprétation  de I-fang chavirée par l'ingérance de l'oeil de la caméra 
"Voir quelqu'un danser  cela donne l'impression de savoir le faire", comme le dit Jean Luc Nancy et le confirme Claire Denis
L'empathie ainsi jusqu'au bout des terminaisons nerveuses: un vrai "travail dansant" de spectateur actif!
On retrouve dans le film la parole de Mathilde, ses "en dehors" dedans, ses "failles" où elle se plait à glisser...Son attitude à l'écoute auprès des danseurs qui osent et se lancent dans la bataille de la danse.
Toutes deux "guerrières" dans ce nerf du temps qui hérisse et fait avancer au delà de toute préoccupations préméditées.S'engager, comme dans un singulier combat pour Claire Denis dont on se souvient du film "Beau Travail" avec Denis Lavant, soldat mis en corps par Bernardo Montet dans une ambiance d'entrainement vain et non productif: mais si beau à voir, à sentir, à humer...

Projection, rencontre au cinéma Star à l'occasion de l'inauguration de la résidence de Mathilde Monnier à L'UDS Arts du Spectacle vivant


 

dimanche 26 janvier 2020

"Le cinéma par la danse" de Hervé Gauville

Entrer dans un film par la danse, cela suppose qu'à un moment au moins quelqu'un ou quelque chose danse. Mais au-delà de la comédie musicale, où la chorégraphie et la musique sont reines, il arrive qu'un film se mette soudain à danser. Et ça danse partout, n'importe où, dans l'eau avec Esther Williams, dans une cabane avec Charlie Chaplin, en boîte de nuit avec Rita Hayworth ou au, Far West avec Henry Fonda.
Le peuple de Casque d'or valse dans les bastringues, les aristocrates du Guépard dans les raouts. Tout le monde se retrouve au Cabaret de Bob Fosse. Lola de Jacques Demy fait un duo avec Lola Montés de Max Ophuls. Des figures crèvent l'écran, Isadora Duncan ou Rudolph Valentino, Elvira Madigan ou Pina Bausch. Ainsi cet ouvrage s'empare-t-il des films et de la danse pour les réunir dans une lecture nouvelle, comme un pas libre au plus loin des genres attendus.

samedi 25 janvier 2020

"Les Momes- porteurs": bien nés, malmenés...Pas-née, en panne des sens..


Areski Belkacem
Mounia Raoui
Compagnie Toutes Nos Histoires
  Présenté avec le TAPS
Création  / Coproduction
Un lieu comme un paysage, des rencontres fortuites. On guette si quelque chose se passe, des parcours se croisent, des liens se tissent. Sur scène, chacun amène un monde intérieur différent : soit ça cloche, soit ça résonne. Après un premier spectacle, la comédienne Mounia Raoui provoque une rencontre de cet ordre avec l'accordéoniste Marcel Loeffler et le compositeur Areski Belkacem, compagnon de route de Brigitte Fontaine. Dans une forme musico-textuo-théâtrale, sous le regard de Jean-Yves Ruf, ils travaillent la langue au plus près des mots. Paroles rappées ou chantées, textes dits ou scènes jouées, l’art de l’oralité déploie ici une ode à l’éternel enfant en nous.

Une voix off dans le noir, murmure des souvenirs...Les petits mots inscrits sur les gaufrettes amusantes à message, les "humanités" . Sur un marquage au sol fait de diagonales du fou et de néon, une femme arpente le plateau, et fabrique un inventaire, successions malignes de virelangues et jeux de mots, calembours fait maison, néologismes moulés à la louche comme dans sa bouche. Car elle ne mâche pas ses mots  cette personnalité forte, autoritaire qui se soigne, médecin d'elle-même, funambule sur la corde raide du marquage au sol ! 
Quand un "vrai'" musicien s’immisce dans le jeu et borde la musique "de fond" du son de son accordéon, sa voix se fait ample et sa présence, assise sur un banc public, se fait chair, bec et ongles.Sa rage de vivre malgré les handicaps, embuches de sa naissance, de la vie, s'exprime, explose à notre face sans fard ni chichi. Ni détour. Funambule sur le marquage au sol, elle danse.
"Sans papier" sera son premier prénom, la "belle clameur" comme rumeur autour d'elle; le texte est amer à boire, les bavures ne s’effacent pas si vite...Sa langue maternelle, le silence, est parole d'évangile, et telle une poupée rafistolée, mal réparée, cabossée, elle hurle et vocifère. 
En aventurière, flibustière, super woman, super-nice, enroulée dans une longue cape, elle débarque dans le monde, mauvaise graine qui se plante des pieds. Dans de beaux éclairages bleu-verts, glauques, Mounia Raoui dévolie son visage, déterminé, frondeur.
 No-madame, anormale, a-normable personnalité hors norme, avec trop de corps encombrant à habiter. Elle arpente le plateau en dansant, traversant l'espace en virevoltant: elle donne aussi quelques conseils d'origine mal contrôlée, et Gavroche sur les barricades chante une Marseillaise débouillabaissée en bâtarde de bonne famille !
 Passante divagant , lauréate d'un concours de circonstance, la comédienne rayonne, partage et malmène son public, auditoire attentif et scotché : nomophobe attitré s'abstenir devant tant de véracité! De voracité ! Insu-portable à son insu, elle étreint son corps-portable et conquiert le monde, désabusée


Au Maillon jusqu'au 25 Janvier

"Gosth": Fantômes-attique de Doris Chataigner : familiers de nos demeures mentales.

Les fantômes en leur demeure
Non, ils ne vivent pas que pour nous effrayer, les spectres, fantômes et autres ectoplasmes...
Dans l'imaginaire photo-graphique de Doris, des formes diaphanes occupent la toile, se font cascade discrète sur une descente d'escalier, occupants des lieux d'une cuisine, entre cheminée et poêle en faïence d'une vaste et vieille demeure alsacienne...Dans des décors rêvés, la vanité d'une bougie berce la lecture reposée d'un passager de la nuit, songe éveillé de celui qui regarde. Les murs fanés et les ombres portées reflètent le leurre et la fantaisie.


Entre fenêtre très éclairée, bordée d'un rideau spectral de dentelles entrouvert et une nappe du même acabit, se glisse un spectre bienveillant, assis, serein et tranquille. Entre les mailles de son linceul, filtre la lumière qui le rend vivant, tactile, perceptible. Poète des lieux inoccupés , abandonnés, hantés par ces personnages sans ages, l'esprit se tient, impassible et veille .La machine à coudre pique le suaire d'un seul tenant, histoire de ne pas couper le tissu de son énergie naturelle !


Dans des couleurs feutrées et pastel, chaudes et rassurantes, les occupants de cet attique pour fantômes s'installent, se posent et nous regardent. Dans le silence suspendu de leur absence, dans la perte du défini, du trait circonscrit. FlouEs et évanescentes, les ombres diaphanes se devinent, se révèlent et la danse en solo de ses créatures éphémères de passage, se fait fluide et fugace A peine le temps de parcourir du regard la photographie, devant nous qui songe encore à ce mirage imaginaire.
Doris Chataigner une fois de plus se révèle comme artiste du fugace, de l'instant auquel personne ne croirait si elle ne l'avait pas immortalisé.


Le foyer brule, s'enflamme sans toucher la lueur du spectre qui s'y réchauffe, invisible révélation nocturne.Jamais chassé, ni négligé, bienvenu au pays des miracles.
Sa série "Fantômes" présentée lors du salon photo, Rendez-vous Image à Strasbourg, se déguste du bout des yeux en clignant des cils pour voir si l'on ne rêve pas à des apparitions suspectes d'êtres quasi possibles: fruits de visions et spéculations audacieuses sur les mondes incertains de la magie ou du délire réparateur de nos fantasmes rassurants.
Surtout, ne pas déranger ces figures transparentes et seules visibles de nous !

Jusqu'au 26 Janvier au PMC Strasbourg

vendredi 24 janvier 2020

"Concert Intercolor": united colors of music !

CONCERT INTERCOLOR

Auditorium du Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg

Lauréat du dernier appel à projet de Musiques Éclatées, l'ensemble Intercolor présentera son travail en concert le 23 janvier prochain au MAMCS .

Une formation originale à découvrir par le mélange de timbre de ses instruments : un cymbalum, un accordéon, une clarinette, un saxophone et un violon ! L'ensemble Intercolor a su trouver une parfaite cohérence sonore entre ses instruments en proposant un répertoire sur mesure qui embrasse une large période allant de la musique de la renaissance aux musiques de création d'aujourd'hui. 

Interprètes:
Aleksandra Dzenisenia  cymbalum
Kasumi Higurashi  violon
Yui Sakagoshi  saxophones
Helena Sousa-Estevez  accordéon
Léa Castello  clarinettes

Clément Janequin avec "Le chant des oiseaux" inaugure ce programme


éclectique : oeuvre dansante, entrainante où chaque instrument est valorisé, même dans les unissons à tue tête. Musique courtoise et distinguée,, cavalière aussi qui se joue des conventions: on y décèle un "coucou" parmi cette volière esquissée où volent oiseaux où s'agitent plumes et sautillements.Chahut charmant, drôles d'oiseaux rares ou de proie, miroir aux alouette qui curieusement entre en résonance avec la pièce voisine de György Ligeti "The cuckoo in the pear tree "
Des chants d'oiseaux, presque plus évidemment évoqués font irruption, en alternance, version contemporaine, moderne en dialogue de la pièce précédente... Rythmée, en ricochets et échos, brève et pertinente composition !
Suit, de Jean-Patrick Besingrand , "Cinq centimètres par seconde"
Tintamarre et capharnaüm, intime tension tenace et tenue pour prologue,en cascade La texture est fine, vibrante.Les variations entretiennent le suspens, glissades et ascension des sons d'un saxophone plaintif en surexposition. La délicatesse de l'interprétation commune de ce gynécée musical de chambre appuie sur les contrastes forts et surprenants A tire d'ailes, attire d'elles.
Le cymbalum guide et dirige les pas de l'écoute, on avance, chemine à ses côtés, des accidents de sons en chemin de traverse. Il ne se laisse pas distraire, mais bientôt se laisse submerger, bon joueur !

Le cymbalum conduit la progression du tout puis la reprise d'une allure bonhomme reprend le pas, après un coup de tonnerre frappé, éclaboussant. Volume, et ampleur des sonorités s'accentuent et se déploient en cacophonie savante. Le violon, seul au finale éteint ses feux.

Guillaume Dufay et "Ma belle Dame souveraine " succède, de facture "ancienne", quasi nostalgique mélodie, vents et accordéon en poupe: pavane douce et amoureuse, gracieuse danse, en touches et pas chorégraphiques et évolutions sonores, bal dansant et révérence à l'envi.De beaux revirements toniques pour chahuter le rythme, exploitant les instruments à revers lors d'une digression contemporaine étonnante. Le baroque reprend le dessus et tout rentre dans l'ordre .La fin radicale coupe le souffle et le son !
Au tour d'Antonio Tules et son "Récessive Sept " d'activer le concert dans une ambiance secrète où finesse et ambigüité des sources sonores qui mimétisent et s’emmêlent, font mouche. Chaque instrument s'affirme brièvement en taches pointillistes: sur la toile sonore  se tisse un paysage vibrant d'étincelles : souffles et respirations retenus, suspendus en apnée comme un vol d'insectes hasardeux, bourdonnant.La brillance des sonorités l'emporte sur les sons feutrés, filtrés , discrets..

Friso Van Wijck  avec un opus plus radical, "..of blue, of green... " prend le relais, subtil, dissonant, syntaxe entrecoupée d'empilements en bonne liaison pour former un tout sonore compact.Des rythmes différents, des citations d'univers musicaux se profilent et disparaissent: étrange composition polymorphe, répétitive, référence aux grands maitres du genre Une musique puissante et évocatrice: le charme du jeu suspendu du cymbalum en prime: beauté et grâce des gestes sensuels de Aleksandra Dzenisenia qui se fondent dans des résonances lointaines.

Mogens Christensen avec "Folia for Five", folk music from unknown country, étire le temps et l'espace. Tout y respire calmement, se languit au son de l'accordéon qui se plie et déplie, se cabre, se distant comme les cotes flottantes d'une cage thoracique: sous les doigts de Héléna Sousa Estevez, ce long morceau de bravoure, virtuose franchit les lois de la composition, sensible, sur le fil...

John Taverner avec "The western wind mass:Gloria" compose en duo pour des dialogues fertiles entre accordéon et clarinette, endiablé, relayé par le son chaleureux du saxophone basse. Cymbalum et violon en couple de concert font irruption, avec en réponse la verve et la joie de l'intrusion des vents. L'accordéon en relais, curieux, fouineur s’immisce et soude le tout, prend le dessus, déraille, se ressaisit, transportés par ses compères de musique. Joyau éclatant dans les aigus, timbres à l'unisson, vif argent, très dansant, ce morceau séduit, enchante .Des voix y ajoute et renforce l'aspect berceuse de cet opus hypnotique: quasi musique sacrée transportante, choeur de voix dissonantes, élévations et fréquences divines, angéliques!


Puis la pièce tant attendue de Damian Gorandi , "Dark Virtue"nouvelle pièce (création mondiale) fait le ménage sur le plateau: on change d'instruments, on se prépare à l'émotion de la nouveauté, sans filet !
Lente respiration de tous en prologue, introduction entrecoupée de sons du quotidien, manipulés, transformés, transposés en mutation. L'accordéon en éventail, étiré à souhait: l'atmosphère est froide, métallique, distante. Des sons d'usine, de réverbération de grands espaces de friches industrielles abandonnées...Intrigante composition.Suspens...Les sons  s'y répètent, en va et vient conducteurs, glissements, dérapages contrôlés, inclinaisons vertigineuses des sonorités. Le cymbalum inquiète, très présent, menaçant; les autres instruments bruissent à l'unisson, miaulent, sirènes obsédantes, horloge soudaine pour rapatrier l'attention !
Le vrombissement des vents, du tuba, enfourché avec symbiose par Yui Sagagoshi, frêle et fragile créature diaphane mais très solide pour autant, inquiète.Eclats et renforts sonores pour un tohu-bohu savant, pétarade, sifflets de machinerie infernale de science fiction !
Des assauts violents, virulents d'une marée, bourrasque déferlante, taquinent l'ambiance: une accalmie se profile, riche de timbres explorant les vibrations des instruments.
Ce concert, digne de figurer dans les hauts lieux de la diffusion musicale contemporaine fonctionne aussi comme un miroir de genres, en reflets augurant d'une inventivité de programmation, d'une sensibilité musicale, accessible et riche en idée de partage.

A suivre à l'évidence !

 

jeudi 23 janvier 2020

"Nous pour un moment" : avec eux, en famille dans "le petit bain", pas toujours de jouvence !

   Texte Arne Lygre Mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig 

Collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou Avec Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal

Stéphane Braunschweig met en scène pour la quatrième fois une pièce de l’auteur norvégien Arne Lygre, l’un des plus grands auteurs vivants. Dans Nous pour un moment, sept acteurs et actrices sautent « à vue » d’une identité à l’autre pour interpréter une vingtaine de personnages, dont la vie peut, à tout moment, basculer. Il est question des relations ambiguës et changeantes qui relient les êtres : quel est cet autre qui peut être objet de désir ou de peur ? Lygre expose avec acuité notre « psychisme contemporain » dans toutes ses contradictions.

Pédiluve...A la surface de l'eau
Un étonnant parterre d'eau inonde la scène, ponctué de chaises encore vides, sur fond blanc, lumineux: deux personnages s'y installent, deux , une "Amie" et une "personne", définies ainsi par une signalétique sur la paroi du fond. Le reflet des personnes fait miroiter leurs paroles; les pieds dans l'eau, mi-mollet, les voici comme tronquées, ou dépossédées de leur pied, leur fondement de pesanteur au sol...Assises, "elles" conversent, se lancent des piques de vérité à propos de leurs amours masculines! Du punch, de la verve pour ces deux femmes, complices ou ennemis, concurrentes qui s'avouent en "amies" les pires paroles. Celui qui va pénétrer cet univers, c'est justement celui dont il est question et tous les autres personnages feront ainsi immersion, de fil en aiguille, discrètes apparitions qui s'enchainent naturellement."Ai-je pensé" ? : un leitmotiv qui revient pour ponctuer leurs réflexions en mouvement: pensés qui avancent, toujours en construction, m^me si le contenu en est cuisant de vérité ! Puis se seront une "connaissance", un "inconnu", un "ennemi", une "autre personne" qui viendront fendre la surface de l'eau pour rejoindre sur le plateau, ces hommes et femme, en dialogue, en solo. La lumière change, se métamorphose, de vert émeraude, à noir d'encre: l'environnement aquatique scintille, le bruit des pas qui fendent la superficie aqueuse se fait rond dans l'eau .La lumière, signée Marion Hewlett est un régal de contrastes, de scintillance, de présence dramatique: de vert profond à émeraude, de noir d'huile à réverbération , outre-noir de pétrole...

Le petit bain
Le pédiluve, désigne tout dispositif provisoire ou permanent destiné à laver les pieds nus, ou destinés à désinfecter ou nettoyer les chaussures ou bottes susceptibles d'avoir été souillés par des microbes ou matériaux indésirables. Qu'en fait Stéphane Braunschweig ? Metteur en scène de ces "petites eaux" troubles à la vie agitée des eaux dormantes...
Le grand bain
Comme un handicap, un empêchement, cette "piscine", petit bain de jouvence ou de souffrance est une entrave et pourtant chacun y semble à l'aise. Paradoxe ou contradiction ?"Changer" ! Peut-on changer s'interrogent en ricochet quelques uns...Le lit, la table semblent flotter, accueillir les corps qui s'y nichent pour échapper au flux de l'eau qui stagne. Source de reflets attirant, de miroir, l'élément liquide se répand, prend une place importante, vit et résonne, vibre aux pas de ceux qui l'abordent, la pratiquent. Lac de signes, surface de miracles où personne ne marche sur les eaux, mais dévoile une écriture, une langue et des histoires, auto-citations de vécu intense Il y a de la rage, du désir en chacun et chaque comédien est vivant, présent avec force et détermination: le volume des voix favorise cet ancrage dans l'eau qui porte le jeu. La plaque tournante qui les supporte se joue de leur égarement, les objets, table et chaises ont aussi les pieds dans l'eau. Et les ombres des pesonnages, démultipliées, vivent en écho en fond de scène, fantômes ou habitants de caverne platoniciennes qui mugissent en silhouette virtuelles.
L'eau du corps plonge dans son élément même: nous sommes fait de 90 °/° de masse liquide et depuis le liquide amniotique, nous baignons dans cette "fragilité, précarité, et fluidité" originelle.

Au TNS jusqu'30 Janvier


Le metteur en scène Stéphane Braunschweig dirige depuis 2016 l’Odéon − Théâtre de l’Europe, après le Théâtre national de La Colline de 2010 à 2015 et le TNS - Théâtre National de Strasbourg de 2000 à 2008. Dernièrement, il a présenté en salle Koltès Le Canard sauvage d’Ibsen et Les Géants de la montagne de Pirandello. De l’auteur Arne Lygre, il a mis en scène Je disparais en 2011, Jours souterrains en 2012 et Rien de moi en 2014.

mardi 21 janvier 2020

"Labourer" de Madeleine Fournier : cultiver le terreau sur la plante des pieds.

Madeleine Fournier :Labourer

France / Solo / 60'
"Labourer ? La bourrée ? Le titre donné par Madeleine Fournier à ce solo inédit résonne curieusement. Qu’est-ce qui relie la danse à la terre, au corps qui la creuse, à ses rythmes et ses floraisons ? C’est avec humour que la chorégraphe évolue sur ce chemin fantaisiste, entre mémoire et présent, formes populaires et gestes abstraits. Sous le terme de « labourer », plusieurs définitions : ouvrir la terre, la retourner, creuser des sillons avant l’ensemencement. Mais aussi « labeur », travail et pénibilité, ce qui implique d’engager tout son corps dans la tâche. Dans son solo, la chorégraphe revisite drôlement corps et gestes. Elle creuse à son tour, par le chant, l’association de postures, de figures, de dispositifs sonores et visuels et de multiples danses, une voie inédite dans les mystères, la mémoire et l’actualité de son propos."

 C'est sur fond de rideau bleu, qu'elle est assise, chemise mise à l'envers et collants noirs , mains gantées de rouge. De sa voix en longue tenue dissonante, inconfortable à l'écoute,elle donne le ton: décalage et intrigue sur fond de chant baroque; ça ne tourne pas rond et c'est mieux ainsi: visage maquillé de rouge, lèvres peintes et regard absent, lointain, naïf ou ravi. Un personnage clownesque sans sexe apparent si ce n'est celui d'un ange.Des plaintes comme pour une parturiente, la bouche largement ouverte, elle émet du son incongru, organique à souhait. Volume sonore profond et dense: on y croit à cette histoire de corps qui va esquisser sous la dictée de tambours et batterie, des pas aux genres et styles multiples: de la danse classique à la danse baroque, des claquettes et des mouvements robotiques, la voici animée de tectonique et énergie battante. Rythmée comme une armée en déplacement, une batterie de soldats bien dressés. Jusqu' à chavirer et rentrer dans les ordres du désordre! Des percussions automatiques scandent et rythment ses déplacements, dictateurs en diable de ses évolutions. Son bassin se plie alors à des mouvements gymniques, s'affranchissant des lois du bienséant et en Pétrouchka russe légendaire ( on songe à Nijinski) elle fait du sur place, dégingandée, déstructurée, en état de répétitions obsédantes, mécaniques. De beaux déplacements classiques épousant ce vocabulaire fait de premières et secondes positions, obéissent aux canons et codes des pliés, relevés: le visage toujours impassible, neutre, le regard fixe...

Personnage de jeu de carte, joker ou fou de jeu d'échec, ses postures évoquent tout un monde iconographique ou pictural, citations ou références plastiques à l'esthétique d'un Picasso ou Léger. Mais c'est toujours le corps charnel qui revient dans une démarche de crabe, une évocation du cheval, animal de labour, queue de cheval renversée ou dans des manèges circulaires où trot et galop s'enchainent, cadence et rythme en poupe pour cette cavalière interprète. Pose sur ses doigts tentaculaires, qui malaxent et pétrissent l'air, masquent son pubis. Une mécanique bien rodée que ce corps conduit, dirigé par son moteur: cadence bien talonnée en claquettes, mouvements bien dissociés, en écho ou à contre temps des tambours en sonorité dictatoriale surexposée. On répète, on refait profil bas, routine ou ritournelle folklorique comme canevas. Les styles alternent en citation puis elle s'en libère, tambour battant dans l'arène, sur la piste du risque constant.Tout se dérègle, elle s'arrête et cesse le mouvement puis dans le silence, à son propre rythme, revit, mue par ses sensations, son énergie interne, par les percussions de ses talons, un point de mire imaginaire comme boussole.Elle chante alors merveilleusement un chant populaire traditionnel tout en dansant sa respiration.
Entr'acte
Place alors aux images: un vrai projecteur 16 mm délivre des images extraordinaires de plantes en mouvement accéléré, défiant temps et espace. Films d'archives d'Albert Kahn, creuset de surprises sur la vie des plantes, leurs évolutions, leurs arabesques, du pissenlit porteur de graines aériennes, au volubilis qui semble se lover comme sur des tiges de pole dance, un cyclamen qui fait sa Loie Fuller en s'épanouissant...Trèfle qui s'anime en corolle, se ferme et se referme à l'envi. Hallucinante épopée végétale sur tressaillement de sons percusifs.Tout danse ici, se tord, se tortille de plaisir, frétille au son des percussions qui vibrent toujours, mais ici, de bonheur et de fébrilité jouissive. L'érotisme de ces mouvements de végétaux en pleine évolution est sidérant et troublant...La vitesse des éclosions n'est pas le fruit du souffle du vent, mais celui du leurre de l'accélération de l'enregistrement des images captées.
Quelle "leçon" de danse que cette projection intrigante...

Après cet "Entr'acte, relâche dans la dramaturgie de ce solo, retour à la présence de cette femme étrange, à présent vêtue de blanc, robe sans couture; elle chante à nouveau et dans un savant jeu de mains, cadre son visage, se dessine les contours dans des postures au ralenti, sensuelle et fluide évocation de ces plantes semées et récoltées par la danse.Elle se recroqueville, vrille, glisse et s'enroule, les poings sur le sol, enracinée, forte, solide.Figures et poses quasi surréalistes à la manière de Man Ray,....Elle s'enfonce dans le sol, s'y répand, fond, le rouge de ses gants comme des traces de menstrues, taches de sang... Belle plante épanouie, figure de ce qui nous unit à la terre: la pesanteur, les sillons de nos divagations, les plates bandes de ces bouts de terra incognita que l'on ne visite jamais, excepté dans ces conditions là: le labour et la permaculture d'un sol fertile dont l'engrais et l'ivraie naturel de la danse, irriguent un imaginaire très bien cultivé!

A Pole Sud le 21 Janvier


Interprète, Madeleine Fournier a collaboré avec de nombreux chorégraphes et artistes visuels avant de créer cette première pièce en solo. Avec une discrète radicalité, un goût certain pour la variété des styles et l’humour décalé, elle y dévoile son intérêt pour les sources du mouvement. Par le jeu des associations. Labourer conjugue formes, matières et interprétations. Selon la jeune artiste, ce sont : « autant de mouvements à la fois rythmiques et organiques, humains et non-humains qui cherchent à troubler la distinction supposée fondamentale entre nature et culture. »

Pour mémoire à Avignon dans "le vif du sujet"
"Ce jardin"
Massages pas sages
Ina Mihalache et Madeleine Fournier se livrent ici sur un plateau nu, à un exercice très esthétisant de numéro, séance d’ostéopathie en direct pour deux bêtes à deux dos. Belle sculpture kinésiologique, faite d'appuis, de bascules, de contact et manipulations.C'est beau et l'on se prend à se glisser dans cet aggloméra de corps maculés de peinture bleue comme pour mieux marquer les empreintes des appuis, impacts et bienfaits de l'une sur l'autre. Comme une compression vivante à la César, les deux femmes s’emmêlent, se fondent en un tout , corps soudés,mordenseur du dentiste qui scrute les impacts de l'énergie sur les mâchoires avec ce bleu Klein, trace et signe du passage à l'actes. Ca pétrit la matière vivante, laissant place au temps et au désir, faisant trembler l'estrade, en un tango thérapeutique salvateur!

 

dimanche 19 janvier 2020

"Dante Symphonie": Franz Liszt : quand les images vibrent en musique..


Franz Liszt s’est inspiré du voyage de Dante Aligheri dans la Divine Comédie pour écrire cette symphonie à programme en deux mouvements : l’enfer et le purgatoire.
Wagner aurait dit à Liszt que, selon lui, aucune musique ne pourrait représenter le paradis. Liszt a alors l’idée de le « remplacer » par le Magnificat, chanté par un chœur. L’œuvre est officieusement dédiée à Richard Wagner, ami et futur gendre du compositeur.
C’est à une version pour 4 pianistes sur deux pianos (8 mains) de la Dante Symphonie de Liszt que nous  invite le Conservatoire, avec la voix d’Olivier Achard pour les textes et le chœur féminin Plurielles (direction Gérald de Montmarin) dans le Magnificat final.


Judith Gauthier piano
Daniela Tsekova piano
Marie Stœcklé piano
Élizabeth Vinciguerra piano
Olivier Achard récitant
Ensemble vocal féminin Plurielles – direction Gérald de Montmarin
Nicolas Schneider dessins

Salle comble pour ce concert inaugural des "Journées du piano", une initiative riche d'événements, rencontres et concerts !
Qui va piano, va sano !


C'est avec une introduction récitée que commence ce concert, à quatre mains, musique magnifiée par une interprétation remarquable de Judith Gauthier, Daniele Tsekova, Marie Stoeckle, Elisabeth Vinciguerra. Une oeuvre tonique, dramatique, lumineuse comme les illustrations de Nicolas Schneider, projetées en direct sur écran, en fond de scène: des gouttes d'eau, noircies par l'effet vidéo du noir et blanc, se glissent dans les interstices du papier, les aquarelles dessinant des ondes de lumière en mouvement constant. L'eau se fraie un chemin, s'étire en longues trainées , trace des sillons, s'immobilise et , ô miracle, semblent suivre les tempi de la musique. Les empreintes s'y épanouissent, se fondent et se couchent sur la surface scintillante, comme une peau irisée, tendue, ou parfois aux allures de parchemin ondulé. On s'y répand, on vibre comme la matière qui résonne sur la toile et dans l'espace musical.Ce magnifique travail graphique épouse l'oeuvre, souligne tension ou abandon, alors que choeur et pianos se glissent dans le décor mouvant du peintre de la musique. Touches et prolongations des formes pour étirer ou ralentir le temps, devenu ainsi vision: musique totale qui réunit partition, corporéité de l'interprétation pianistique et vocale


Le peintre de la musique est né: Nicolas Schneider en graphiste de l'image animée, telles ces films où noir et blanc rayonnent pour magnifier le mouvement image du cinématographe, art du temps et du mouvement, comme la musique !


A l'Auditorium de la Cité de la Musique et de la Danse le dimanche 19 Janvier dans le cadre de la Semaine du Piano