jeudi 13 février 2020

Mathilde Monnier, David Le Breton, Irene Filiberti : "Déroutes, ou la marche en danse": Avance !

"Avance" ! disait Jerome Andrews....

Pas un pas sans.....
Ne loupez pas une marche dans ce cycle de trois rencontres...Autour de "la marche" !
Deuxième rencontre avec David Le Breton (sociologue) et Irène Filiberti (dramaturge et critique) autour de Mathilde Monnier.
"Ca marche" dit-on communément pour signifier  que ça fonctionne et que tout est au point...On est d'accord et ça "roule", on n'est pas d'accord politiquement avec "être en marche" mais on marche pour le signifier en manifestation de rue..On marche, content ou pas ! Un clin d'oeil plein d'humour de la part de la chorégraphe qui inaugure ce deuxième set du cycle de rencontres à la BNU.

David le Breton nous fait part des écrits d'une conférence inédite sur la danse, cet esprit d'enfance, inutile discipline, improductive mais si ludique, bien loin du profit et de la rentabilité. Homo ludens avant le sapiens, le danseur est dans le jeu, comme le danseur Zorba le Grec, fou de danse libératoire qui "écoute de la tête aux pieds" son corps mouvant. Du roman de Kazantzakis "Alexis Zorbas", David Le Breton pose la question de la danse imminente, évidente, expression.
Se parler en dansant, aussi...Les danses traditionnelles obéissent aussi à cette nature instinctive, collective et sociale, danses de solidarité du moi, soi, et du cosmos...Un présent des dieux, en cérémonie rituelle: "nous autres", danseurs, mystère pour le sociologue qui émerveillé par l'art chorégraphique, laisse la parole à Mathilde, pour exposer cette "exploration des possibles des corps", cette échappée belle, ce savoir en marche, cette danse qui touche, dessous la peau du monde, protestation contre l'humanité "assise": l'étoile dansante" de Nietzsche veille: mon corps est dans la jouissance du monde !

"Irène Filiberti nous invite à un panorama de la marche dans la danse, celle qui dépasse l'ordinaire, celle de Cunningham, explorant faits et gestes, bruits et sons du quotidien.


 Steve Paxton, réinvente la danse au sein du Judson Dance Theater avec "English" ou "Some sweet day"où l'on marche , on brise le cadre de scène, on ne normalise plus: on traverse de cour à jardin avec des non danseurs, quitte à frustrer le spectateur dans cette "déception des attentes" de la virtuosité canonique des corps dansants..Jerome Bel au premier rang de cet héritage ! Des mouvements de "vide", étrangers à la danse, décontractée et cependant pleine d'une autorité revendiquée: danser, marcher, affirmer le rythme au coeur des corrps se mouvant au quotidien dans la nécessité.


Trisha Brown prendra le relais avec son "Man wolking down" où la marche sans la gravité, sur un sol, surface verticale, défie les lois du temps, de la pesanteur et engendre une marche inédite, lente et équilibriste: du jamais vu sur les parois du "Walker Art Center"....Beaucoup d'efforts pour initier une tache banale, un "acte de mouvement", transfert du temps et de l'espace; une marche quasi d'astronautes à la verticale..

Hommage à Samuel Beckett avec son quatuor "Quadrat I et II ", marche tête baissée de quatre créatures voilées en mouvements qui s'épuisent, disparaissent dans des parcours, trajets et accidents troublants: ce pas inutile, infini du mouvement reconduit..Absurde déambulation fantomatique, réglée au milimètre dans une errance dont Maguy Marin s'inspirera pour "M Bay"....

Au tour d'Odile Duboc et ses "vols d'oiseaux" ses danses in situ qui convoquent l'ordinaire, en décalage léger avec ses "Fernands", personnages banals placés dans l'espace urbain, démultipliant les attitudes et poses communes, en faisant des surprises dans le bain quotidien des cités endormies. Marches dans les rues, flux et circulations dans des postures et positions ordinaires des passants de l'aléatoire. Ces "aventures buissonnières" du présent, de l'éphémère incluses dans ses "Trois Boléros" où la marche scande le rythme sempiternel de l'oeuvre de Ravel: un nouvel éclairage sur la démarche à suivre, rupture des conventions et des esthétiques: du banal au quotidien, c'est bien "déroutant" !


A Mathilde de prendre le relais de cette marche olympique, témoin et flambeau, passation d'expériences vécues par le vecteur du corps. Omniprésent !
L'immersion dans "le désordre intérieur", catastrophe intime et sociale: marcher pour se rétablir dans son rythme, pour se tenir droit, se réconcilier dans ce chaos de la scénographie en mouvements de son opus "Déroutes"...Tout avance, l'espace progresse, s'ouvre, augmente, fondant, révélant un état du monde: on y marche même "hors champ", dans les coulisses avant de regagner le champ du plateau: comme au cinéma où l'on ne perd pas le fil d'un déroulement sempiternel des images, plan séquence, visible, invisible, jamais "coupé", brisé, interrompu... Mécanique, horloge du temps, "Déroutes" est un acte posé, manifeste en son temps du parcours mouvementé des écritures chorégraphiées, multiples de Mathilde Monnier.
Et la "danse chorale" dans tout cela? Avec les "Lieux de là" , la "marche collective" fonctionne aussi dans les vécus de ses collectifs évoqués; une "longue marche" non héroïque, simple et jubilatoire...
Une marche à suivre, pas à pas, ni à reculons ni marche arrière, une "démarche" intuitive autant que réfléchie dans les plis de la pensée en mouvement. C'est tout "Mathilde" !

"Avances" disait Jerome Andrews: les "assis" en état de siège n'ont qu'à bien se tenir...Ici, ça bouge énormément !

Prochaine rencontre avec Bruno Bouché (chorégraphe et directeur du Ballet de l'Opéra du Rhin) et Gérard Mayen (journaliste et critique), prévue le  3 mars 2020, portera sur les usages et pratiques de la marche dans l'histoire de la danse, la philosophie et, plus largement, les sciences humaines.

Ce cycle de conférence "Déroutes ou la marche en danse" a comme objet de déplier les enjeux esthétiques, politiques et historiques à partir d'un geste élémentaire : la marche. Ce thème qui s'inscrit dans l'histoire de la danse contemporaine à travers des forces militantes, politiques mais aussi dans une multitude de gestes créatifs, d'expérimentations et d'explorations artistiques, sera l'occasion de trois rencontres qui mettront en dialogue Mathilde Monnier avec des invités venus d'horizons différents.