dimanche 9 février 2020

"Ecrits sur l'art brut à voix haute": feu de tout bois...Brut de coffrage !


En partenariat avec la FEDEPSY
Carte blanche à Christine Letailleur, artiste associée au TNS
Christine Letailleur souhaite faire découvrir cette lecture-spectacle créée en 2015. Il s’agit d'un vagabondage dans l’Art Brut mettant en lumière des auteur·e·s de cet art qui ont créé dans l’enfermement et l’exclusion de l’univers asilaire. Sur scène, les acteur·rice·s,Annie Mercier et Alain Fromager, sont accompagnés par Lucienne Peiry, historienne de l’art, spécialiste d’Art Brut. Ensemble, ils redonnent vie et chair à cette poésie première faite sans intention artistique mais avec une invention gratuite, vitale et irrespectueuse.


"L'art brut vu par la psychanalyse, lorsque la création se fait vitale"
"Conférence de Lucienne Peiry à la Librairie Kléber le même jour à 11h, suivie d’échanges avec Jean-Richard Freymann, Michel Patris et Cyrielle Weisgerber (psychiatres et psychanalystes) et avec le public (entrée libre).
Avec le soutien de la Ville de Strasbourg et de Alexandre Feltz (autonomie et santé)

"Je suis mon corps"

Démarrage en trombe que cette "conférence", Lucienne Peiry perchée sur son estrade pour un "show" hors du commun: cette femme, d'emblée, vibrante et convaincante, se lance "à corps perdu" dans une odyssée de l'art brut: pas "brut de coffrage" ni sauvage et violent, mais art plein de finesse et de sophistication, un art qui n'est pas "entaché" de savoir, qui n'est pas "corrompu" par les apprentissages et autres savoir faire reproduits.
Un art qu'elle a découvert, conservé, sauvé, récolté pour bâtir la collection du Musée d'Art Brut de Lausanne...A l'initiative de Jean Dubuffet

"Faire de nécessité, vertu", œuvres de survie, tous bricolent sur des matériaux de récupération, puisés dans leur entourage, leur environnement, pour la plupart en hôpital psychiatrique, mais pas  forcément. Pas de chevalet, de cadre, ni de toiles, de pinceaux et autres huiles, mais du papier d'emballage, des morceaux de tissus, du fil à retordre comme matériaux de base.
"Faire face, être au monde, exister, survivre", modelant, façonnant, tissant, griffonnant sur ses matériaux de recyclage, support d'un imaginaire sans "processus de création" au préalable
Rien de consigné, de concerté dans ses œuvres, supportant le "silence, le secret, la solitude"..
Pas de jugement à émettre face à cette énergie centripète, à huis clos délivrée: les règles s'inventent et ne sont pas dictées de l'extérieur..

A partir d'images singulières d'Aloïse Corbaz par exemple, Lucienne Peiry expose, explique, traduit les icônes, se fait passeuse, transmetteuse de leur art excentrique, insolite, singulier. Aloïse et ses femmes rebondies, en couple érotique, femmes fortes et ornées de parures, l'homme, derrière elles, les accompagnant...Couleurs et arrondis, poésie, douceur de ses couples princiers et royaux, théâtre de l'univers; une femme démiurge, architecte de l'espace dans un repli autiste .
Les "transports amoureux" d'Aloïse nous mènent loin de tout critère de sélection , de mercantilisme, de choix arbitraires, même si le marché de l'art et les collectionneurs ne se s'y sont pas trompés!

Wölfli, lui, tisse sa toile, fait de la musique sur six portées, inonde son petit monde de formes étranges: serpent tentateur qui se mord la queue au bon endroit dans un monde onirique où ses partitions, sont compositions aléatoires, filles du hasard, de la nécessité de créer, de s'exprimer. La fiction est riche, entière et se décline selon les univers fantasmés de chacun..

Toujours conteuse, enthousiaste, Lucienne Peiry continue son chemin de l'âne et va sur les sentiers du désir, du bonheur de rencontrer d'autres écritures, d'autres gestes créateurs. Les cordes et arabesque de Heinrich Anton Müller, comme des tableaux de Victor Brauner: où se situe la frontière entre art et art brut: peut-être dans cette "ignorance" des artistes dit "brut" de coffrage, sans histoire ni formation, sans statut ni profession artistique: seuls face à leurs pulsions de recréer un monde à eux, singulier et propre à leurs envies, à l'envi, non à la compréhension: on les estime, mais eux ne produisent pas pour exposer aux cimaises, séduire, ou vendre. C'est plutôt le contraire...Pas de coût ni de valeur si ce n'est des "milliards"...

Lucienne Peiry se fait "messagère" de ses artistes et fait du cas Marguerite Sirvins, un emblème: femme qui tisse avec des fils de draps usagés de sa chambre pour se faire une robe de mariée idéale qu'elle ne portera jamais: un chef d’œuvre de stylisme déconcertant, avec plein de formes féminines,émouvant, fascinant. Robe effilochée, parure nuptiale vaine mais si riche de rêves.

Agnès Richter fait suite à cette passionnante exposition d’œuvres brutes avec son uniforme dénudé, qu'elle façonne de manière à le transformer pour n'être plus "conforme". Sa veste comme journal intime qu'elle porte sur soi, pour se dévêtir des canons de la bienséance et se vêtir de ses atours à elle, de sa seconde peau qu'elle s'invente pour survivre.Les mots, les maux et la peau sur sa veste racontent son histoire.Elle se rebelle dans le silence, se fait belle, se pare et s'empare de ses codes pour se maintenir debout .

"La peau, c'est ce qu'il y a de plus profond" disait Francis Ponge et "La peau du monde" d'Angelin Preljocaj", "La peau et les os" de Philippe Decoufflé racontent aussi , en danse et chorégraphie, ce lien étroit, communicant de notre surface nous reliant au monde, de cette superficie qui nous protège, nous enveloppe
Christian Rizzo, lui aussi suspendait des robes au vent, inhabitées, esseulées, danseuses du vent et des esprits...

Angus McPhee brode sa tunique, faites d'herbes séchées, encore un matériaux pas "noble" récupéré au jardin de son institution asilaire...Bottes et chaussettes, objets de culte, de curiosité...

Et la robe de Boneval de Jeanne Laporte ouvre des univers tendres, majestueux, énigmatiques: une robe pour célébrer, magnifier le corps, valoriser son "soi", son "égo".

Et Arthur Bispo do Rosario de faire une cape à partit d'une couverture de l’hôpital, comme une parure de cérémonie: passementerie, tissage méthodique, cordons et cordonnets magiques, parure corporelle digne d'être portée pour rendre hommage aux esprits, en spirite émérite !

Refaire le monde mé-tissé, paré de folles ambitions secrètes, inconnues, énigmes pour celui qui chercherait à desceller un processus de création réfléchi, pensé, prémédité
Ici, la méditation est naturelle, innée, sauvage et préservée, sauvegardée aussi. Détruite parfois par des étrangers qui ne comprennent pas ou qui faisant feu de tout bois, ignorent aussi la valeur psychique de ses œuvres...
L'invention féconde de ces artistes qui s'ignorent, leur "ignorance", lacune ou vide fait ainsi naitre un environnement théâtral, petite cérémonie apotropaïque,vivante et transportante.
Comme l'enthousiasme et l'amour que Lucienne Peiry porte aux yeux de ces créateurs de l'ombre...

Une lecture, plus tard donnait corps à cette magistrale entrée en matière "plastique" !
Dans la salle Gignoux du TNS, sont réunis trois artistes, Annie Mercier, Alain Fromager, conteuse et comédiens rassemblés pour donner corps aux textes choisis d'artistes singuliers: on retrouve Aloïse, Wölfli et d'autres pour une lecture vivante, enjouée, très séduisante où syntaxe, versification, calligraphie entremêlent dans un joyeux désordre créatif, esthétique aussi: sur papiers d'emballages et autres supports de récupération, ces "pages blanches" se remplissent de signes, dessins, écritures étranges et fort belles. Alain Fromager excelle dans les dires et textes de ptits morceaux de papier vindicatifs de Samuel Daiber, alors que les autres auteurs, volent (Gustave Mesmer), griffonnent, imaginent des recettes de cuisine improbables, : tous séquestrés mais libres de transcender leur geôles et geôeliers dans ces écritures, anomalies, manuscrites, à huis clos...Aimable Jayet et ses sacs de ciment , d'emballage pour simple feuille blanche....
Annie Mercier, voix grave et sombre pour véhiculer toute cette verve énigmatique, ces formes, signes graphiques, sonores et vibrant de vie, de rebellions tranquilles

Lire de travers, en tournant, s'échiner à décrypter des histoires "sans queue ni tête" mais avec beaucoup de sens dessus dessous !
Au dessous, les conventions et autres codes esthétiques.
De la danse des mots et des sons, du mouvement frémissant à fleur de peau..

On songe à l'exposition "Danser brut" au LAM de  Villeneuve d'Ascq où se révèlent ses traces de vie, de rondes, de matières vivantes, tissées au plys profond du vivant: le corps, la chair, la peau...



0 commentaires:

Publier un commentaire