vendredi 24 septembre 2021

"Infinity Gradient": hypnose organique

 


Nourri par la culture de l’innovation et du prototypage au sein des makerspaces new-yorkais, direct héritier de Steve Reich et Philip Glass, Tristan Perich est une figure incontournable de la jeune scène new-yorkaise. Sa musique est caractérisée par la relation entre les instruments traditionnels et une électronique « lo-fi » (low fidelity) qu’il conçoit lui-même dans ses moindres détails. Avec Infinity Gradient, interprété par James McVinnie, il propose une vaste fresque musicale et une immersion totale dans le son en transformant l’orgue de l’église Saint-Paul en méta-instrument grâce à un dispositif de 100 haut-parleurs.

Tristan Perich Infinity Gradient (2021) création mondiale : des motifs récurrents, répétitifs pour fresque inaugurale de cette pièce majestueuse en diable!Des enluminures aussi, complexes, en arabesques acrobatiques et virtuoses.Le phrasé est lancinant, en strates et accumulations tectoniques, en routine sempiternelle, hypnotique, en mélopée tournante...De longues tenues en sirènes de bateau, ou pétaradantes respirations de cet instrument magistral de tous les vents et tubes. Une musique sidérante, cosmique, astrale, envoutante, sédative et soporifique à l'envi.L'espace se fige, médusant, s'agrandit et des vagues de nuées de transes font de cette œuvre un grimoire contemporain des peurs ancestrales.

orgue | James McVinnie

A l'Eglise Saint Paul dans le cadre du festival MUSICA

"Shaw only" /Il Giardini : on women show !

 


La musique de chambre de Caroline Shaw est faite de souvenirs, de résurgences du passé. Chacune de ses pièces laisse entrevoir sans ambiguïté une référence à un style historique ou à une oeuvre en particulier : un geste issu d’une suite baroque, quatre accords volés à Brahms, une mazurka de Chopin dont la matière est filtrée, répétée, ralentie, approfondie… Pour la compositrice, projeter ainsi l’ancien monde dans le nouveau monde n’est en rien un geste rétrograde. Elle cherche davantage à jouer avec la nostalgie que provoque en nous les ritournelles qui nous sont chères, pour finalement confronter l’histoire à l’évolution de notre écoute, au présent.

Caroline Shaw
  Limestone and felt (2012) : un duo violon alto-violoncelle pour inaugurer cette soirée "monotype"dédiée à Caroline Shaw! Et de toute beauté!Des piqués staccato, petits touchés sur les cordes tendues pour aller vers l'archet qui glisse dans de très beaux gestes des interprètes féminines.Une mélodie semble sourdre, comme un leitmotiv qui se prolonge en reprises ou retenues délicates.

Boris Kerner (2012): un solo de violoncelle très lent, exécuté par petits touchés comme une spirale ascendante: un chant s'en détache comme écho et résonance...Quasi fugue ou suite de Bach, baroque dans ses tonalités timbrées dans la jouissance non simulée de Pauline Buet, sensuelle, abandonnée dans un corps-accord avec son instrument.Dans une scénographie lumineuse de l'église Saint Paul, une acoustique réverbérante pour souligner les contrastes autant architecturaux que musicaux La préciosité des silences, des harmoniques font de la pièce une partition légère, aérienne, évanescente: des espaces pour voyager mentalement en suspension Seul l'archet coupe court à la rêverie faite de tant de contrastes!

  Thousandth Orange (2018) :le viloncelle poursuit sa course folle, en révérences et pas de danse glissés, en arabesques dans l'espace, en pliés, relevés très baroques.L'intrusion de petits pots de terre, de fleurs sous les baguettes agiles de Eriko Minami font le reste: petites percussions claires et brèves, sèches, en tintinnabules fragiles.Dans une accélération commune, la musique fonde ce duo pertinent à son zénith d'intensité sonore.Des frappes sur les pots comme autant de clochettes d'un carillon ou glockenspiel.Des accalmies aussi, rythmées, intimes, délicates, des gammes de sons, de hauteurs, de couleurs pour une vision live très animée et dynamique!Les cordes enveloppent ces percussions primaires et si simples.


Gustave Le Gray (2012): un solo de piano, très mélodique surprend et enchante:dans des ascensions romantiques bordées de graves renforcés, des ondes délicates, en eau de pluie, se répandent.Des paysages changeants se révèlent dans des tensions, des retombées sonores, des respirations très spatiales.Une narration en émane, nostalgique à la Michel Legrand ou William Sheller...Valse mélancolique et langoureux vertige!Des inflexions dansantes, des reprises, un pianiste très inspiré,David Violi, qui frôle les touches délicieusement...Une gradation extrême dans crescendo et diminuando, un imperceptible jeu aérien: tout concourt ici au décollage cosmique sentimental!

In manus tuas (2009) : duo violoncelle et piano en petites touches précises, pincés du violoncelle dans un relai rythmique virtuose.Fantaisie ornementale, fluide, claire, vivace; l'un enveloppe l'autre qui fléchit, se penche mais ne rompt pas!Tours en rond de bosse des instruments qui s'observent, se rencontrent et s'allient...La musique est chorégraphique, mouvementée, cinématographique, sensuelle, en voltes et volutes dansantes.L'atmosphère de montée en puissance émotionnelle donne naissance au filet de voix qui sourd du corps du violoncelle.

The Wheel (2021) création mondiale: le clou du spectacle, introduit avec émotion par le pianiste.Comme les élégies de Satie, ce petit orchestre de chambre s'adonne à la créativité de la compositrice: cordes en tuilage, piqués, glissés à foison, à l'envi.Très audacieuse écriture dans des tonalités et harmoniques singulières frôlant la dissonances incongrue.Un caractère bien trempé pour cette œuvre qui se crée devant nous, bien chambrée, pleine et retentissante de résonances particulières.Marche, démarche solennelle, toujours perturbée, agacée par l'intrus, mais affirmée: les notes s"évadent du canevas traditionnel académique pour s'éparpiller, divines et magnanimes, en leitmotivs récurrents.Des reprises comme des ritournelles qui vont et viennent ou s'enroule dans un mouvement circulaire.Épilogue et fin du film étiré comme une partition de l'image animée.

I Giardini
violoncelle | Pauline Buet 
piano | David Violi
alto | Léa Hennino
violon | Thomas Gautier
percussions | Eriko Minami

A l'église Saint Paul le 23 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

jeudi 23 septembre 2021

"Artificial environments":des objets picturaux sonores inédits

 


Joanna Bailie observe des situations, les saisit sur le vif, les donne à voir et à entendre. Il y a chez elle quelque chose de la peintre ou de la photographe. Elle introduit le monde extérieur dans la salle de concert, mais ses paysages sonores, loin d’être de purs objets de contemplation, embrassent également la fiction, la mémoire et le sens critique – avec une touche d’espièglerie so british. Dans ses Artificial Environments ou sa nouvelle pièce A giant creeps out of a keyhole, des enregistrements de terrain minutieusement orchestrés se superposent à la vidéo ou à une imagerie mentale, tandis que la compositrice guide l’écoute de sa propre voix.


Joanna Bailie
Balloon-anvil (2018) pour vidéo et électronique, création française

Une image de cartoon, un coyote sans doute, une enclume et un ballon se révèle lentement sur l'écran vidéo, sur fond jaune et oscille au son d'une musique unilatérale: les contours de l’icône se précisent, dessinent un environnement hostile: montagne, crevasse, abime. On songe à des aventures rocambolesques de cet animal, étiré, pris au piège et la lumière crue déséquilibre cet édifice musical étrange, atypique...


Artificial Environments 1-5 (2011) pour ensemble et électronique

Ce sont ici les cordes et le piano qui vont soutenir la vidéo, les sur-titres et cette voix lointaine qui guide la narration. Calme, évocation d'une nature et d'un espace à vivre, tout ici concourt au voyage, certes abstrait plus que matérialisé: quatre petits chapitres comme des pages d'un livre qu'on tourne alors que la grâce des gestes de Lin Liao fait le reste.

A giant creeps out of a keyhole pour ensemble électronique et vidéo (2021) création mondiale

Du grand art de la superposition autant que des correspondances entre bande son et formation acoustique. La pièce déroule ses accidents sonores, ses volutes aériennes, ses sons empruntés au quotidien comme aurait su le faire Cage.

Ensemble Contrechamps
direction musicale | Lin Liao

A la cité de la musique et de la danse le 22 Sptembre 20H 30