mercredi 29 septembre 2021

"Syncretismus hypothesi": où va la science-friction?

 



La compositrice Jennifer Walshe, l’artiste sonore Mario de Vega et l’ensemble hiatus partagent une même vision de l’écriture musicale : le monde lui-même est le solfège, avec son chaos et ses harmonies, ses vivants, ses végétaux et microbiotes. Fruit d’une écriture collective, ce concert mis en scène libère les voix, les croyances et les énergies que recèlent notre environnement et nos technologies. Le syncrétisme qui en découle – nourri par les cultures irlandaise, mexicaine et rurale qui réunissent les artistes – demeure une hypothèse, celle d’un monde et d’un champ de l’art en devenir. Une expérience musicale où l’occulte et le paranormal n’apparaissent plus comme des ennemis du sens.

Cris d'oiseaux lointains, bol tibétain, sac de survie qui palpite: les regards des musiciens se figent vers le haut pour trouver la bonne étoile.Les corps tombent et chutent, des confettis s'éparpillent, des fleurs massacrées sur l'autel d'un buffet de curiosités hétéroclites. Le tout dans une cacophonie déstructurée comme cette petite cuisine magique à la Hervé Thiès dont les nuées et vapeurs sentent le leurre. Émincé de musique d'objets plastiques en poupe pour ce chef "au piano" des mets moléculaires!Émulsions de recettes chimiques de sorcier au poing.Les interprètes nous ignorent ou se tournent le dos dans des posture ou attitudes burlesques: la voix d'une narratrice surgit sous la couche des vents et cordes et devient chant triste et nostalgique.En spasmes fébriles, en transe, tambour battant. Possédée assurément!On désigne le ciel du doigt dans le silence, la musique se regarde et s'observe.Des respirations communes entre les cordes et les vents pour un choeur de voyelles scandées alors que s'agite des branches de saules comme des brins d'asperges géantes, montés en graine dans le souffle et la lumière.Curieux paysage inventé!De balai végétal ondoyant dans l'urgence fébrile des sons musicaux. Au final, une image arrêtée, figée transporte dans le calme: un air latino américain en boutade finale!

Jennifer Walshe
Mario de Vega
Syncretismus hypothesi (2021) création mondiale 

voix | Jennifer Walshe
électronique | Mario de Vega

Ensemble hiatus
violon | Tiziana Bertoncini
flûte | Angelika Sheridan
tuba | Carl Ludwig Hübsch
violoncelle | Martine Altenburger
synthétiseur, piano | Thomas Lehn
percussions | Lê Quan Ninh

"Trust me tomorrow" de Verdenstaatret: explorateurs, orpailleurs du son hétéroclite! Machin, machine à broyer la pierre !

 


Entre pénombre et éblouissement, immersion et introspection, le collectif norvégien Verdensteatret nous entraîne dans une expérience aux limites de la perception. À travers un vocabulaire de formes géologiques, organiques et animales, Trust me tomorrow transforme la scène en dispositif de spéculation sensorielle : chauve-souris, taupes, crustacés des grands fonds et poissons troglodytes, serpents et araignées du désert… et si comme eux, nous qui sommes tout autant aveugles à notre environnement développions des capacités hors norme, telles l’écholocation ou la sensibilité au magnétisme terrestre ? Que verrions-nous ? Qu’apprendrions-nous sur le monde et l’inframonde, le présent et le futur ? 

Dans le noir de la petite salle résonnent comme des sons discrets de cor de chasse ou de vaches qui meuglent...Place au film et images vidéo: des pierres , un univers minéral s'y impose avec des bruits de caillasses froissées, des déchirures qui frissonnent, des bruits d'avalanche dans un chaos sonore et visuel impressionnant.Autant d'images-lumières diffractées pour brouiller les pistes des sensations en prise avec le virtuel. Une trompette pour souffler sur l'ensemble.Sur le plateau une forme noire indistincte, dolmen dressé ou météorite échoué sur fond de son de grillons lors d'une accalmie bienvenue.Nuées d'hirondelles ou d'étourneaux...D'autres sonorités peuplent cet univers décalé: des baguettes qui percutent dans l'obscurité d'une grotte qui goutte à goutte, son sur le bout des doigts et malaxés dans une terre battue noire.Le petit orchestre déglingué est installé au coeur de cette usine à sons; autant d'objets incongrus: sculpture de plumes qui frotte un socle, cavernes lumineuses qui semblent miroir réfléchissants...Machines infernales à la Tinguely en accord avec de très belles icônes vidéographiées:sur trois surfaces, les formes de paysages de dunes se métamorphosent, en gris teinté de blanc neige.Merveilleuse atmosphère étrange et fascinante que ce bric à brac artisanal, récupération en tout genre: des sculptures qui semblent grincer comme des girouettes dans le vent Ce laboratoire incertain fourmille et grouille de propositions sonores riches, à partir de trois fois rien. Cela fait mouche et cet atelier de tous les possibles envoie en crachin des éclaboussures de lumières venues d'instruments à vent..Des sculptures en plumes d'autruche pour le falbala! Quand une vielle à roue fait irruption dans cette ritournelle de sons qui tournent et avancent comme ces dunes qui se déforment sur les écrans.Dessinant des paysages multiples qui se diluent.Corps et graphie des images autant artisanales que sophistiquées.Explorateurs de sons, bricoleurs d'instrument comme en papier mâché recouvert de blanc pour mieux capter la lumière dans le noir Cette séquence est splendide, telle des néons à la Martial Raysse, qui s'animent en partition graphique stroboscopique. Tels une ossature qui se balade, suspendue dans les airs!Un univers étrange que l'on peut découvrir sur scène à l'issue du spectacle, comme une fabrique, un chantier arte-povera de la musique simple qui semble couler de source! 

—spectacle crée par le collectif Verdensteatret
avec Niklas Adam, Magnus Bugge, Ali Djabbary,
Janne Kruse, Elisabeth C. Gmeiner, Asle Nilsen,
Laurent Ravot, Espen Sommer Eide, Martin Taxt,
Torgrim Torve

création française

Au Millon le 28 Sptembre dans le cadre du festival MUSICA

mardi 28 septembre 2021

"Forêt": cercles et cycles des arbres qu'on abat!

 


Imaginé lors d’un voyage au Brésil, entre la lecture des Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et l’élection de Jair Bolsonaro, Forêt est une traversée, le passage onirique d’un lieu à l’autre. Franck Vigroux y fait vaciller les formes sonores et visuelles entre leurs états organiques et numériques, illustrant ainsi la fusion des régimes symboliques humains et non-humains. Sur une partition audiovisuelle d’une grande intensité, la performance chorégraphique d’Azusa Takeuchi affirme poétiquement les vertiges de l’amalgame natureculture : s’extirper de l’écosystème sans jamais y parvenir – être envahie et se laisser envahir.

C'est un plongeon vertigineux dans l'image synthétique et virtuelle, un abime fulgurant de sonorités étouffées, vrombissantes ininterrompues.Comme une sorte de nymphe de vers de bois, une créature hybride se répand au sol et se réfléchit sur l'écran En noir et blanc grisonnant, les icônes changeantes se métamorphosent, la chrysalide enfle et se diffracte en autant d'anneaux, de cercles de cicatrice d'arbre tronçonné, abattu; des bruits d'engins meurtriers se dessinent: scie, hache, tronçonneuses...Les sculptures vidéographiques révèlent alors une sorte de fagot de branches, de nid vivant qui bouge, animé, manipulé par un corps qui l'habite.Le coeur de l'arbre circulaire évoqué se fend pour accoucher de cette créature hybride, entre hérisson, oursin végétal dans cet environnement sonore quasi hostile tant les fréquences et décibels sont omniprésents. La bestiole, porc et pique se love dans des postures digne d'un butô lent et fragile qui déroule postures, attitudes et gestuelle ramassée ou déployée selon le rythme ou l'intensité du flux sonore. Esthétique parfaite entre corps et graphisme de termitière en évolution et battements de coeur profond, assourdissants.Les brindilles s'agitent et parcourent l'espace scénique, agitées dans un bouquet fébrile vivant sous les impacts du corps de la femme à demi nue qui les fait vibrer.Nue sous sa carapace de danseuse de bâtons qui se cabre, s'arc-boute, se plie sans rompre...Le bois est solide et touffu!Elle implore telle une sculpture de Camille Claudel, prière votive ou capitulation devant le sort d'un tronc défait de sa vie végétative...La lumière révèle et sculpte le corps à la renverse qui s'offre aux dieux sylvestres.Parure de cheveux de lionne en poupe, la femme-arbre se contorsionne acrobatique, tendue, offerte.Un immense arbre apparait à l'écran, fantôme ou vestige de carbone compacté, gris souris, corps et matrice de vie, de mort. L'image se rétrécit se métamorphose et abrite un "arbrorigène" à la Ernest Pignon Ernest dans une origine du monde qui s'écartèle, s'ouvre et accouche d'un fœtus recroquevillé.Comme dans une BD en 3D, le décor graphique est onirique et fantastique: trois fagots suspendus s'élèvent alors qu'une rangée de six néons bordent la plateau comme six allumettes incandescentes. Une oeuvre qui surprend, hypnotise, renverse les codes du spectaculaire pour un univers impalpable, irréel, spectral de toute beauté. Azusa Takeuchi, muse d'un Franck Vigroux ingénieux ingénieur de sons et frissons sidérants et  Kurt d'Haeseleer en magicien d'images prolixe!

direction, conception, musique Franck Vigroux 
performance dansée Azusa Takeuchi 

création costumes, objets | Margo Duse
création vidéo | Kurt d’Haeseleer
vidéo générative | Antoine Schmitt
lumière | Perrine Cado
conseil dramaturgique | Michel Simonot, Philippe Malone

Au Théâtre de Hautepierre dans le cadre du festival MUSICA le 27 SEPTEMBRE