dimanche 23 janvier 2022

"An immigrant's story": quand les langues se délient, se mélangent...La danse l'emporte et les corps parlent. Et ça fait "signe" !


 

Wanjiru Kamuyu Cie WKcollective France duo création 2020 An immigrant’s story

Un corps porte-parole des stigmates migratoires, c’est ce que propose Wanjiru Kamuyu. Entre bribes de récit, chant et danse, son solo questionne sans fard la construction des identités et leur représentation mais aussi le statut et la place de chacun dans le fracas du monde.

Artiste cosmopolite, Wanjiru Kamuyu a vécu en Afrique, en Amérique du Nord et en Europe. Coté danse, elle est passée du classique, qu’elle a pratiqué au Kenya dans son enfance, au contemporain découvert aux USA mais également au butô. Ce nomadisme, ces déplacements avec les transformations qu’ils induisent, la mixité des cultures traversées ont forgé son parcours et l’ont portée à questionner fortement certains sujets d’actualité. La notion d’immigration en particulier, avec ses catégories opposées, celle des privilégiés et celle des défavorisés, mais aussi les flux migratoires et leurs causes probables. Quitter, perdre et se réinventer, ailleurs… Comment s’y retrouver ? De quoi sommes-nous faits ? Quels regards, quelles images définissent l’étranger, en particulier le migrant ? Qui est-il pour lui-même comme pour l’autre ? Vibrant et dérangeant, son solo se fait le récit acéré d’une histoire de l’humanité nourrie par son expérience et des témoignages de migrants. Faisant corps avec son propos, Wanjiru Kamuyu s’échappe du cadre, manie parole et gestes, humour et tragédie, et questionne notre rapport à l’autre avec autant de conviction que de sincérité.

Sur le plateau entouré de chaises renversées, alignées qui donnent l'impression de frontières, de délimitation ou de herses -pièges à oiseaux- une femme apparait dans un éclairage flamboyant.Soliste évoquant de sa voix et de ses gestes comme dans une incantation, un paysage corporel fait de jeux de mains, de doigts très véloces. Sa large envergure déployée; plexus solaire offert, chaleur et bonté rivées au corps. Elle ondoie dans son costume orange vif, sur place, puis sillonnant l'espace dans d'étranges tremblements fébriles.Secousses, balancements en offrande...Elle échange sa "première peau" pour une seconde longue robe découpée de lambeaux et s'adonne à franchir l'espace en sauts et manèges évocant le vocabulaire classique jadis acquis. L'épuisement semble la gagner, la désolation, la pesanteur de quelque chose: l'exil, l'altérité perdue lors de la migration qu'elle a "subi" loin de ses origines, arrachée à sa langue, à son terroir africain.Hésitations, mouvement de recul, abandon. Alors qu'auprès d'elle une autre femme traduit en langue des signes ses paroles et double sans la trahir, de sa danse gestuelle, les propos sur le déracinement. 

Des signatures qui converegent

Danseuse, assurément, cette "interprète" , Nelly Celerine traduit à sa manière et devient sa partenaire officielle. La complicité se raffermit, s'impose quand Wanjiru Kamuyu traversa une rangée de spectateurs dans la salle, lui cédant le plateau à part entière.La passation est belle et généreuse, complice, en osmose: langage des signes se métamorphosant en danse évidence qui transmet du sens et de l'image.Jamais la chorégraphie n'a rejoint à ce point la langue des signes et c'est un petit miracle que de voir s'incarner une telle alchimie!Duo de femmes soutenue par la musique qui elle aussi de plus neutre revêt la rythmique africaine ou celle des cordes d'un violon. Tragédie de l'exil, du sacrifice du déracinement. Une voix off raconte l'histoire de la "femme de fer" à la voix chaude et rassurante, évoque la fanfaronnade qui se tisse à propos des "africaines" et des clichés liés à son image en Occident Mais, rebelles, nos deux interprètes se jouent des on-dits et dansent de plus belle, à l'africaine! Dans un duo jovial et joyeux, laissant exprimer leur identité profonde sans se museler pour plaire ou paraitre aux yeux de notre société. Les corps se libèrent, racontent leur histoire d'origine dans des gestes rythmés, sautillants, empreints de sourires et de solidarité. Dans de beaux relâchés, dans une dérision et un humour non dissimulé.Combattre, se soulever à l'envi face à l'exil qui fait souffrir et reculer.Une vision très personnelle et politique de la condition de la femme africaine sur nos territoires européens, victime des flux migratoires qui catapultent "ailleurs" les corps et âmes sans se soucier du "déplacement" cultuel et culturel des êtres de chair et de danse.Un hommage au migrant de toute origine sur le chemin du transfert, du déséquilibre, du renoncement.  

A Pole Sud les 25 et 26 Janvier

"Les oiseaux": un congrès à plumes, une assemblée, perchoir cosmopolite de l'utopie politique!

 



Fatigués par la morosité du quotidien et la médiocrité de leurs semblables, Fidèlami et Bonespoir partent en quête du royaume des oiseaux où ils espèrent vivre d’art et d’amour. Ils rencontrent le roi Huppe qui règne avec nonchalance sur le monde bigarré des volatiles. Apprenant que le ciel n’appartient pas aux oiseaux, Fidèlami les exhorte à prendre le pouvoir. Leur faisant miroiter un nouvel âge d’or, il les convainc de bâtir une cité-forteresse dans les nuages, afin d’intercepter les fumées des sacrifices grâce auxquels les hommes nourrissent les dieux. Contraints par la famine, ceux-ci devront s’incliner devant les oiseaux ! Mais gare aux promesses de lendemains qui chantent : le réveil pourrait être brutal.



Musique foisonnante et lyrique, livret charmeur et poétique... Sous ses airs de fable animalière, Les Oiseaux est une adaptation post-romantique d’une comédie antique d’Aristophane. Composé par Walter Braunfels durant la Première Guerre mondiale et créé à Munich en 1920, ce somptueux opéra raconte avec tendresse et mélancolie les aspirations humaines puis l’échec des utopies. Il était grand temps que ce chef-d’oeuvre du XXᵉ siècle soit présenté en France

Le plateau semble un vaste open-space où des fonctionnaires seraient livrés à l'ennui, la routine: gradins et tables de travail gris, architecture qui  fonctionne comme un amphithéâtre, nid et niche des chanteurs, du chœur: tectonique qui va bientôt réveiller les acteurs de cette pathétique assemblée de l'ennui et du désarroi. Chacun endosse ici un rôle qui va le métamorphoser en "acteur", protagoniste d'un récit, d'une narration dont on découvre pas à pas qu'elle sera le scénario d'une fable, d'un conte contre l'idiotie, la bêtise et l'ignorance.C'est le rossignol-Marie Eve Munger- qui s'attelle après s'être confectionné avec application méticuleuse d'une travailleuse docile, une couronne de papier découpé, à mettre le feu aux poudres. Panique au poulailler dans cette cage grisâtre et sans barreau, dans cette agora de l'inutile , de l'activisme. Chaque personnage s'identifie à un oiseau, un animal à plumes, bestiaire raisonné des volatiles communs ou échassiers.  Le roitelet porte bien son nom de petit monarque ambitieux  dans ces villes invisibles dont il voudrait créer une hétérotopie à la Michel Foucault- L'hétérotopie est un concept forgé par Michel Foucault dans une conférence de 1967 intitulée « Des espaces autres ». Il y définit les hétérotopies comme une localisation physique de l'utopie. Ce sont des espaces concrets qui hébergent l'imaginaire, comme une cabane d'enfant ou un théâtre.On y est! Ce royaume des oiseaux est bien là, centre et enjeu de péripéties multiples, de jeux de rôles, de fantaisie aussi, déclinée par l'imaginaire des costumes de Doey Luthi, du décor de Andrew Lieberman qui tente de se métamorphoser; de lieu de travail à une nichée de papiers recyclés et débités en autant de belles franges aux arabesques rassurantes. La mise en scène de Ted Huffman éclaire le récit, le déplace dans un temps et espace quasi contemporain qui évoque ces gradins d'assemblée politiques où se jouent démocratie et discussion, rapport et tentative d'inventer un autre monde aux facettes plus vivantes et aventureuses. Les chanteurs sont franchement excellents et campent avec solidité des rôles fantasques et convaincants, livrés aux aléas d'un contexte truffé de rebondissements.Le choeur en émoi et action occupe les espaces à l'envi: bataille de boulettes de papier ramassés par un technicien de service de haute voltige: Prométhée en personne !La musique de Walter Braunfels à découvrir par son foisonnement lyrique et son déferlement de timbres et variations multiples. Les dieux y sont convoqués, menaçants, intrigants, et Zeus autant que Prométhée- font figure de gardiens et veilleurs dans cette "cage aux oiseaux" où chacun n'a cesse d'exprimer sa position . Lieu d'une danse aussi qui intervient et fait partie intégrante du récit: danse chorégraphiée par Pim Veulings, et servie entre autre par un excellent performeur:Toon Lobach, débordant de mobilité hallucinante: phrasé fluide, rage et désespoir au plus près du corps charnel et ondoyant, sidérant de souplesse et agilité qui focalise le regard sur ses prestations en solo. Il n'est pas le seul auprès de Vladimir Hugot, Jocelyn Tardieu, Gautier Trischler et Caroline Roques à nous faire passer "ces entremets dansés" comme une pause salutaire, le geste prenant le relais des performances vocales  de Tuomas Katajala, Cody Quattlebaum, Joseph Wagner et tous les autres oiseaux, Huppe, aigle, corbeau, flamand rose, grives, hirondelles....Un opéra que l'on emporte aussi sous son bras: un petit livre pour notre collection venant enrichir notre bibliothèque idéale: une idée de communication autant que d'information sur chaque oeuvre proposée par le directeur très érudit de l'Opéra du Rhin, Alain Perroux,écrivain et musicologue émérite, pédagogue éclairé et efficace qui considère le spectateur comme ayant soif de découvrir et d'aller plus loin!Opéra très "huppé", volage et où l'on ne se fait pas "plumer" !

 

 

Direction musicale Aziz Shokhakimov Direction Musicale : 19 et 22 janv. , 20 fév. Sora Elisabeth Lee Mise en scène Ted Huffman Décors Andrew Lieberman Costumes Doey Lüthi Lumières Bernd Purkrabek Chorégraphie Pim Veulings Chef de chœur Alessandro Zuppardo Chœur de l'Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg

A l'Opéra du RHIN jusqu'au 22 Février 

 

"L'enfant et les sortilèges": l'envers du music-hall ! Ravel, Colette en coulisse.....

 


« Je n’aime personne ! Je suis très méchant ! » Pour ne pas avoir fait ses devoirs, un enfant est privé de goûter et puni jusqu’au soir. De rage, il renverse la théière, étouffe les braises dans la cheminée, déchire ses cahiers, lacère les tentures, détraque une horloge et martyrise un écureuil. Ivre de sa toute puissance sur ce monde dévasté, il cherche le repos dans un fauteuil, mais celui-ci se dérobe pour aller danser. Sous les yeux ébahis de l’enfant, ses victimes inanimées prennent vie : la théière discute boxe avec la tasse chinoise, le feu gronde et menace tandis que la princesse s’éveille de son conte. Les animaux du jardin – chats, rainettes, libellules, chauves-souris et écureuils – le tourmentent à leur tour, bien décidés à lui donner une bonne leçon et lui enseigner la compassion. À chacun des sortilèges sortis de l’imagination de Colette, Maurice Ravel a donné une couleur musicale et un style singulier. Jazz, valse, danse espagnole, sarabande néo-classique et envolées lyriques se succèdent dans un opéra-kaléidoscope qui se fait nomade grâce à un spectacle de chambre itinérant, présenté dans le Grand Est par les chanteurs de l’Opéra Studio et quatre instrumentistes.

L'envers du décor, les coulisses, d’amblé nous transportent dans l'intimité de l'avant  spectacle, du trac ou des péripéties inhérentes à la préparation, la bonne marche du spectacle et la mise en place de tous...Ce petit monde se focalise vite sur les caprices d'un enfant, grand et large pull-over rouge, enfant rebelle et mauvais bougre...Tout s'agite autour de lui, s'affaire et il rompt  avec cette organisation horlogère qui tout à coup va réagir à ces obstacles intempestifs.Les personnages du livret multiplient leurs efforts pour endiguer cette rage soudaine: l'enfant-femme qui détruit et casse, brise et rompt la quiétude, la routine.La mère, figure phare de ce conte sacré et initiatique inaugure et clôt cette "fantaisie scénique", personnage central qui répond par sa pratique artistique, aux frustrations de l'enfant submergé par les objets troubles de sa jalousie possessive.Tout vole en éclats alors que se profilent moultes acteurs de l'imagination de cet"enfant" livré à lui-même.Belle prestation de Brenda Poupard , riche en nuances et gestuelles inspirées de la peur, de la colère de l'émoi de l'abandon.Habiter cette innocence blessée est subtile et très mesurée.L'ambiance autour de lui est pourtant magnétique, virevoltante, très chorégraphique: un duo de swing, des élucubrations rocambolesques, du quasi music hall venant célébrer les amours de Colette pour la musique et le théâtre! Un troupeau de peaux de moutons pour incarner la bergère !!!!Un duo de chats séduisant vient emporter ce bestiaire fabuleux qui se délivre quand l'envers du décor laisse voir un jardin étrange dans l'obscurité: on pourrait presque y entrevoir une vision catastrophe d'un champ de bataille, évocation du contexte de création de la pièce originelle. De ce fond trouble, sortent les animaux magiques ou maléfiques aux costumes très seyants: un écureil-escargot remportant le trophée de l'originalité, un matelas enroulé sur le dos! La rainette est étrange et royale et danse comme il faut quelques pas tandis que la musique "de chambre" éclaire ce petit monde fidèle à l'ambiance peu commune de cette fantaisie, féerie-ballet, opéra des Années Folles, composé de séquences, numéros, saynètes multiples qui brouillent les pistes et rebondissent fréquemment. Une version inédite et "légère", transportable comme la maison de l'escargot, sur le dos et auprès de tous les publics.Emilie Capliez donne ici une version quasi psychanalytique de l'oeuvre initiatique et fondement de la notion d'amour en partage, si délicate pour les enfants comme expérience humaine et existentielle. Les chanteurs honorant très justement et avec talent chaque nuance musicale chères à Ravel:magie de l'atmosphère, suspens et suspension atonale, swing, jazz, néoclassicisme, espagnolade....Oleg Volkov et ses compères de l'Opéra Studio de l'ONR toujours prouvant leurs talents de comédiens-chanteurs déjà bien rodés à la scène et plein de verve et d'enthousiasme....