vendredi 4 mars 2022

"Intro et Rehgma": Mellina Boubetra, pianissimo....

 


Boubetra Cie Etra France trio + duo créations 2018 et 2021

Intro + Rēhgma

«Discussion chorégraphique» d’un trio de femmes au son d’une partition électro en constante évolution, Intro est la première pièce de Mellina Boubetra. Dans Rēhgma l’artiste engage un autre dialogue. Un duo autour des mains en mouvement et de la notion de toucher commune aux pratiques de break et du piano.

Pourquoi un trio hip-hop 100% féminin ? Mellina Boubetra s’en explique ainsi : «  Pour ma première pièce, Intro, j’ai d’abord choisi des interprètes pouvant s’exprimer à travers plusieurs styles de danse et qualités de mouvement. Puis les échanges entre nous, tant au niveau discursif que corporel ont fait évoluer la dramaturgie de ce projet vers une forme de discussion chorégraphique. » Intro est ainsi devenu un voyage introspectif dans l’univers des sensations.
Toujours sur le mode du dialogue, la seconde pièce de la jeune artiste, privilégie le sens du toucher. Passionnée par les mains et leur langage, elle imagine Rēhgma, un duo physique et musical avec le danseur et pianiste Noé Chapsal. De la résonance des touches aux qualités de toucher, cette pièce oscille entre murmures et vibrations. Une façon d’explorer la relation corps/instrument, entre autre autour d’une question : « À quelle note ou mouvement accorde-t-on le plus de lumière et qu’est-ce qu’il en reste une fois émis ? »

"Rehgma"

Un duo, de dos, en short et chaussettes, sobre vestimentaire homme-femme en légers soubresauts, déséquilibres rétablis, oscillations minimales,petits mouvements compulsifs contagieux de l'un à l'autre...Entrechocs et déstabilisation, toujours de dos avec précision infime...Saccades, tremblements, sursauts à l'appui.La danse s'inscrit dans un petit espace réduit, assiette du bassin sous un rayon de lumière constant dirigé en douche sur les deux corps frémissants. Osmose et gémellité à vif.C'est au piano, "désossé" pour l'occasion que la danseuse et chorégraphe se prête à une litanie sonore envoutante et répétitive: danseuse et instrumentiste, ce n'est pas si courant, surtout pour faire corps avec son instrument, tandis que son partenaire se love contre la paroi du mobilier-décor sonore! Puis c'est à quatre mains, face au pupitre éclairé dévoilant les petits marteaux "piqueurs" que le duo poursuit sa course en figures d’équilibristes, allongés sur le tabouret ou étirés en arrière: belles images à la renverse alors qu'ils continuent à pianoter...Les deux corps s'enchevêtrent, se relient, puis éclatent l'espace, libérant leur énergie en prouesses de gestes mécaniques, vitesse et dextérité au poing.  Un très beau moment de poésie musicale et humaine, à quatre mains,bordée de finesse et précision à l'impact émotionnel garanti.Qui va piano, va sano pour mieux cerner la complicité, les touches et notes qui s'accordent à laisser entrevoir la qualité du toucher, de la musique des gestes, de la corporéité de l'interprétation sonore des musiciens en osmose avec leur médium instrumental.

"Intro",

C'est un quatuor atypique, mêlant énergie débordante, et petits gestes minimaux, petits bougés, syncopes et cadence d'enfer, unissons en alternance avec altérité personnelle et gestuelle. Beaucoup de résonances entre les quatre protagonistes, tous différents et pourtant naviguant dans une belle fusion plastique et esthétique. Révélés par un éclairage fort sur fond noir, les corps se sculptent, s'affirment dans leurs formes et prennent le plateau en rond de bosse. Sur fond de percussions de caisses claires, puis rythmes plus engagés, la danse est conversation gestuelle, bribes de mots et sons, mimiques , altérité du vocabulaire qui puise aux sources diverses du hip-hop, des arts martiaux...Épuisés, haletants dans la perte et la dépense, ils nous quittent dans des murmures tenus, disparaissant de nos regards captivés.

A Pole Sud jusqu'au 3 Mars

mercredi 23 février 2022

"La théorie des ficelles" : Ariane et ses transactions ! De la danse à "la ficelle" !

 


Étienne Fanteguzzi
Espèce de Collectif France solo création 2021

La théorie des ficelles

Objet artistique improbable, le spectacle-conférence d’Étienne Fanteguzzi étonne. Le corps pris dans un écheveau de fils tendus qui tient du labyrinthe de la pensée, le chorégraphe investit la théorie. En quête de formules à même de définir le mouvement, il pose de multiples hypothèses et côtoie l’absurde avec jubilation.

Mais à quoi nous convie Étienne Fanteguzzi ? D’après l’artiste, il s’agit d’une expérience de science fictive qui se présente sous forme de conférence spectacle. Tissé de fils tendus, jonchés d’objets (tableau, craie, lampe, table,…) de papiers au mur, cet espace, a priori de travail, reste indéfini. Mais le public tout autour n’en est pas moins surpris et parfois ravi. En compagnie du performeur, il se fait aussi chercheur, poursuivant à travers ses faits et gestes, sa danse comme ses mots, ses doutes et ses propositions, une inédite aventure, celle d’une pensée en mouvement.
Une question première a conduit le chorégraphe à l’élaboration de ce dispositif : qu’est-ce que le mouvement ? Croisant alors le cheminement du questionnement scientifique à celui de l’artiste en création, le projet s’est fait réalité. Mais la proposition reste changeante et modulable avec ses différents paramètres oscillant entre équations et mises en jeu. Ce qui anime Étienne Fanteguzzi : “En créant des liens improbables entre les arts et les sciences, je souhaite partager avec le public le plaisir de s’évader dans des mondes oniriques, et que chacun à travers son regard et son imagination se mette en mouvement.”

Lec-dem ou conférence, cour magistral ou conférence gesticulée? Rien de tout cela dans la prestation solo de Etienne Fanteguzzi, un danseur scientifique et mathématicien hors pair.Transaction, rotation,axe, point fixe...C'est quoi le mouvement? Avec force arguments qui tiennent la rampe de l'histoire , de Galilé à Einstein, voici notre savant corps dansant qui se déploie, cause, verbalise et enseigne les lois de la physique à travers le geste, le mouvement, l'énergie."Le mouvement est comme rien" écrit-il sur les ardoises rivées au sol qui font office de tableau d'écolier à l'horizontale, au sol comme une géologie savante de roches métamorphiques, tectonique des plaques. Cela devient vite un décor vivant, obstacle ou tremplin, tissé de fils de couleur qu'il dévide de bobines de fil....à retordre! Pas de "ficelles" spectaculaires pour ce "show one man", unique en son genre où se croisent Marie Curie et Aristote, Newton et Bergson, à l'envi. Tisser des liens entre eux, se fondre dans cet univers plastique arachnéen en diable, voilà de quoi satisfaire et déboussoler les curieux, les néophites, les danseurs et les adeptes de la "pensée en mouvement"!Nietzsche, Nikolais veillent au grain discrètement devant cette panoplie savante et encyclopédique, formulée de vive voix, distinctement ou murmuré, dansée aussi quand l'énoncé de la parole ne suffit plu. Danse directionnelle, intentionnelle, agile ou tétanique, longiligne corps tendu, masse ou corporéité, vitesse, temps en fil rouge.La musique cosmique comme atmosphère entre ces particules, ondes et autres flux de pensée fertile et vif argent.Ce maitre à penser-danser nous souligne à la craie blanche que l'espace est poétique et vertigineux et que le vrai réside dans l'instant, les distances, ce qu'il décortique et dissèque à l'envi 90 minutes durant...Etudier ce qui est inclus dans le contexte, danser dans le joyeux chaos de sa géologie à travers son fil d'Ariane dans sa "kinéthèque" de rêve.Bouger, réfléchir, infléchir son corps sous la dictée des mathématiques et des valeurs cosmiques. Du beau et bon travail d'archéologue du mouvement , Hubert Godard en mentor pour suivre allégrement ce radieux danseur réfléchissant sa propre pensée!

A Pole Sud le 23 Février

"Même" de Pierre Rigal: du "pas pareil" au même, contre temps et marées!

 


« Le même peut se transformer en son contraire. »

Neuf danseurs performeurs s’agitent et dansent. Ils recommencent en boucle un même morceau, mêmes sons et mêmes mouvements, musique « transrock ». Un grain de sable dans la machinerie quand l’un d’eux arrive en retard au spectacle. Tout s’emballe. Fête jouissive d’une impossible reproduction d’un même geste qui se change en son contraire. Les gags à la Buster Keaton entraînent une chorégraphie tonique, comédie musicale expérimentale d’une énergie dingue. Théâtre, musique et danse s’entremêlent, convoquent le rock du groupe Microréalité, dézinguent le mythe d’Œdipe et ses fatalités. Rien n’est jamais prévisible, rien n’est pareil à rien, comme une définition du spectacle vivant. Après Micro, Press, Arrêts de jeu, Érection et Théâtre des opérations, Pierre Rigal, athlète de haut niveau, fomente un objet d’une liberté joyeuse, une explosion de surprises et de trouvailles.

C'est "une même chose et une autre", ce "même", pareil toujours! "Toujours les mêmes" dit-on de ceux que l'on retrouve au même endroit que soi-même!!! Alors voici un sujet en or pour Pierre Rigal et les interprètes lancés au départ dans l'improvisation aléatoire sur l"accident", la chose qui ne se répète pas et surprend.Ici danse, verbe, jeu, transforment sans cesse ce genre de "comédie humaine musicale" hybride, pleine de rebondissements absurdes, de situations cocasses qui opèrent sur le burlesque, l'absurde, le décalage constant d'une dynamique de groupe saisissante.Les situations s'enchainent, les personnages se dessinent, une banane fait figure de leitmotiv quand tout semble recommencer au final par la scène initiale. Mais rien n'est jamais pareil, ni le contexte, ni les humeurs...Le "même" et son double tricotent sans cesse la poésie des corps qui se livrent à cet exercice périlleux: ne jamais faire la même chose tout en répétant, reproduisant les gestes ou attitudes qui feront un spectacle chorégraphique. C'est drôle, décapant et avec beaucoup de distanciation, de recul face au sujet. Tout se joue devant nous, en empathie avec ceux qui tentent souvent l'impossible: être dans le neuf, le renouveau; la surprise et le déroute!On recommence, on repart à zéro, on met met les pendules à l'heure et la musique borde le tout de ses accents insolites On y chante aussi, à l'envers, le corps renversé, sans jamais tourner en rond, plutôt en spirale ascendante dans un rythme de comédie humaine riche en rebonds, ricochets, unissons et solos dignes d'un bon divertissement intelligent, mêlant les genres, les disciplines et les états d'âmes et de corps! Qui "même" me suive!

Au Théâtre du Rond Point jusqu'au 19 Février

jusqu'au 19 Février  au Théâtre du Rond Point