jeudi 25 janvier 2024

"ANGST": du fil sonore à retordre pour cette "anatomie de la chute" !

 


Performance autour du fil et de la peur

 Marchant au-dessus du vide, réalisant des sauts incroyables en risquant à tout instant de chuter, l’acrobate risque sa vie dès qu’il performe. Lorsque le corps fait face à un danger, l’esprit se réfugie derrière la peur. L’aborder entre artistes de cirque, transgresser ce tabou, permet d’explorer cette émotion fondamentale de notre humanité, présente en tous lieux, de tout temps, chez chaque individu. Celle qui peut nous sauver la vie comme nous pousser droit dans le mur ! Sur scène, confrontant la parole et les corps en action, Lucas Bergandi et Clément Dazin jouent avec les frayeurs du public, avec les leurs en tant que fil-de-fériste et jongleur, mais aussi celles qu’ils ressentent au quotidien. Si la peur fait résonner en nous l’écho d’une mort possible, la joie éclatante du circassien sur son fil semble clamer qu’elle éveille tout autant l’envie de vivre.


 Entrée en scène d'un jeune homme décontracté en apparence: mais ce prologue nous dévoile ses angoisses d'artiste pourtant habitué depuis 24 ans à exercer son métier! Il jongle en commentant d'une voix douce et feutrée les recettes de ses secrets de fabrication de jeu. Les balles sont légères, épousent son corps bien ancré, le poids et le centre de gravité mobilisés pour un bel équilibre. Comme son complice qui le rejoint. Félin pour l'autre, les voici devisant sur le métier tout en intégrant le dispositif, agrès et praticable du "fil". Une discipline de fer, un apprentissage où la répétition, l'endurance, la pugnacité sont de mise. Pas d'improvisation ni d'aléatoire dans l'exercice de cet art du vide. Maitrise et contrôle constants sont mobilisés. Funambule, homme de l'air sur la brèche sans cesse. Pour le meilleur d'un dialogue haut perché comme deux oiseaux qui devisent sans se diviser. Le risque est constant et l'accident arrive..Chute à l'appui. Rude, au sol, sans tapis: feinte, leurre ou réal incident corporel? Le doute s'installe...Et cela fait l'objet d'un bel exposé sur le mécanisme organique qui se déploie dans cette situation: l'anatomie d'une chute! Du bel ouvrage, tendre et haletant, palpitant: de la danse du fil qui glisse, recule, patine, fait des double salto sans effet de performance gymnique. De l'imagination dans les corps pour rendre ce spectacle au delà d'une simple dimension circassienne. Des "fils d'aplomb" sonorisés en herbe en quête d'équilibre-déséquilibre constant pour brosser un tableau mouvant et périlleux de deux artistes en quête de danger: même pas peur! La réverbération du son du fil confère au spectacle des vibrations, résonances, fréquences pour l'oreille interne qui dirige toutes les opérations de stabilité. C'est le public qui tremble et frémit à l'envi, se libère en éclatant de rire même quand les situations des deux protagonistes sont incertaines. La complicité, la solidarité de ce duo soudé est fondamentale, naturelle et rend ces deux interprètes sympathiques et proches.


Lucas Bergandi et Clément Dazin se rencontrent en 2009 au Centre National des Arts du Cirque où ils étudient ensemble durant trois ans. En tant qu’acrobate et musicien, Lucas Bergandi collabore ensuite avec diverses compagnies sur des projets en danse, arts du cirque ou de la rue et se confronte un temps à l’intensité et l’exigence du travail au sein des Théâtres de Variétés allemands.

Puisant dans l’expérience de diverses pratiques – danse, théâtre gestuel, jonglage, gymnastique, Clément Dazin conçoit des spectacles de cirque faisant fi des frontières entre disciplines. Il s’intéresse depuis quelques années à la place du texte et de la parole dans ses créations, souvent inspirées de thématiques contemporaines.

En 2016, il fonde sa compagnie, La Main de l’Homme, à Strasbourg. Très active localement, elle présente également ses spectacles dans les grands festivals internationaux, de Rio de Janeiro à Taipei.

Au TJP jusqu'au27 Janvier 

A la MAC de Bischwiller le 30 JANVIER 20H

mercredi 24 janvier 2024

Solène Wachter : "for you/ not for you" : une technicienne de surface de réparation sur le ring.

 


Solène Wachter F
rance solo création 2022

FOR YOU / NOT FOR YOU

À travers un dispositif bi-frontal, Solène Wachter fait le choix de diviser son public en deux. En entrant dans la salle, on choisit son « camp ». Le solo se déroule alors entre les deux publics, dans un constant changement d’adresse, sans recherche d’équité. Ce jeu du caché-montré, du visible ou non, de basculement d’un personnage à l’autre, guide le regard du spectateur dans un zapping de mouvement presque cinématographique. Passant d’une danse virtuose à une danse frénétique de type concert, le dispositif peut basculer à tout moment. Danse, lumière et musique, tout est réalisé en direct et à vue et cette « machine à spectacle » que la chorégraphe a développée invite les deux groupes de spectateurs à devenir lecteurs, acteurs, alliés et parfois même décor de cette performance.


Qui est-elle cette femme vêtue autant à la rockers qu'à la catcheuse de choc. Pantalon bordé de paillettes d'argent, raie au milieu épinglée également argentée, cheveux longs roux et regard effrayé? Elle mesure, trace son territoire de jeu, balade deux énormes néons comme barrières de scène mais aussi projecteurs de lumière. Comme un ouvrier laborieux mais méticuleux, précis, opérationnel. Curieuses attitudes de cette femme forte et bien charpentée en autant de mouvements abruptes, secs, sectionnés, fragmentés: machine de guerre infernale, robot programmé, opérationnel, efficace. Elle fait sa propre régie, rythmée par un métronome intérieur qui semble ne jamais quitter ses déplacements. Décision, intention, direction! Tout est calculé, millimétré dans sa gestuelle tirée au cordeau. 


C'est impressionnant dans cette arène où le public lui-même face à face, se regarde, s'observe à loisir sous les feux de la rampe qu'elle dirige, conduit, appelle de ses voeux. Tonique, ferme et déterminée dans ce jeu où se confondent chanteuse de rock ou catcheuse en préparation de show. Elle ose le mime sans autre procès, façonne l'espace en architecture , nombre d'or où le corps se révèle mesure et machine de guerre. Femme-canon comme dans les espaces forains d'antan, femme objet mise en espace singulier, sur mesure. Elle n'hésite pas à franchir les frontières de la proximité avec le public, se glisse entre les sièges, nous interpelle dans nos attitudes de regardants, spectateurs de ses tribulations et pérégrinations. Un exercice de style jamais vu, source de questionnements. Elle va droit au but et ne se ménage pas. Les pas arpentant la superficie du plateau pour mieux trouver sa place, son endroit , son milieu .Parmi les cris d'une foule lointaine, les ovations d'un public impatient qui la booste et la stimule. Sur le ring, dans la fosse aux lions où dans l'arène d'une proche corrida. Solène Wachter en dit long sur le parcours préambule au spectacle: s'installer, prendre place et séduire dans une efficacité intelligente et bien dosée pour le meilleur d'une ambiance à mi chemin entre la vie et la mise à mort. Podium, ring ou scène de rock pour tremplin ou tarmac de prédilection....


'A Pole Sud les 23 et 24 Janvier dans le cadre du festival "l'année commence avec elles"

Nach: "Elles disent" et en disent long......


Nach
Nach Van Van Dance Company France 4 interprètes création 2022

Elles disent

Venue à la danse par le krump, Nach déployait dans ses premiers solos de puissantes et charnelles danses de solitudes. Dans cette pièce de groupe, avec Adelaïde Desseauve, danseuse inspirée de krump, Sophie Palmer, danseuse de flamenco et Manon Falgoux, danseuse contemporaine, la chorégraphe compose des récits de corps singuliers d’où jaillissent des secrets, des révoltes, des extases. L’énergie du hip-hop et des danses urbaines est là, mais au milieu de silences, de sons, de souffles et de râles. Avec Flora Detraz et Dalila Khatir en soutien et conseil pour les parties vocales, la chorégraphe ose l’indicible, le cri, l’onomatopée. Elles disent emporte les esprits, parfois strié de doute ou de peur dans des corps de femmes prônant la force dans la différence, l’autodérision et le désir sans culpabilité.


 Quatre feuilles d'un trèfle qui porterait bonheur, plaisir, ravissement. Les quatre interprètes que façonne à sa guise Nach pour ce quatuor désopilant nous conduisent du pur krump en entrée, prologue ou antipasti, à une belle critique caricaturale des simulations spasmodiques d'un orgasme collectif de femmes en pâmoison. Drôle, clownesque et décalée, la pièce signée Nach conduit à brosser quatre portraits singuliers de corps émus par des personnalités bien campées. A l'identité gestuelle personnelle et revendiquée. Elles sont toutes quatre semblables et singulières.L'une telle Joséphine Baker excelle en mimiques, grimaces et autres postures, attitudes à l'africaine, courbée, en dedans, les épaules retroussées.L'autre plus décontractée simule la nonchalance, en short déchiré comme il se doit. L'une d'elles échevelée à souhait devise en autant de charades, virelangues ou jeu de mots à fleur de lèvres, susurrés ou chantés. Du punch, du tonus une heure durant sans fausse note ni faiblesse. Déterminées, assurées, fortes et solides créatures pour incarner la pensée en paroles et mouvement de Nach. Qui signe ici une oeuvre haute en couleurs, sons, émissions vocales de toutes sortes.


Divertissement grave et profond sur l'image des femmes qui parlent des femmes et les proposent comme icônes jubilatoires de la condition féminine. Enrichie sur le plateau par un jeu scénique inventif et surprenant, une gestuelle tétanique et proche de la folie pour stigmatiser les comportements dits "hystériques" ou compulsifs des femmes qui frôlent la divinité. La statuaire des corps mêlés est fluide et changeante , l'esthétique de ces énergies qui s'enchevêtre fort réjouissante. Les regards s'aiguisent, la "scène de la folie" de cette femme envoutée est sidérante. Quatre interprètes pour quatre facettes de Terpsichore en émoi, tant les gestes, les déplacements et autres surprises nous entrouvrent les portes d'autres possibles. Femmes, je vous aime et vous respecte sur ce plateau tout blanc, vierge d'histoire ou de récit pour ne plus laisser parler que les corps en mouvement.

A Pole Sud les 23 et 24 Janvier dans le cadre du festival "l'année commence avec elles"