vendredi 2 février 2024

"Danser avec Duras" l'envahissement de l'être : effeuiller Marguerite.Effleurer le rapt, le ravissement dans un pays imaginaire.

 


Thomas Lebrun
CCN de Tours France solo création 2023

L’envahissement de l’être (danser avec Duras)

Depuis plusieurs années, Thomas Lebrun écoute avec ravissement un grand nombre d’interviews radiophoniques de Marguerite Duras enregistrées sur plusieurs décennies dans les « Grandes Heures », collection d’entretiens par l’Ina et Radio France. Elle y parle de l’écriture de ses livres, de ce qu’elle ressent, des sensations que cela lui procure. C’est de cette émotion qu’il s’agit. De l’envahissement de l’être, de cet état si particulier, né de l’abandon dans la danse ou dans les mots. De cette complicité inédite est née une pièce rare, où les mots de l’écrivaine, sa voix, les matières sonores extraites de ses films, de ses chansons, se conjuguent avec les gestes d’un danseur inspiré. Cette danse précise, habitée, fantasque et bouleversante, nous plonge dans l’univers de Marguerite Duras sans jamais laisser de côté celui qui l’incarne, Thomas Lebrun.



« Il y a de la confidence dans ce projet. Il y a le sens que l’on donne à l’écriture, à son identité même, à son partage. Le sens d’une longue traversée que la danse permet au corps. Un corps en perpétuel changement, qui vieillit… Qui cherche autrement le ravissement du geste. »

Danser Duras c'est faire entendre sa voix sur les ondes, voix douce et tendre à l"opposé de ce que l'on pourrait croire de ce monstre, cette bête démiurge inclassable de la littérature. Pour exemple en prologue du solo de Thomas Lebrun, un extrait d'une émission de Bernard Pivot qui l'apostrophe de ses diatribes mercantiles à propos du succès commercial de son dernier roman "L'Amant". Elle y répond sereinement, perdue, égarée, confuse presque de devoir obéir aux lois du marché. Puis le danseur de corde s'émeut, se meut, thorax, plexus offerts, les bras en croix dans sa tunique souple et large, de noir vêtu. Les gestes précis, harmonieux, virevolte légère, gracile et ondoyante. Hommage à la beauté des paroles où Duras confie qu'elle danse, sait le faire et le revendique. Les textes choisis par le chorégraphe égrainent le spectacle de leur musicalité, fantaisie et secrets, confidences multiples d'instants de vie: l'enfance au Vietman, Saigon, les enfants que sa mère gardaient généreusement chez elle. Des compagnons de jeu, simples de la même classe sociale, ces "pauvres blancs" colons et vivant en vase clos. La voix off se délivre comme dans les films de Duras, borde les gestes, les fait sourdre et naitre du corps du danseur. Sobriété ou sobre ébriété que ce solo intempestif et solitaire. Le personnage est multiple et revêt bien des facettes de l'autrice: japonaise en kimono, perruquée à la geisha, porteur de panneaux publicitaires touristiques qui illustrent les étapes joyeuses du parcours géographique de la femme vagabonde, instable, déséquilibrée. Saigon, Monte Carlo, Duras bien sur et son vin de garde à vous! S'enivrant de mots, de sourires sur les ondes des émissions de radio dont s'est nourri le danseur pour posséder cette femme fleur qu'il effeuille à loisir. Les pétales de l'amour, de la passion, de la nostalgie comme pages d'un roman fantôme, à tourner à loisir. Comme les voltes du danseur sur le plateau. Des vêtements suspendus, enveloppes vides et désincarnées comme toile de fond, des notes de musique célèbres de Hiroshima mon amour, des références aux films tournés par cette amoureuse et traqueuse du temps, du montage . Les espaces tracés par Thomas Lebrun s'ingénient à partager cette fiction narrative , gestes au delà des écrits, des sons et résonances des paroles de l'autrice. L'empathie est forte avec ce porteur de messages directs sans fioriture comme l'écriture de Duras. Des silences, des ponctuations pour respirer la prose, pour nous "ravir", nous capturer et captiver, le temps de ce voyage sur les terres durassiennes. C'est en véritable Marguerite, attifé de ses vêtements classiques et peu "sexy", lunettes larges sur le nez, que Thomas Lebrun ose incarner l'artiste. Assise et rêveuse l'esprit ailleurs, le corps reposé. Sans doute par une sobre ébriété, douce et joyeuse, perceptible dans le ton de son émission vocale. La voix est lointaine, changeante, l'inspiration toujours présence même dans les bons mots ou calembour que se permet cette démiurge du roman, du cinéma. On sourit, on rêve on s'embarque dans ce navire ou l'on chante moderato cantabile sur des petits chevaux d'un manège à Tarquinia. La littérature se fait danse, le solo s'achève dans les lumières de Françoise Michel, aux côtés du chorégraphe, complice de son univers secret, discret, jamais étouffant ni envahissant. L'extrême délicatesse de la signature de Thomas Lebrun, en écho aux propos de Marguerite. Une complicité subtile, en filigrane, en pointillé, une danse résolument dépouillée, dynamique, pleine d'une énergie contenue ou débordante. Au seuil de l'hypnose, du calme et de la gourmandise de Duras: les recettes sont bonnes dans les fous rires de ce personnage à découvrir à travers son identité fantasmée par le danseur. Sa présence scintille, virevolte, éphémère papillon de nuit dans le jour naissant au crépuscule des petits matins à potron minet de Marguerite. Celle qui métamorphose l'interprète, le ravit de sa coquille, de son enveloppe pour l'expédier au lointain dans des paysages exotiques chers à Duras. Un moment de grâce à partager en toute intimité. Dans un grand respect, une pudeur ourlée d'humour, de joie, de doute, d'humanité. La Donna Dieu é mobile.
 
A Pole Sud les 1 et 2 Février

jeudi 1 février 2024

"Cadela força – trilogie Chapitre I – La Mariée et Bonne nuit Cendrillon" Carolina Bianchi / Cara de Cavalo: la belle au bois dormant hallucinée.

 


La Mariée et Bonne nuit Cendrillon sont une vertigineuse entreprise : dire les violences sexuelles et les féminicides, en questionnant la persistance des non-dits autant que les possibilités du récit. Celui, par exemple, de la mort de Pippa Bacca, artiste italienne violée et assassinée en Turquie en 2008 durant une performance itinérante. Dans une forme hybride, qui emprunte tant aux codes de la conférence qu’au tableau vivant et au rituel collectif, Carolina Bianchi et sa compagnie convoquent les abîmes du présent et l’histoire culturelle pour mettre au jour une mémoire de la violence. Profondément marquée par le silence collectif et l’invisibilité des victimes, la jeune Brésilienne puise dans les références littéraires et cinématographiques pour faire du réel sa matière. Pour cela, elle n’hésite pas à s’abandonner, sous l’effet de la « boisson du violeur », à la fragilité et à l’impuissance. Dénonçant les crimes dissimulés dans les plis de l’histoire, interrogeant la façon d’en parler, ce spectacle à la beauté radicale est une tentative : celle, en dépit de tout, d’allumer une lumière dans la plus grande obscurité.

"Lamariéeiramal"

La mariée ira mal: de gauche à droite le palindrome est fort...Roma Amor, de même! Car il s'agit ici de tout sauf d'amour même si l'histoire qui sou-tend le récit est celle de deux femmes performeuses qui aiment et défient le temps et l'amour. Carolina Bianchi, de blanc vêtue comme un cowboy féminin se livre devant nous au périlleux exercice du conte: en prenant la parole, seule en bord de scène, assise derrière la table du sacrifice. Ce sera  l'élue du soir pour ce sacre du printemps singulier où les barbares percutent autour d'elle. L'histoire du périple osé et incertain des deux jeunes plasticiennes est débordante de danger, de risque et les frondeuses abordent en robe de mariée, la traversée de l'Europe de l'Est en auto-stop...Le véhicule du mal, de l'angoisse en fantasme récurent. Alors que le texte défile sur un écran, traduction fidèle des mots de l'actrice, l 'intrigue devient triller, haletante, à suspens. Le meurtre d'une des deux protagoniste, Pippa Bacca, tuée et violée lors d'un bivouac sur les routes maudites est la solution finale: à leurs ébats provocateurs et naïfs, innocents à la fois. Un carrosse citrouille comme un corbillard pour une Cendrillon réduite en cendres et oripeaux de peau.La "performance" osant tout comme il se doit dans la définition et les exemples de femmes performeuses dans le monde: Gina Pane, Marina Abramovic pour citer les plus reconnues. 


Sorte de lec-dem, conférence gesticulée, le spectacle palpite, avance à force d'images, de paroles crues et nues. L'autrice-actrice en vient devant nous à absorber le verre empoissonné des victimes de viol: potion magique infernale qui la plonge dans le sommeil et les rêves: ceux qu'on rêve d'effacer alors que l'on ne s'en souvient plus. Cela ressemble aux performances de l'iconoclaste Angelica Liddell, artiste espagnole (auteure, metteuse en scène, actrice, performeuse) avec entre autre son spectacle : Maldito sea el hombre ...Il y a de la sororité entre elles.Dénoncer, performer, s'adresser au public directement sans concession le temps d'un show remarquable plastiquement. La dramaturgie borde les récits quand on passe de l'autre côté du miroir, derrière l'écran.Sept personnages arpentent la scène, autour d'un véhicule parqué: le tombeau des corps sacrifiés par le viol, la cruauté faite aux femmes parce qu'elles sont femmes et victimes "consentantes". L'actualité des propos fait qu'on entre en empathie directement et que les images très dansantes d'un univers pervers et tragique fonctionnent d'emblée. La carrosserie de la voiture comme un habitacle pour un corps alangui. Frissons, dégout, stupeur, angoisse pour le spectateur qui découvre les horreurs qui ne sont pas du cinéma. Malgré les nombreuses références iconiques kiné-matographiques de cet opus sans dieu. Question récurrente dans le texte; qui suis-je sinon mon Dieu. La réparation des corps souillés, humiliés se fait vision onirique d'un cimetière à ciel ouvert où les corps gisent, dépouilles, momies ou femme envoutée, endormie. C'est le groupe mouvant et dansant qui accompagne ces funérailles absurdes qui enveloppent les chairs déchiquetées, meurtries à vie. 


Anatomie d'un viol.

Bourreau et victime sur la sellette. Une endoscopie à fleur de vagin, viol par une caméra intrusive comme une pénétration intérieure d'organe sensible outrageuse d'un gynécologue pervers. Des images en sus de cette coloscopie vaginale.Des fleurs sans les couronnes pour célébrer dignement la mort subite.La reconstruction impossible des élues sacrifiées au ban de la force des mâles abusifs. Le spectacle est un vrai film surréaliste aux images empruntées à Greenaway, Bunuel ou autre Dali fantasque. Sauf que ce sont des femmes ici qui s'emparent du sujet pour en faire un manifeste sur l'art et le corps et que cela impacte fort sur nos émotions, sensations et sentiments. A terre les dépouilles veillent sur le souvenir et la Belle au bois dormant s'éveille tenant à peine sur ses jambes, les yeux révulsés.


Transportée par ses pairs, tribu, meute dansante sur l'autel du sacrifice. Un spectacle de toute beauté et grandeur qui fait ricocher le leurre dans la réalité, le fantastique dans le banal de l'agressivité des hommes envers les femmes. Chapeau les artistes pour ces heures passées en leur compagnie hérissante, dévastatrice , sauvage comme l'humaine condition en proie à ces instincts les plus veules. .

Au  Maillon jusqu'au 2 Février

mardi 30 janvier 2024

"La langue de mon père" : pas dans sa poche ! Pas une "turquerie" de Sultan...

 


L’autrice, metteuse en scène et actrice Sultan Ulutas Alopé est née à Istanbul d’une mère turque et d’un père kurde. La pièce est inspirée de son propre parcours : une jeune femme arrivée récemment en France fait une demande de permis de séjour. Elle se saisit du temps de la procédure, durant lequel travailler lui est interdit, pour faire ce qu’elle n’avait pas osé jusqu’alors : apprendre la langue de son père − longtemps illégale en Turquie. Au travers de cet apprentissage, elle exhume la honte d’être kurde, inconsciemment ressentie pendant l’enfance et l’adolescence. Que produit le racisme dans l’intimité des êtres ? Peut-on dissocier la violence au sein d’une famille de celle de la société dans laquelle elle s’est construite ?


Pas de langue de bois, ni de langue au chat mais une langue bien pendue dans ce monologue ferme et déterminé de Sultan Ulutas Alopé. Un tendre manifeste pour défendre, découvrir et magnifier les sons, la syntaxe de sa langue maternelle qu'elle n'a jamais pratiquée. Un exil linguistique à l'envers, à la renverse qui bouscule et bascule dans l'identité salvatrice: se connaitre enfin, être reconnue pour ses origines en les portant haut et fort. Ce qui n'était pas le cas dans son pays, la Turquie où être kurde c'était être terroriste ou animiste...Ce petit bout de femme qui se raconte, celle d'y à quatre ans déjà et qui n'est plus la même ici sur scène, conte à son père, à son public en les désignant chacun par un "tu" universel. Elle est seule sur le plateau.Une chaise pourtant évoque l'absence du père, celui qui apparait et disparait de la vie de famille à son gré. Trois soeurs, une mère restent alors au foyer et cela devient "naturel", normal. Quand ce dernier revient de ses escapades inconnues, c'est la distance, puis le naturel qui revient au galop. Loin d'une autobiographie, plutôt une "autofiction", ce récit théâtralisé et mis en scène séduit. Autant par l'accent de cette jeune femme aux longs cheveux noirs que par ces moments incongrus de sa vie: celle d'une exilée qui apprend la "langue de son père" à l'étranger; histoire de déculpabiliser cette situation de paria sur son territoire, et de passer le temps utilement lors de son long séjour forcé par les circonstances juridiques et politiques de l'administration. Elle est frêle, autant que forte, timide ou réservée, autant que volubile et généreuse.


Elle s'éclate en évoquant une des conquêtes de son père en dansant comme un diable animé de bonnes intentions. Se régale le temps d'évoquer son destin de façon "légère" autant que grave. Pas simple à vivre "la honte" d'être kurde et de devoir le cacher. Mieux que sa mère qui le clame haut et fort alors que ce n'est pas son origine à elle! Jolie scène où l'actrice-auteure dévoile ses talents de cachotière, de dissimulatrice pour survivre à son statu. La prestation d'une heure, solo ou monologue passe la rampe et elle communique malicieusement sans caricature ni pathos, sa condition de femme qui cherche à se trouver, ici et maintenant en toute légitimité: son identité en poche, pièce maitresse de cette performance, entre récit et fiction, entre "document sociétal" et écriture théâtralisée. Gestes et déplacements précis autour de la chaise focale, partenaire, plaque tournante et pivot de sa gravité. Un corps précieux qui chante la vie, l'optimisme, la proximité des cultures sans enfreindre les lois de l'hospitalité: celle qu'elle adresse au public en toute pudeur et modestie. Tirer sa sa langue du jeu sans la tirer au public; un bel exercice de style...Sultane, reine, dirigeante de sa vie, souveraine en son pays comme l'étymologie de son prénom. En état se siège pour des assises paternelles et maternelles d'une grande rigueur distancée.


 Sultan Ulutas Alopé a grandi à Istanbul, où elle a été formée au métier de comédienne à l’école d’art Kadir Has avant d’obtenir un master en Film et Art dramatique. Arrivée en France en 2017, elle se forme à l’École normale supérieure de Lyon − Études théâtrales − et suit la formation du Conservatoire national supérieure d’art dramatique de Paris en tant qu’élève étrangère. La Langue de mon père est son premier spectacle en tant qu’autrice et metteure en scène.
 


Au TNS jusqu'au 2 Février