lundi 19 février 2024

Fanny de Chaillé: "le choeur: un atout pour ses "'universités".....A cappella et sans filet.

 


Petite histoire, grande histoire

L’Université de Strasbourg accueille Fanny de Chaillé en résidence d'artiste de décembre 2023 à mars 2024. Ce projet interroge les enjeux de l’archive, du document, de la copie dans le spectacle vivant, outils de travail essentiels des œuvres de la chorégraphe, performeuse et metteuse en scène, notamment dans trois pièces récentes : Désordre du Discours (2019), Le Chœur (2020) et Une autre histoire du théâtre (2022).Il s’agit d’appréhender comment le travail artistique permet de porter un regard nouveau – délinéarisé et dé-numérisé – sur l’archive ou le document, et comment ce matériau permet de construire de nouveaux récits, tracer des horizons critiques entre passé et présent.Cette résidence se déploie autour d’un axe théorique qui prend la forme d’un cycle de conférences, en présence de l'artiste, sur les liens entre histoire individuelle et histoire collective, un axe pratique organisé en workshops et cellules de recherche par Fanny de Chaillé, et, enfin, un axe artistique avec la représentation de ses œuvres.

  • Le Chœur
    Mise en scène Fanny de Chaillé
    Inspiré du poème Et la rue extrait de l’ouvrage divers chaos de Pierre Alferi (P.O.L.)
    Avec la promotion 2020 des "Talents Adami Théâtre"
    Distribution : Marius Barthaux, Marie-Fleur Behlow, Rémy Bret, Adrien Ciambarella, Maudie Cosset-Chéneau, Malo Martin, Polina Panassenko, Tom Verschueren, Margot Viala et Valentine Vittoz
    Création 2020 Talents Adami Théâtre, à l’Atelier de Paris / CDCN, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
    représentation | lundi 19 février 2024 | Aula du Palais universitaire | 20h30
      

Sur scène, dix comédiens et comédiennes forment un chœur. Une unité. Un corps. Pas de protagoniste identifié ni d’incarnation individuelle, chacun existe dans l’expérience collective. La metteure en scène Fanny de Chaillé fait du chœur autant le sujet que la forme de ce spectacle, proposé dans le cadre de Talents Adami Théâtre. Grâce à ce dispositif déjà expérimenté par des artistes tels que Gwenaël Morin, Joris Lacoste ou tg STAN, elle transmet sa pratique à de jeunes interprètes et interroge avec eux les liens entre le plateau et la parole. Fanny de Chaillé travaille à partir de l’œuvre du poète Pierre Alferi en explorant le poème Et la rue, extrait de son ouvrage divers chaos. Cette écriture, véritable partition musicale, mêle la force du geste politique à la cadence métrique d’un flux poétique. Une forme polymorphe naît sur le plateau et donne à l’acteur une véritable responsabilité : celle du collectif.
Le Chœur

Et ce choeur de battre sans cesse, de croiser des récits qui s'emboitent, s'entuilent à la volée, sans cesse. A coeur joie dans une verve, une tonicité, un punch inégalé. Histoire des deux tours où chacun aurait perdu des membres de sa famille, épopée du colon de vacances qui croise John Lennon et devient la risée de ses interlocuteurs, histoire d'une cour d'immeuble incarnée par une des locataires...Le verbe et le corps en accord, en complicité, en alternance ou dissocié. Il faut les voir, les entendre ces dix comédiens hors pair qui se jettent à corps perdu dans le vide, se donnent et possèdent leur sujet avec engagement et ferveur. Très physique, le spectacle est performance et mise en espace fort judicieusement, distribuant emplacements, positionnements et changements à l'envi. Des mutations et métamorphoses de formes et structures corporelles comme architectures mouvantes à l'appui. Tout bascule, oscille dans le doute, tout se transforme au gré des attitudes, poses et postures pour mieux définir un espace, du mobilier, les interstices, des failles. La mise en mouvement est perpétuelle, riche en surprises, décalages, échos, ricochets. Chacun y tient le devant à tour de rôle, y prend la vedette comme ce médiateur arrogant et envahissant qui tente de prendre le dessus. Mais le choeur veille et joue son rôle, sa mission de régulateur qui commente, répond interroge. De plain pied, cette performance tient en haleine, portée par une meute, une horde disciplinée. Parfois sauvage et délivrée de ses fonctions de tampon, de médiateur. C'est jubilatoire et très professionnel, chorégraphié au cordeau, faisant place nette aux corps "buvards" jamais bavards. Le "portable" présent dans les sons des corps, les poses de selfie et autres repères sociétaux incontournables dans nos comportements d'aujourd'hui. Une interprète d'origine russe y fait un numéro traduit en direct pour nous immerger dans la différence qui bien vite se révèle leurre. Son français y devient impeccable et bluffant. Ces jeunes interprètes font chorus solidaire et intègre, où l'identité est préservée, l'altérité revendiquée dans de beaux textes scandés, rythmés, valorisés par ceux qui les portent, les transportent dans l'espace. La qualité gestuelle travaillée de main de maitre par Fanny de Chaillé, "experte" du dialogue et de l'échange pour bâtir des contrées extra-ordinaires. Simples pourtant en apparence, mais complexe dans la construction. Un plaisir qui ricoche et prend toute son ampleur dans l'aula du Palais Universitaire, lieu atypique, résonant et répercutant le son vivement. Réverbération et résonance de concert. Un choeur plein d'atouts, à cappella sans ornement ni excès, battements et pulsations pour credo. Au final un précipité récapitulatif condensé fait merveille ! On retricote les maillons de la chaine avec délice.

«Être en résidence à l’Université de Strasbourg c’est prolonger dans ce lieu mon travail artistique car je crois aux vertus de la transmission et du partage et que je défends un art du théâtre qui s’appuie sur le regard actif du spectateur, sur sa sensibilité et son intelligence, sans le surplomber. Un art du théâtre sans a priori d’héritages et de sources, avec des artistes qui réagencent des univers, pour raconter autrement, pour renouer avec la puissance de l’ici et maintenant de la scène.

Un art du théâtre qui ne se pose plus la question des disciplines, qui nourrit un dialogue ouvert avec la recherche, les sciences humaines et politiques. Persuadée que la pensée se fabrique dans le lien aux autres, l’université me semble être le lieu idéal pour créer des dispositifs de rencontre et de recherche qui fabriquent des ponts entre différentes disciplines.

S’emparer de textes philosophiques ardus, réactiver une leçon inaugurale ou rejouer une scène mythique de Pina Bausch… Revenir de l’absence de traces, ou au contraire copier des documents très scrupuleusement, je souhaite interroger l’Archive dans la perspective d’un présent de l’expérimentation, et proposer des ateliers de pratique, des conférences, et des journées d’étude afin de faire émerger une série de problématiques offertes autant à la recherche qu’à l’enseignement.»

Fanny de Chaillé

 

Ben Duke, Ballet Rambert: un cabaret inédit : de "Cerberus" à "Goat": un bestiaire fabuleux. Adopte un animal.....

 

DE NINA SIMONE À ORPHÉE ET EURYDICE, HOMMAGE AU JAZZ ET AUX MYTHES. MUSICIENS ET CHANTEURS REJOIGNENT LES SEIZE SUBLIMES DANSEURS DE LA CÉLÈBRE COMPAGNIE LONDONIENNE.

Formé en littérature et théâtre avant de créer la compagnie Lost Dog (Chien perdu), Ben Duke cultive un théâtre dansé au style inimitable, revisitant les classiques dans un esprit très british, où poésie et humour se complètent comme le yin et le yang. On retrouve avec bonheur l’excellent Goat, inspiré de Nina Simone et de sa relation si vivante au public, pour ensuite découvrir Cerberus, nouvelle collaboration entre Ben Duke et le Ballet Rambert, tragi-comédie inspirée des amants séparés par le Styx et de la bête gardienne du fleuve des ténèbres. Une descente aux enfers où on frémit, pleure et rit à volonté.

 Les animaux en majesté pour ce spectacle aux titres très "animaliers", figures et spectres ancestraux, sujets de mythologie, de légende pour une compagnie au titre éponyme. Ben Duke adopte et apprivoise la célèbre compagnie pour en faire une meute, une horde domestique peu traditionnelle, rompant avec des signatures classiques ou de caractère habituelles. Un cheptel rutilant: un chien bâtard, gardien et veilleur des enfers, une chèvre, bouc émissaire. Chasser les mauvaises ondes, s'écarter des tragiques destinées, en faire une fête, un appel d'air salutaire, se débarrasser des poncifs et se nourrir de la tradition du chant et de la voix. "Cerberus" démarre par une séquence troublante où une femme se débat avec un filon, un cordon ombilical empêchant ses mouvements, entravant une locomotion privée de liberté. Belle image troublante et iconique de la servitude.En laisse, capturée, prisonnière, la danseuse s"émancipe cependant en libérant ses liens à l'aide de ses pairs. Le groupe part à sa rescousse dans une danse libérée, tonique, virevoltante. Quelques clins d'oeil à Wim Vandekeybus ou Alvin Aley en filigrane. Les costumes en osmose, noir dominant. 

Quant à "Goat" on plonge dans un univers de music-hall, de cabaret, un Monsieur Loyal aux commandes, micro en main. Il sera le trublion de la soirée, inquisiteur, l'intrusif empêcheur de tourner en rond de cette petite communauté festive. Réunie autour d"une chanteuse sublime et d'un petit orchestre de poche étonnant. Estrade et rideaux de salle des fêtes de quartier pour décor désuet, désopilant. Le ton est donné et le show réussi. Tout s'agite au profit d'une danse fluide aérienne à peine teintée d'embuches. Un magistral solo masculin à l'appui détricote de l'endroit à l'envers les figures et envolées classiques. La voix légendaire de Nina Simone envoute, séduit et porte aux nues l'écriture sobre et tranquille de Ben Duke. Pour le Ballet Rambert, il fallait bien un processus entre tragédie et comédie humaine, légende et histoire vraie. En bonne "compagnie" assurément.

Au Théâtre de la Ville jusqu'au 20 Février

"Locomocion Templar el templete": Israel Galvan: matières à danser!


Une création mondiale par Israel Galván ! Sous empreinte d’architecture de la Renaissance, de Kafka et de Lorca, le génie du flamenco explore ses racines sévillanes, entre résonances et suspensions.

Le grand réformateur de la danse flamenca se réinvente, sous nos yeux ! Avec sa sensibilité aigüe, Israel Galván approfondit la sensation du templar, terme désignant un état de suspension qui précède le mouvement du danseur, le geste musical et la quiétude du toreador. Entouré de deux musiciens et d’une comédienne, le bailaor rentre dans les espaces entre les notes et entre les mots, en dialogue avec les airs traditionnels d’Andalousie. Après s’être imprégné de l’architecture du Tempietto de Bramante à Rome, il offre au Théâtre de la Ville la première mondiale d’une toute nouvelle mouture de son art ! Un bonheur à partager qui vaut bien qu’on remette à septembre son spectacle Seises, initialement prévu en février.

Il fait feu de tout bois, ce démiurge qui revisite a chaque fois les fondamentaux de la danse flamenca pour les porter aux nues. Les transformer, les métamorphoser comme une sorte de mue, de transe-formation toujours im-pertinente. Il apparait sur scène, altier, noble, puissant et s'empare d'un matelas pneumatique: en pantoufles. En opposition totale aux sons et bruits percutants des résonances terrestres du flamenco. Paradoxe qu'il soulève avec audace et quiétude, frappant sur ce sol mou et souple comme à l'habitude. Le résultant est probant: le rythme demeure, la grâce et l'habileté absorbent la matière, boivent les pas et trépas de cette danse, précise, régulière. Le rythme enfle, se déploie et ce sol docile se prête à ses moindres caprices. Son développé des bras toujours aérien, son profil jamais bas. Virtuose en diable blasphémateur. Avec lui, un percussionniste, un saxophoniste pour faire écho à ses frappés de velours, de soie, de respirations. Un rien le transforme; un petit châle rouge autour du cou, un béret de corrida, de toréador irrévérencieux et la chrysalide se fait papillon frémissant. Ses supports varient d'une estrade à l'autre; rond de bois, grille sur laquelle il rappe, frotte, griffe la matière pour obtenir des sons inédits bordant sa danse.  Le matelas devient harpe, un plumeau rose se fait Zizi Jeanmaire.En tunique noire et legging le voici prenant toutes sortes de matériaux comme prétexte à vibrations, pulsations. Une chaise se fait instrument de musique à chatouiller avec délice et humour. Des bottines noires et blanches pour gainer ses chevilles mobiles et futiles vecteurs de sa mouvance. Le regard lointain ou à terre. Une jeune fille frêle et fragile, Ilona Astoul l'accompagne dans ce périple périlleux, conteuse et comédienne aux collants roses: gracile compagne de scène, présente, forte et discrète à la fois face à cet animal humain, hybride entre faune et bête de scène valeureux.Un orchestre fertile en sonorités quasi klezmer, avec corne de brume et autres instruments à vent font corps et graphie sonore. Antonio Moreno et Juan Jimenez Alba aux commandes.Israel Galvan, électrique et magnétique espèce de créature charmante autant que démoniaqie pour cet opus intriguant surprenant. A chaque étape de ses recherches, le danseur incarne, vit et habite son patruimoine, ses racines et son vocabulaire réorganise, invente une syntaxe physiuque et corporelle hypnotisante. En décalage, en rebonds et autres surprises décoiffantes.Un quatuor hors norme, une création aux dimensions hypnotiques et suréelles de toute beauté.

Au Théâtre de la Ville-Abbesses jusqu'au 23 Février