mercredi 21 février 2024

"Ca va bien se passer j'espère" : les trois coups du brigadier. Avis de Passage à l'acte de Robert Bouvier.

 


This is Robert Bouvier, ze directeur euh directOr of ze théâtre de... Newcastle !

« Robert : Je ne vais jamais faire illusion. Ils voient très bien que je suis le directeur du théâtre et non pas le prince Siegfried. Madame Huguenin a vraiment l’air déçue, elle se réjouissait tellement de voir le Lac des Cygnes. Pas sûr qu’elle reprenne un abonnement la saison prochaine. Essayons quelques pas chassés. Ça a l’air de mieux marcher… »

Robert, le directeur du théâtre, décide de monter sur scène en attendant l’arrivée de la compagnie retenue à la douane pour un problème de visa. Rien ne doit gâcher la première de ce spectacle tant attendu par son cher public. Fidèle public d’un théâtre qu’il dirige depuis plus de vingt ans, bravant courageusement les pannes de billetteries, les lubies d’artistes, l’inconstance des sponsors, les exigences des élus. Alors pas question de ne pas lever le rideau ce soir ! N’est-il pas acteur avant tout ?

Il rêvait d’accueillir la grande troupe de ballet du Kirov et le voici contraint d'être le Prince Siegfried dans le Lac des Cygnes, car ô malheur, la troupe est en retard et le directeur du théâtre se voit dans l'obligation de nous faire patienter: le temps d'une représentation fabriquée de toutes pièces devant nous. L'occasion de faire taire Tchaïkovski, d'assécher le Lac pour plonger dans son histoire personnelle d'apprenti comédien. Il n'y a pas d'eau dans la piscine et voilà Robert Bouvier dans un passage à l'acte pas simple. Auto fiction, autobiographie autosuffisance ou narcissisme? Dans un passage à tabac, le voici qui vitupère et démolit gentiment son univers, son monde d'investigation: de comédien, figurant et acteur de cinéma, il décrit, commente, ironise sur la gente artistique que pourtant il dévore des yeux. Son monde, celui de Gérard Philippe qu'il adule, son rêve jouer Lorenzaccio.. Il passe par tous les genres, les rôles, endosse une centaine de personnages célèbres qui ont accompagné sa carrière. Avec enthousiasme, sincérité et verve linguistique. 


Quelques jolis jeux de mots, des situations , répliques et réparties cocasses à propos des uns et des autres que l'on ne citera pas ici. Mis en scène par sa cousine, danseuse et chorégraphe de la "Nouvelle Danse en France" dans les années 1980, Joelle Bouvier, il arpente, sillonne le plateau, déambule, et s'adresse à nous naturel, quelque peu cabotin. Flagornerie et drôlerie pour ce "Directeur du Théâtre du Passage" à Neuchatel. Direction qu'il quittera en 2025 après de bons et loyaux services: servir et flatter les édiles, les spectateurs, la critique et tout le bataclan. Une vie de "chien" bien fertile et cocasse que la sienne. Un peu d'un autre temps cependant...Avis de passage à l'acte pour ce passeur de farces théâtrales et autres chausse- trappes acidulées. Ça s'est bien passé comme convenu et l'on passe au parler "plat" en Suisse avec son accent si délicat. En coulisse ça jase et le passage à niveau se referme sur ce pamphlet bien mené de main de maitre.

"Cette aventure avec Robert fut merveilleuse. Un moment de joie, de rires, de gravité aussi, mais toujours dans la douceur de notre tendresse. " Joelle Bouvier "Là encore le travail est très joyeux". 

À la ville, Robert Bouvier est directeur de théâtre, metteur en scène et acteur pour de vrai. À la scène, il manipule comme personne le récit éclaté, le regard croisé, la mise en abyme, l’humour décalé et l’autodérision dans une création inédite et croustillante qui passe sur le grill sa carrière artistique et les aléas d’un directeur toujours prêt à mouiller sa chemise pour que le spectacle continue… Alors ça va jouer !


Distribution

de Robert Bouvier, Joëlle Bouvier, Simon Romang Mise en scène Joëlle Bouvier, Simon Romang
Compagnie du Passage
, Neuchâtel (Suisse) Avec Robert Bouvier

Lumières Pascal Di Mito Musique et univers sonore Matthias Yannis Babey Musique originale Lucas Warin Costumes Faustine Brenier Décor et accessoires Yvan Schlatter Régie générale Pascal Di Mito Production et diffusion Sandrine Galtier-Gauthey Administration Danielle Junod

La Compagnie du Passage est subventionnée par le Service de la culture du Canton de Neuchâtel, la Direction de la culture de la ville de Neuchâtel, le Syndicat intercommunal du Théâtre régional de Neuchâtel.

Au TAPS SCALA jusqu'au 22 Février

"Almataha": manipulations de rêve. Kleist en émoi

 


Brahim Bouchelaghem
Cie Zahrbat France 3 danseurs + 1 marionnette création 2021

Almataha


Brahim Bouchelaghem, chorégraphe de la compagnie Zahrbat et grande figure de la danse hip-hop et Denis Bonnetier, directeur artistique de la compagnie de marionnettes Zapoï, se sont associés pour créer un monde imaginaire inspiré des mythes grecs du Minotaure ou d’Icare. Véritable voyage initiatique, trois danseurs accompagnent la marionnette Shorty – moins d’un mètre de haut – dans sa quête d’identité et guident le petit héros dans le labyrinthe de ses pensées pour éprouver et faire naître au fur et à mesure les plus beaux des sentiments, l’amour et la fraternité.
Avec délicatesse et prouesse technique, les danseurs donnent vie à une marionnette plus vraie que nature dans ses gestes et totalement crédible dans ces passages dansés. La danse hip-hop incarnée dans un personnage par nature inanimé révèle à la fois la magie et l’empathie des interprètes. Un spectacle familial totalement touchant.


"Étant donné que, dans la marionnette, l'âme et le mouvement des membres sont un, la marionnette est  le « symbole de la nature humaine idéale ». Extrait de  "Sur le théâtre de marionnettes" de Kleist. Alors quoi de plus naturel que de voir d'animer sous les doigts de soi disant "manipulateurs" un petit corps cartonné de dimension réduite. Un personnage à part entière qui se réveille, fait ses exercices quotidiens dans son intimité, à vue. Perché sur des blocs amovibles, constructions changeantes au gré des séquences qui se succèdent. On est touché par cette énergie qui pulse, petit corps perméable imprégné de grâce, poreux à chaque pulsation des mains qui le font se mouvoir. Mains et bras de danseurs de hip-hop donc de corps aguerris au rythme, à la faculté de créer du mouvement sans limite ni obstacle au passage de flux énergétiques. Histoire de Minautore gardant la grotte mystérieuse de la Mythologie de référence. L"atmosphère, sombre, opaque désigne les silhouettes, fait apparaitre dans la lumière la marionnette qui se dessine, bouge, se meut gracieusement dans une rare qualité de fluidité. Des nuages comme décor, la mer comme surface de navigation dans une séquence onirique où Shorty navigue sur sa barque oubien s'élève sur un croissant de lune. Les trois danseurs mimétisent avec cette créature qui leur enseigne l'art du bougé hip-hop en miroir. Ils sont eux malgré tout ficelé à des amarres, cordons qui les empêchent, les entravent dans leur mouvement, mais au profit d'un autre style de mouvance. Trois hip hopeurs bien "couronnés", aptes à adopter ou se faire adopter par un corps-objet inanimé: lui rendant âme et énergie.
Marionnette et danse pour explorer les traces de la mythologie avec humour, délicatesse, tendresse et talent étonnant. L'histoire est simple, toute en objet décrite, incarnée, explorée pour rendre tangible un univers fondateur. Voyage initiatique fort bien conduit et organiser pour faire décoller dans l'imaginaire, autant cette marionnette manipulée par trois danseurs hip-hop, où bercée par un french cancan de vaches suisses, délicieuse touche d'humour sanglant dans cette atmosphère tendre et romanesque à souhait.
 
 A Pole Sud le 21 Février

"Fajar" ou l'odysée de l'homme qui rêvait d'être poète: l'aube-épine, passe-muraille, alambic, filtre, tamis du réel.

 


Fajar signifie « Aube » en wolof, la langue nationale du Sénégal où est né l’acteur, metteur en scène et auteur Adama Diop. La pièce raconte le parcours initiatique du jeune sénégalais Malal, en quête d’identité, qui se sent l’âme d’un poète. Dans la ville chaude et bruyante de Dakar, comment trouver sa voie entre les traditions et la culture urbaine ? Après la mort de sa mère, Malal est assailli de rêves étranges qui le poursuivent dans la réalité, lui révélant un monde insoupçonné. Peut-on franchir les frontières entre les continents, entre les vivants et les morts, entre l’inconscient des rêves et la vie ? Le spectacle est une odyssée moderne faisant dialoguer images filmées, théâtre, art du conte et musique en live
− alto, violon, ngoni et chant. 


Quand le cinémascope prend une autre dimension, c'est au théâtre! Sur un écran 16 neuvième pour fond de scène ou rideau frontal, ce sont des images qui sont projetées au rythme du défilement du cinéma. C'est le mouvement, le montage, le tempo du 7 ème Art qui sont à l'honneur en introduction de cet objet hybride, ce morceau de bravoure artistique, ce "Fajar" au crépuscule naissant de la pièce. Ni prologue, ni court métrage, le film introduit judicieusement le récit autobiographie de Malal, ce personnage que l'on découvre de très près, en gros plan serré ou dans les paysages urbains de Dakar, au Sénégal. Histoire singulière autant qu'universelle pour l'auteur-réalisateur, metteur en scène et comédien, Adama Diop. Tout semble être ici en osmose jusqu'à la musique live qui sonorise le film, dissimulée au départ derrière l'écran. Immersion totale pour le spectateur dans le monde des média multiples ici réunis pour le meilleur d'un spectacle total. L'empathie avec ce trublion de la scène, Adama Diop, entre virtuel et incarnation fonctionne d'emblée. Alors le voyage à travers le temps, le rêve, la réalité opère et l'on saute d'un univers, d'un espace à l'autre avec aisance et compréhension. La musique est loin des clichés exotiques, baroque, classique, interprétée sur des instruments à cordes et à vent, dont une flûte extraordinaire au son râpeux et rugueux. Instants musicaux magnétiques pour propulser celui qui regarde, écoute et vibre au rythme des séquences. 


Des rêves s'enchainent entre scène et écran comme dans une faille, un précipice qui baille et laisse entrevoir des secrets d'existence. Tout est filtré, passé au tamis de la voix de Malal en direct ou différé, en voix off ou face à nous.Un texte mis en scène par son auteur propre pardonne toute omission ou adaptation tronquée. On plonge dans son biotope, sa destinée dans un conte, une narration singulière. Epique et rocambolesque, haletante autant que tendre et raisonnée. Le rituel théâtral permettant ces va-et-vient entre hier et aujourd'hui où semble se perdre Malal. Égaré, cherchant son fil d'Ariane dans une mythologie contemporaine. Les autres compagnons de route seront des femmes, Jupiter sa femme, Marianne sa dulcinée rêvée. Le questionnant, le rabrouant comme un enfant qui découvre les codes de bonne conduite.Marie-Sophie Ferdane, Fatou Jupiter Touré et Frédéric Leidgens pour complices sur la toile, sur le plateau: on fait le pont ou la passerelle pour franchir les frontières du temps et de l'espace, de la couleur ou du noir et blanc.Et le pays, le Sénégal comme unité de lieu et d'action! Exister à tout prix pour tous, pour les migrants suggérés par ces passages de barque, de traine en profil d’icônes passagères sur le plateau.La poésie comme arme de combat, comme surface de réparation de blessures, de déracinement.Somme de musique, d'images, d'acteurs en chair et en os ou portés à l'écran, le spectacle s'écoule trois heures durant comme un long fleuve intranquille: de l'aube au crépuscule du soir...

Adama Diop est acteur et metteur en scène ; Fajar est son premier texte. Auparavant, il a créé Le Masque boiteux de Koffi Kwahulé en 2006 et Homme pour homme, adapté de Bertolt Brecht, en 2007. Le public du TNS a pu le voir dans les spectacles de Julien Gosselin 2666 en 2017 et Joueurs, Mao II, Les Noms en 2020 ainsi que dans Bajazet, en considérant Le Théâtre et la peste mis en scène par Frank Castorf, en 2022. 

Au TNS jusqu'au 24 Février