dimanche 23 juin 2024

(L) Autre: je n'est pas un autre....Les jeux sont faits, carte sur table...

 


MAMCS - Musée d'Art Moderne et Contemporain le 23 JUIN 15H

Après sa création au festival Music Current à Dublin et avant de débarquer au Sound Festival en Écosse, lovemusic présente (L) AUTRE au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg.
Puisant ses inspirations de diverses sources telles que la télévision, le trolling en ligne, la théorie académique et la littérature, (L) AUTRE juxtapose des éclats de colère intenses avec des prédictions mystérieuses d'un voyant incompétent. Pendant ce temps, David Patrick Kelley manie un jeu de cartes tandis qu'une flûte basse est accompagnée de deux voix mystérieuses en arrière-plan.
Dans ce nouveau projet, lovemusic explore le concept de l'altérité - l'état d'être différent et étranger à son identité, étiquetant les individus comme subordonnés et les excluant des normes sociales. Le point de départ de ce projet a été une collaboration avec Sasha Blondeau sur une nouvelle œuvre Autres inapproprié•es, qui fait partie de leur nouveau cycle de travaux "Devenir|s mutant es". En référence à la théorie de Trinh Minh-ha et au concept du Cyborg de Donna Haraway, cette nouvelle œuvre questionne l'identité et la différence. Les œuvres de Neil Luck, Ann Cleare et Bára Gísladóttir explorent des thèmes allant de la représentation aux méditations sur soi et le pouvoir de l'anonymat, tandis que The Hyacinth Garden de Finbar Hosie, à travers des vignettes de The Waste Land de T.S. Eliot, explore la désillusion dans la société dans laquelle nous vivons. 
 

Dans l'Auditorium du MAMCS, c'est la rencontre avec lovemusic que l'on attend: toujours innovante, surprenante, inédite. Un éclairage sur "la transition"et ses processus humains et sonores en introduction de Adam Starke pour éclairer notre lecture de ce programme riche en "différences" et autres formes d'identité et altérité tant menacées de nos jours...
 
Plein feu sur le sujet avec l'apparition de bruits de pas, de crissements joyeux de grillons nocturnes...C'est avec la pièce citée que tout démarre:
de Finbar Hosie • The Hyacinth Garden* • performer, clarinet, viola, e-guitar, electronics and lights (2023)
Quatre petites lampes de chevet comme éclairage intimiste, des sons en ratures, stridences, pincements des cordes, chuchotements de voix: du vrai gribouillage, crayonnage ou coloriage sonore, esquisse à la patte picturale des traits de Cy Twombly . Ca grince, ça s’essouffle, alors qu'un officiant, templier ou devin en chasuble, cartomancier ou voyant, murmure et fait ses plans. Fracas, puis silence pour ce prédicateur de l'apocalypse, espoir ou fin du monde pour celui qui ne resterait pas vigilant face aux remous du monde. De la musique savante sachant mettre le doigt là où ça impacte.

Ann Cleare • eyam iii (if it’s living somewhere outside of you) • bass flute & shadow instruments (2015) :la pièce suivante voit apparaitre Emiliano Gavito, en noir et pantalon doré, silhouette se découpant sur le fond d'images vidéo de nuages passagers sur le ciel bleu. Ils défilent comme les sons de son instrument, soliste, sirène prolongée, amplifiée, entre voix et émission de souffle, interrompu, rallongé en extension spatiales: comme un bourdonnement, une plainte.Crachin et postillon, vols d'insectes en bouche, en boucles obsédantes. Danse et volutes, le son tourne, percute l'espace, se fraye un chemin discret jusqu'à nos oreilles.

Suit, de Bára Gísladóttir • Rage against reply guy, • bass clarinet, violin, cello, e-guitar and electronics (2021)
Des flashs lumineux, une ambiance de fond aquatique et tous sont habillés de noir et tissus mordorés, scintillants:les images vidéo passagères, floues sèment l'atmosphère de furtif, d'éphémère. L'ambiance est lascive en longues phrases musicales. La brutalité, dureté de la guitare, blesse et tranche. Irruption inopinée pour une prochaine cacophonie organisée au flux agressif continu.Les cordes apaisent un instant puis c'est la reprise du chaos déchirant: déflagrations, bouleversements tectoniques à l'appui.
 
L'oeuvre de Sasha Blondeau • Autres inapproprié•es* • flute, clarinet, viola, cello, e-guitar and electronics (2024) s’enchevêtre sans interruption, un appel du saxophone désespéré au diapason de cette évocation de "distinction de soi et de l'autre", position à tenir pour instaurer l'écoute des différences. La bande son très riche défile et cloches et prairies surgissent de ce paysage sonore hors norme
 
Au final, de Neil Luck • Deepy Kaye • performer, viola, cello and video (2018) prend la forme d'un discours, prêche tonique de Emiliano Gavito: conteur qui pose carte sur table, en accord avec les gestes des images vidéo projetées simultanément. Du beau travail synchrone, en cadence, bordant les mains directionnelles à l'écran qui semblent désigner, monter. L'accélération des propos, le jeu de pile ou face de pièces lancées au hasard sur l'écran, fait mouche et touche. Les jeux sont faits? La virulence de l'attitude du porteur de mégaphone en fait un "happy end" percutant, chargé de réflexions sur l'audace d'être soi en ces temps de ségrégation et de "distanciation sociale"...
 
Ce concert éclairant, magistralement interprété par le collectif lovemusic est déterminant et grave, plein de lisibilité poétique autant que politique: celle qui se niche en filigrane entre les portées et notations musicales. Pas de "bécarre" ici mais beaucoup de dièse et d'énergie, de tectonique, d'icônes fugaces, de cartomancie et de hasard qui comme un coup de dés jamais n'abolira la vie.
 
* commissioned by lovemusic, premiere
lovemusic
Emiliano Gavito, flute/performer
Adam Starke, clarinet
Emily Yabe, violin/viola
Lola Malique, cello
Christian Lozano Sedano, e-guitar
Finbar Hosie, electronics

mercredi 19 juin 2024

"Médée poème enragé": engagé....Orpailleuse de toison, médusante Médée, monstre ou femme adulée....

 


Médée Poème Enragé :

Médée aime Jason et ira jusqu’à tuer sa propre famille pour lui permettre de s’emparer de la toison d’or. La radicalité de son amour pour lui – lui qui finira par la trahir – l’amènera à commettre un acte tout aussi radical : tuer ses propres enfants. Jean-René Lemoine nous livre ici une version contemporaine éminemment puissante du mythe de Médée. Il y est question de Médée la « barbare », Médée l’« étrangère » ; de celle qui se fera esclave de Jason, qui se révoltera contre son joug, qui se délivrera de la soumission où elle se tenait prisonnière. Ce mythe ne nous parle-t-il pas fondamentalement de ce que sont les féminismes ?

photo robert becker

Allongé au sol, il-elle gît couverte de son manteau, enveloppe de toile, dos à nous, le crane rasé ou tondu...Une longue robe comme vêtement, soyeuse, brillante, des chaussures à talons ouvertes. Femme, homme, hybride ou androgyne. C'est sans doute à une autre Médée que l'on va se heurter, se confronter ou faire communion. Les paroles sourdent de ses lèvres par le truchement d'un micro amplificateur de son vibrant. Sa voix se fait naturelle à travers un texte d'une grande richesse linguistique, au phrasé recherché, au vocabulaire déferlant. 

photo robert becker

D'emblée l'empathie se déclenche, un processus de complicité étrange se met en place grâce à la proximité que le public entretient de fait avec le comédien. .A l'intérieur d'une cave, sous la voute, rassemblé en U, il vibre dans la tension qui s'installe. Tension des propos et de leur crudité, leur cruauté ou au contraire de leur tendresse.Le personnage est évoqué par toutes ses facette, ses relations avec Jason, son frère, ses enfants qui jalonnent le récit, précis, fébrile, envoutant. Parfois médusée, figée, tantôt alanguie dans des postures suggérant les propos érotiques ou orgiaques , Médée pétrifie, asphyxie, déconcerte mais passionne l'auditoire. Longue silhouette enveloppée de satin de soie plissé, sculpture vivante et mouvante, les yeux animés, vifs, virulents, interrogateurs...


Grâce au jeu très subtil et dosé de Simon Vincent, parfait être androgyne, lisse ou plein de plis et replis de sa robe fanée ou en plissés d'amour. Car c'est d'amour fou et passionné dont il s'agit en ces temps et lieux inondés par un texte proféré pudiquement ou rageusement selon les épisodes de la pièce. Monologue rempli de paysages, d'images très cinématographiques qui lancent et propulsent le spectateur dans des sphères sensibles.On "rembobine", on "accélère" le temps et la course des séquences comme un projectionniste en cabine.Paysages sonores d'ambiance, plage, oiseaux, cris d'enfant comme écrin d'évasion et d'espace mental. Loin des clichés picturaux de Méduse ou autre Gorgones mythiques aux vertus pétrifiantes, notre Médée, humaine, féministe, cruelle et maternelle se livre comme une sacrifiée du destin mais résistante et vindicative. Elle fait "cuire l'oncle, tue sa rivalise, sorcière maléfique mais terrassée par les vendanges tardives de l'amour-fou. Sexe cru et scènes de copulations fort bien évoquées par la plume de l'auteur, lui-même "enragé", épris du personnage.Dans "des nuits de satin blanc" ou des intrusions musicales d'opéras dramatiques, emprunts discrets à Tosca et Tristan et Isolde, le comédien navigue et part à l'assaut de cette furie hors norme qui tient autant de la tendre mère que de la criminelle acharnée.

Un personnage à redécouvrir dans la syntaxe de Jean -René Lemoine qui s'attelle à la tache de ressusciter celle qu'on ne connait que par tranche de vie. Par Corneille entre autre auteur. Dans ce décor nu de cave, mur blanc, escalier en marche comme des reposoirs pour notre anti-héros, objet de cet opus singulier dont la mise en espace d'Hélène Schwaller affirme l'existence charnelle. Attractive, envoutante interprétation d'un comédien taillé pour le rôle, sur le fil, dans le déséquilibre permanent, monté sur ses chaussures à talons, échasses vers le ciel. Un moment de théâtre de chambre, d’alcôve qui fait éclater bien des préjugés et autres considérations au sujet de cette mythologie qui ne cesse de nourrir notre appréhension du présent, de l'actualité. Une pièce souterraine autant que sous-marine au pays des dieux qui nous hantent encore.

photo robert becker

de Jean-René Lemoine, mise en scène Hélène Schwaller, avec Simon Vincent. 

Festival de caves – Théâtre Souterrain à strasbourg le 19 JUIN

 

vendredi 14 juin 2024

"Unruhe", Nolwenn Peterschmitt / Groupe Crisis: le bal des gueux, déboussolé, désorienté, déséquilibré, aliéné...

 


En 1518, une étrange fièvre s’empara de la ville de Strasbourg. Plusieurs centaines d’habitant·e·s furent, en un instant, saisi·e·s d’une maladie qui les poussa pendant plusieurs jours à des mouvements incontrôlés, à une frénésie gestuelle incohérente. Ce que l’on a appelé par la suite la danse de Saint-Guy est au cœur du projet de Nolwenn Peterschmitt, elle-même alsacienne. Que dit l’existence d’une telle manifestation de notre rapport au corps et à l’espace ? Peut-être que, si doué de raison que soit l’humain, il restera une part irréductible de lui-même qui échappera toujours à son contrôle.
 

Au Moyen Âge, chants, danses, rites collectifs, païens et sauvages, ponctuaient l’existence individuelle et collective et contribuaient à souder la communauté. Quelque sept siècles après cette énigme, qu’en est-il de notre besoin de faire groupe, de notre volonté de réinvestir, par la fête et le dérèglement, les espaces publics ? Avec dix interprètes, sur une bande-son où se rejoignent la musique modale médiévale et les tonalités électroniques d’aujourd’hui, la chorégraphe explore tant notre besoin de rites que notre capacité à accepter l’étrange, à dépasser la norme.

Le public est invité au rendez-vous déjà insolite: le terreplein du Hall Rhénus! A quel sport de haut niveau allons-nous assister, tous rangés en ligne sur les marches du parking extérieur...Une jeune femme nous somme de quitter les lieux pour l'écouter conter l'histoire fameuse et fumeuse de la danse des fous de Strasbourg.On l"écoute, en cercle puis elle nous invite à déambuler en toute liberté sur le tarmac d'où l'on va surement décoller. Puis déjà animée de symptômes divergents de dérangement, la voilà qui nous guide en hurlant et courant vers le bâtiment officiel du Maillon. On y pénètre avec curiosité. La grande salle est transformée: plus de gradinage mais une aire de jeu vide, immense, toute noire. A nous de l'investir, marche, démarche collective, participative, incitée par des "barons", meneurs de jeu qui se détachent du public: danse tout azimut comme des Belzebuth de circonstance. 


Le diable va bientôt s'emparer de ces danseurs qui s'improvisent acteurs de cette grande messe, sabbat de sorcière dans des rondes, courses folles, tunnels et autres chenilles, figures collectives et participatives. On se prend au jeu de ces danses folles, histoire de revivre le phénomène d'emprise collective de l'époque évoquée. Ça marche, ça fonctionne grâce au talent de la troupe qui sans forcer la main, provoque la participation de beaucoup d'entre les spectateurs. On peut aussi s'extraire sagement pour adopter un poste d'observation, tant cette foule en délire est fascinante dans son ébranlement spontané. Jouer le jeu sans contrainte et avec plaisir: bouger jusqu'à la transe, hypnotisé par une musique répétitive et omniprésente, envoutante. Le jeu se calme pour laisser place aux artistes au sein du rond de sorcière, arène rêvée pour être observé. Danse de fous qui peu à peu se transforme en hypnose, possession incontrôlée. Assujettis au dérangement, à l'aliénation. Simulation de gestes incontrôlés, de démence, compulsions, soubresauts,les danseurs se vêtissent d'oripeaux dans cette cour des miracles. 


Jerôme Bosch et Brueghel veillent au grain et l'ergot de seigle fait son travail. Jardin des délices ou enfer ou jugement dernier? Une idole se façonne par ses adeptes, affublée de tissus et autres pelures bigarrées.Sur des chaussures-échasses, cette créature chemine au ralenti et semble marotte, totem ou égérie adorée, adulée par la tribu en émoi. Du Charles Fréger, assurément !
 
charles freger

 Petit peuple pasolinien, apollinien, déséquilibré qui bientôt opère une transformation, transmute en horde sauvage, meute animale mal léchée, débridée, animée de désordre mental. Irrespectueuse des lois de la bienséance.On roule, se bouscule, se chevauche sur ce plateau immense. Aux contours délimités de cendres comme pour un futur bucher où brûler les mauvais esprits de sorcellerie. On est bien au pays des fous qui dans une orgie simulée se dévêtissent à l'envi et ruent de plaisir, hurle "ferme ta gueule" pour que tout cela cesse. Charivari, cavalcade et autre carnaval pour rendre vivant ce pan de l'histoire de la Danse de Saint Guy: maladie, ou fantasme, pas de réponse ici. Seule une interprétation singulière et originale, mise en espace et en forme par un collectif de choc, animé d'une énergie compulsive, boulimique, contagieuse en diable. Lucifer aux commandes. L'une d'entre eux s'écroule épuisée, affolée après un solo débridé puis est transportée en cortège funèbre: émotion et rituel sidérant plein de recueillement.On copule,culbute, se renifle comme des bêtes en rut.Sans autre forme de convention ni pudeur.Tout se  calme dans de belles lumières et des faisceaux bordent une sculpture vivante qui se fond peu à peu dans l'obscurité. Le bal est terminé. Les corps épuisés se rendent et se soumettent à la loi de la perte des sens et à l'absurdité de cet épisode encore énigmatique et inquiétant. Des "intranquilles", unruhig" et indisciplinés pour mieux perdre ses repères et vivre une expérience de spectateurs-acteurs, insolite...

"Dansez, dansez" disait Pina Bausch..."sinon nous sommes perdus"...On songe au roman de Marie Frering "Les souliers rouges": guerre des paysans et folie collective de cette autrice proche du Bastberg, colline aux sorcières mythique en Alsace....

danse France COPRODUCTION MAILLON

  Au Maillon  13 juin 2024  14 juin 2024 21:00

  • On se souvient aussi de la "danse des fous, fous de danse" initiée par Mark Tompkins et Degadézo lors de l'exposition: "1518: la fièvre de la danse"en 2018 à Strasbourg au musée de l'oeuvre notre dame

  • pour l'histoie...

https://www.rue89strasbourg.com/strasbourg-epidemie-de-danse-de-1518-143726