mercredi 17 juillet 2024

"Impulls": pull over dance de Farfeloup à la Cour des Spectateurs Festival Off Avignon 2024


 Une maille à l'envers, une maille à l'endroit , il n'y a que maille qui maille pour ce truculent spectacle tout public signé du metteur en scène  Guillaume Carrignon : pull's arte povera pour ces cinq farfelus comédiens danseurs, mines et autres catégories d'interprètes inclassables...Ici tout se forme et se déforme à l'envi dans cette boutique fantasque "Au bonheur des Dames" ou "Bon marché" du pull-over. Rangées, dressing pour rôdeuses à la veille des soldes ou ventes privées. Des couleurs chatoyantes, de la laine moutonnante et que du bonheur. Sentir la matière, caresser la laine à perdre haleine et se retrouver dans un univers ludique et burlesque à foison, serait le credo de cette allégorie du compagnonnage burlesque et humoristique. Presque du Momix, Pilobolus ou Nikolais tant les formes abstraites de ces secondes peaux du quotidien envahissent le plateau. Jusqu'à devenir des formes suggestives; bouches, organes génitaux bien pendouillant...Amas de pulls comme du Boltansky au sol au final après un effeuillage drolatique d'un d'entre eux, de couche en couche. Désir et convoitise de la peau de l'autre qui exulte et séduit. Les peluches qui grattent ou se roulent entre les doigts sont autant de petits détails croustillants qui pimentent la narration suggestive du mouvement. Tambour battant, le rythme va bon train et l'on ne se lasse jamais de cette déclinaison du "pull-over", cet objet du désir vestimentaire des froids pays de cocagne. 


Torsades et tricot au menu, tradition et modernité d'un vêtement de légende qui hante nos armoires. Les pulls s'étirent, dansent font chainette, cordons et autres maillages en tout genre. Ca fait relâche ou entracte , on déguste les excellents choix musicaux et sous les platanes en plein air, la magie du lieu opère à potron minet. Petrits et grands sont comme des pelotes de laine qu'on dévide dans la patience de l'art du tricotage manuel.Cols roulés, bras extensibles comme des prolongements du corps, des prothèses salvatrices pour transformistes. "Impulls", c'est farfelu en diable, salutaire, inventif, hors norme XXL de l'humour dansé, frôlé, caressé dans le mauvais sens du poil : sans irrite ni gratter pour mieux se frotter à la réalité du monde textile qui nous habille.


 

A la Cour du Spectateur jusqu'au 21 JUILLET

mardi 2 juillet 2024

"Lacrima" Christi ....Pour petites mains dans l'ombre: éteindre l'incendie....Martyrs et saintes...Point de suture..sans ourlet.

 


Après la reprise de SAIGON cette saison, LACRIMA est la première création de l’autrice et metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen depuis son arrivée à la direction du TNS en septembre 2023. Une maison de haute couture parisienne reçoit une commande extraordinaire. Pendant plusieurs mois, dans le secret le mieux gardé, une trentaine d’hommes et de femmes vont travailler dans l’atelier parisien, mais aussi à Alençon pour la confection des dentelles et Mumbaï en Inde pour les broderies. Des milliers d’heures seront consacrées à cet ouvrage. Dans un grand récit choral, Caroline Guiela Nguyen raconte ces ouvrières et ouvriers de l’ombre, ces couturières, modélistes, brodeurs au savoir-faire exceptionnel, au moment où leur vie va basculer.


Le secret, la blessure, la réparation impossible d'une femme victime de son savoir-faire, de l'ambition ambiante d'une grande maison de haute couture... La violence faite à une mère, une femme-mère qui se laisse posséder par un mari pervers narcissique... Que de malheurs, que de pleurs inscrits dans la confection d'une robe de mariée de légende. Celle d'une princesse dont le narcissisme se moque bien des conditions de fabrication de son vêtement d'apparat, parade nuptiale d'un jour pour  des milliers d'heures de travail, de labeur, de "martyre". Car ici l'étymologie du mot "travail" prend toute sa dimension: martyre, pénibilité, esclavagisme... D'ailleurs l'une des étapes de fabrication de ce vêtement ne s'appelle-t-elle pas "martyr": patron ou modèle en 3D de l'ébauche des dessins, croquis et autres préfigurations du produit à livrer. Dans les plus brefs délais bien sûr: ce qui met la pression, fait des charrettes horaires, multiplie les embûches et autres questionnements d'urgence sur la facture de la robe blanche: brodée de perles et revêtue de la mythique traine de dentelle d'Alençon, une pièce de musée inestimable au regard de l'art vestimentaire. On apprend beaucoup de détails sur le "métier" de ces femmes laborieuses, ici brillamment incarnées par des actrices "amateures" pétries de présence et d'authenticité de jeu. Aussi bien dans l'action théâtrale que lors de deux interviews radiophoniques sur le plateau: rencontre entre journaliste, spécialiste du projet muséal et ouvrières. Des aveux troublants et déchirants sur la profession, son auréole secrète de fabrication qui deviendra protocole drastique de secret-défense. Rien ne doit filtrer, fuir ou se savoir à propos de cet événement gigantesque et ambitieux. 


Respire...

Atelier de modéliste, de couture au coeur de Paris ou en Inde comme berceau et réceptacle des récits, des histoires qui s'enchevêtrent comme des fils de couture de la dentelle légendaire. Éthique et grande histoire post-colonialiste sur le travail fait à l'étranger par des petites mains exploitées, torturées jusqu'à la cécité, maladie chroniques du métier de couturière, ainsi que le souffle et la respiration atteinte par l'apnée de la tension. Les inspections, contrôles de santé, médecine du travail y sont superbement vécus et interprétés par une comédienne Natasha Cashman qui endosse également le rôle de psychologue psychiatre auprès de l'héroïne Marion.  Brodeurs artisans au coeur du sujet, responsable de la direction artistique, inventeur et designer de mode hystérique: beaucoup de vrais personnages comme dans la réalité qui s'affrontent, se démembrent, rivalisent ou se détruisent par l'ambition et l'égocentrisme individualiste. La transmission au coeur de l'opus évoquée par les témoignages de nouvelles et d'anciennes dentellières: un métier qui disparait dans le secret, sans relève. La documentation sur la profession est sans cesse éclairée par le texte, la mise en scène la dramaturgie signée Caroline Guiela Nguyen: un espace qui change, se transforme au gré des séquences "cinématographiques" très proches d'une écriture de scénario pour séries. Tout commence d'ailleurs par la fin tragique de  Marion, cheffe de projet de la maison Beliana. Et tout se déroule pour dévoiler les raisons et l'histoire de ce suicide tragique d'une femme-mère-créatrice-amante. "Responsable" qui doit répondre de tout..Une charge mentale trop lourde à tenir


Le spectre de la rose-des roses: keine Rose ohne Dornen...

L'histoire des membres d'une famille qui oeuvre sous le même toit et viennent polluer l'atmosphère d'attitudes perverses et toxiques. Un drame fatal doublé d'un récit virtuel d'une autre famille: récit similaire à l'autre bout du monde où les secrets de famille tuent, épuisent, affaiblissent et rentrent dans le déni, le mensonge de Rose et Rosalie... Ces mêmes "roses" qui ornent la robe meurtrière et maléfique d'une mariée désincarnée, virtuelle, absente, exceptée par la voix off de cette Lady Di malfaisante... Dans les "points d'Alençon" se nichent des légendes néfastes et si peu d'amour: excepté celui du travail d'orfèvre exemplaire, parfait. De ces "mères courages" martyres et sacrifiées. Ne rien laisser "fuiter" surtout de tout cela pour préserver une icône, une image d'exception du métier et de ses protagonistes. Et les langues de se délier cependant par le truchements des nouveaux moyens de communication à distance: dans cette mise en espace, concrétisés par des images projetées sur écran en direct. Les wathsapp au rendez-vous des confidences, des dénis évacués mais jamais taris par le silence. Le langage des signes ici convoqué par une femme indienne qui se livre dans une gestuelle chorégraphiée au sujet des conditions de travail de son métier. Ici c'est la fatalité, l'acceptation et jamais la révolte ni la rébellion: les enjeux politiques, économiques, la renommée en question. Et ce décor qui évolue, berceau de cette magnifique robe de mariée, "inhabitée" au corps absent, vidée de sa chair, écho transparent et invisible de tout ce qui reste dissimulé au regard, à la mémoire. Alençon comme point de mire, cible et au coeur du récit: actualité, mémoire, muséale et sociétale. 


La musique amplifie le drame, le conduit, le devance dans un suspense inquiétant et tendu.Un "petit chef d'oeuvre" que ce tissu de mensonges et vérité porté par des comédiens "naturels", façonnés par un savoir-faire et être ensemble que seule Caroline Guiela Nguyen sait piloter, engendrer, créer. Comme cette cheffe d'atelier enthousiaste, Maud le Grevellec, porteuse de désirs, de volonté, de fraternité et d'ambition positive! Les costumes comme seconde peau du quotidien ou de la magnificence. Mais prend garde aux apparences: le brillant, les perles sont aussi des larmes amères d'un Kampf, combat perdu d'avance, larmes inscrites dans les entrelacs de la dentelle: pas de frivolité ici mais l'empreinte indéfectible de l'histoire de l'artisanat d'excellence, de rêve, de haute volée qui atteint les mécanismes du drame comme nulle autre vermine ou peste contagieuse. La mort comme issue fatale, la cécité, la fatalité comme sacrifice.

Points de croix et de chainette: instruments de la passion lacrymogène


Et au final, la boucle est bouclée: retour case départ après ce long flashback: coupures, tissage, juxtapositions cinématographiques aux accents de montage et cut propres au cinéma.Un cinéma-théâtre, nouvelle forme d'écriture dramaturgique du plateau. Les "servantes" en tremblent...Et les références sur le monde de la haute-couture au cinéma déferlent: la plus touchante: celle de Wang Bing avec son "Jeunesse-le printemps" sur des ateliers-villes ghettos de couture clandestins en Chine actuelle.

Vous ne porterez plus jamais un costume ou une parure comme avant...... Les plaies ne se réparent pas sans "points de suture"...

Au gymnase du lycée Aubanel jusqu'au 11 JUILLET 17H Au Festival d'Avignon 

Au TNS du 15 Septembre au 3 Octobre


Spectacle en français, avec des scènes en tamoul, anglais, langue des signes

dimanche 30 juin 2024

"Spectres d'Europe": un cocktail de diversités chorégraphiques très étonnant et attachant

 


Spectres d’Europe Pierre-Émile Lemieux-Venne / Lucas Valente / Alba Castillo

Ces silhouettes sont toutes différentes mais elles partagent les mêmes joies simples : chanter à tue-tête sous la douche, danser librement sur leur chanson préférée, savourer les picotements d’un amour naissant... Portrait d’une jeunesse décomplexée qui a soif de vivre, de rire et d’aimer (Sous les jupes). — Quand les spectres s’éveillent, la lumière danse avec les ombres dans un jeu de clair-obscur (Rex). — Le temps file, inexorable, vers un futur hypothétique, sans que l’on ne puisse jamais suspendre sa course. Les Anciens le mesuraient grâce à l’écoulement d’un sablier. Sans doute avaient-ils remarqué que le temps s’apparente au sable : plus on essaie d’en retenir dans sa main, plus il s’écoule rapidement (Poussière de Terre).

Spectres d’Europe fait dialoguer les univers de trois chorégraphes de la nouvelle génération aux styles déjà bien affirmés : la légèreté profonde et communicative de Pierre-Émile Lemieux-Venne (danseur-chorégraphe du Ballet de l’OnR), la danse spectrale de Lucas Valente, lauréat du dernier Concours de jeunes chorégraphes de Biarritz, et les circonvolutions métaphysiques de l’artiste espagnole Alba Castillo. Une soirée en trois actes où se croisent les fantômes des temps passés, présents et futurs.

 Sous les jupes de Pierre-Émile Lemieux-Venne. Rex de Lucas Valente. Poussière de Terre d’Alba Castillo. Créations. Reprise.Strasbourg Opéra 07 juin 04 juil. 2024 Chorégraphie Alba Castillo, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Lucas Valente Costumes Alba Castillo, Cauê Frias, Pierre-Émile Lemieux-Venne Lumières Tom Klefstad, Lucas Valente, Lukas Wiedmer


"Sous les jupes" [ Création ] Pièce pour 10 danseurs. 
Salut les copains: le magazine!
Voici incarné, un univers juvénile, jubilatoire, incandescent de jeunesse, de candeur, d'insouciance. Tout est dit dans ces corps dansant qui oscillent, tanguent et s'expriment sur des "tubes", canons de musique de variété légère, "yé-yé" en diable.Couleurs pastel, les costumes sont au diapason de cette tendresse à fleur de peau: comme au lycée, c'est une photo de classe, un cliché sur la frivolité d'un âge bien porté par les danseurs. Sur fond de drapés de couleurs suspendus au dessus du plateau, flotte une atmosphère de relâche, d'entracte, de pause dans le temps. Hier ou aujourd'hui? Un duo sur canapé plein de douceur, de séduction, d'attraction entre deux êtres, en robe ou pantalon dégenré se construit comme un adage burlesque contemporain. Très beau duo malin, plein d'humour et de légèreté futile. L'amour doux, frivole mais direct : à la Mats Ek dans l'esthétique segmentée, punch et fébrile, animée d'énergie et de détournement de gestuelle. A la Preljocaj par l'intensité des relations entre les êtres.En nuisette rose, en danse traditionnelle du Québec, en trio désopilant, en forme de maillon, de chenille rampante. Saccades et pas traditionnel au diapason.

"Salut les copains" d'abord, les rires et les moments de joie qui dansent d'eux même. Dans des unissons débridées pourtant très strictes dans l'écriture. Encore un duo à la "je t'aime", déclaration d'amour de deux corps aimantés, et cette bande de copains indéfectible se déplace, se joue d'objets mobiliers, chaises ou divan avec hardiesse et exactitude. Glamour déhanché façon comédie musicale ou show style music-hall, la fête est plus que présente et les danseurs excellent dans cette jeunesse innocente. Midinettes ou Claudettes, garçons à l'unisson de la diversité dans le groupe, tout ici respire la liberté de ton. Pierre-Emile Lemieux-Venne se régale à réunir ici une génération pas perdue, porteuse d'enthousiasme et de ferveur solidaire. Un opus riche et généreux qui touche et fait vibrer les corps à l'unisson.

Chorégraphie et costumes Pierre-Émile Lemieux-Venne Musique Les Charbonniers de l’enfer, Muse, Pet Shop Boys, Andrea Bocelli, Mike Brant, Céline Dion, Lesley Gore, Françoise Hardy, Juliane Werding Lumières Tom Klefstad 


"Rex" Création ]Pièce pour 6 danseurs.
Piège de lumière
La seconde pièce de ce programme est d'un autre ton : dramatique, ésotérique, énigmatique: un homme roule à terre en reptations sauvages et virulentes, rapides roulé boulé tonique. Souffrance exprimée sur lit de musique grecque orthodoxe, chant du cygne ou élégie divine. Cinq officiants viennent s'affairer autour de lui et semblent porter sa peine et sa charge. La scène est profondément émouvante et belle dans la semi obscurité. Le personnage est pris au piège de lumière comme un insecte éphémère porteur de mort. La musique se fait vorace et omniprésente puis laisse la place à un solo, une créature de blanc vêtue traquée par la lumière portée par deux danseurs. Poursuite dans le noir, tunnel d'obscurité, de secret, duo de lampes pour corps lyriques portés par l'apesanteur. Visions fugaces en rémanences, très cinématographiques, expérimentales en diable: un ballet mécanique de lumières du plus bel effet esthétique.

On plonge dans l'antre de la mythologie sans le savoir, à tâtons dans l'outre-noir scintillant, aveuglant. Cécité et aveuglement des êtres convoqués à ce rituel funèbre.La danse est fluide , fuyante, éphémère: papillon de nuit, luciole et autres bestioles fantastiques pour créer un univers onirique très poétique. Les faisceaux de lumière balayant l'espace pour servir l'écriture de Lucas Valente au plus près de son intention hors du temps pour une expérience unique et troublante.

Chorégraphe Lucas Valente Musique Emptyset, Rival Consoles, Luke Atencio, Chœur Byzantin de Grèce, Hildur Guðnadóttir Costumes Cauê Frias Lumières Tom Klefstad, Lucas Valente

"Poussière de Terre"[ Reprise ]Pièce pour 15 danseurs.
Le sablier tamise la danse de son plein grès
La troisième pièce de ces "spectres d'Europe" est dans la lignée de l’inouï, du jamais vu , de l'indicible. C'est une sculpture suspendue, sorte de sablier souple dont le vase empli de grès se déverse en filet vivant sur le sol. Le temps suspendu comme une oeuvre de Ernesto Neto: vivante, organique, très présente. Filtre d'amour, élixir minéral qui ponctue la pièce  et déroule en fine cascade la narration. Une femme traverse à l'envi cette douche sèche, passe à travers les gouttes de grès sans y toucher. La danse tamise les corps, rejoint cette atmosphère géologique et s'unit au climat singulier de cette troupe d'hommes quasi nus, lisses, fragiles qui marchent à reculons. Traques, poursuites égrènent l'espace, déplacent6 les corps, bousculent un récit omniprésent de fuite, de fugue incessante. Source de partage, cette clepsydre minérale géante donne à voir et à recueillir un nectar divin dont les danseurs s'abreuvent à loisir.

Peu à peu le sable se répand sur le plateau et les pas des danseurs y tracent et signent des empreintes, des cercles et autres figures de matières picturales ou de gravures. Un solo lumineux y creuse son sillon dans des sillages d'une chorégraphie singulière "signée" Alba Castillo. Figures de nativité archaïque, archéologique, la danse y est pétrie de robustesse, d'animalité. Retour à la terre au final comme au seuil d'un tombeau, d'un cercueil fait de poussières de terre nourricière. Ensevelir les corps pour les préserver, les conserver dans leur jeunesse, échapper au temps et à l'usure dans une roche perméable, poreuse, fragile: le grès, le sable poreux comme la peau du monde qui respire par tous ses pores.

Chorégraphie, costumes et scénographie Alba Castillo Musique Goldmund, Lawrence English, Karin Borg, Bryce Dessner, Brian Eno, Nils Frahm, Jóhann Jóhannsson, Bruno Sanfilippo Lumières et scénographie Lukas Wiedmer