dimanche 29 septembre 2024

"Ouverture": Kaori Ito etTam: un duo extra-vaguant plein de charme.

 


Avec les performances, Kaori Ito cherche la liberté de l’instant présent. Instinctive, elle prend le risque de l’improvisation et tente de se connecter avec le ou la musicien·ne complice et avec les spectacteur·rices.

Parfois, lors de ces moments suspendus et inattendus,​​ elle parle et confie des anecdotes personnelles. Parfois, elle joue de la musique et fait danser le ou la musicien·ne. Parfois, elle lui grimpe dessus ou vole le chapeau d’un·e spectateur·rice.Pour l’ouverture de saison du TJP, Kaori invite Tâm, directeur des Percussions de Strasbourg.Un dialogue vivant et créatif se noue sur scène entre Kaori Ito et Minh-Tâm Nguyen, son complice musical, entraînant le public dans une aventure artistique imprévisible.

Et le duo-tandem fonctionne dès la première apparition des deux performeurs: lui au vibraphone, elle avec sa robe rouge, col roulé, vaste et ondoyante. Deux taches de couleurs sonores et corporelles pour un festin de mouvement. La fluidité des gestes de Kaori Ito, son corps ingénieux qui se glisse dans les failles de l'espace en font un régal chaleureux, visuel en diable. Animal à l'affut du moindre signe chez les spectateurs assis en rond en proximité. Danse d'expression, de sorcière à la Wigman, de buto transcendé.Son visage expressif et plein de mimiques avenantes.Ses évolutions agiles, volubiles, véloces pour ornement efficace d'une danse organique et sensuelle. Le corps fort et tendu pour affirmer cette présence inégalée à ce qu'il se passe. Les enfants, fascinés ou en osmose avec ses reptations, bonds et autres figures non académiques. Danse et percussions ritualisées par un jeu efficace, direct, accessible. Soubresauts tétaniques, épileptiques ou robotiques en diable. Poly-gestuelle magnétique d'une artiste hors pair, généreuse, radicale, partageuse. A l'écoute des sons et bruits que Tam délivre, invente, lui aussi aux aguets.L'ambiance est joyeuse. Les doigts de pieds de Kaori, largement offerts, plantés au sol ou s'emparant d'un fil de chargeur de téléphone portable tout juste sorti à l'improviste d'un sac à main de spectatrice! Corde tendue, étirée, jouant de la souplesse très laxe de la danseuse, araignée de circonstance! Impromptu de génie.Deux compères , voix et électroacoustique sont complices de l'événement.L'artiste impacte le public, l'invite sans heurt ni harcèlement à se mettre en jeu, en mouvement, en contact. Elle"invite", suggère sans forcer ni démagogie à participer, se joindre à la fête. Dans un grand esprit "d'ouverture" au monde, à l'enfance.Au final, une petite séance de respiration collective conduite et dirigée fédère et réunit petits et grands..

"Havre De Grace to Le Havre" Moor Mother: à bon port, salut!

 


CONCERT | PROGRAMMÉ PAR LE PUBLIC

Figure de la création alternative étasunienne, la musicienne, poétesse et activiste Moor Mother explore l’histoire et les conséquences de l’esclavage et de la colonisation.

Pour Musica, elle prolonge son récit réparateur à travers une performance inédite associant le chœur Pelicanto. Son point de départ est son lieu de naissance, Havre de Grace (Maryland), ainsi dénommé pour la ressemblance avec le port du Havre qu’y voyait La Fayette. Au XIXe siècle, la petite ville située sur la ligne de démarcation Mason-Dixon séparant les états abolitionnistes du Nord et les états esclavagistes du Sud fut un point de passage pour les esclaves en fuite.


Moor Mother
, Havre De Grace to Le Havre (2024 – création mondiale)

St Paul est bondé: plus de 270 auditeurs pour ce concert inédit...Allongé, le public constitue une belle marée humaine, relax et conviviale. Sur les pavés, la plage du son, des sons. L'ensemble Pélicanto fait son entrée en cheminant, chaloupant alors que les trois protagonistes sont debout devant nous, tout proches. Le choeur s'avance et pénètre le choeur. Petites percussions de table, clochette, grelots de bois pour introduire l'opus, texte à l'appui récité par Moor Mother: longues extensions de chevelure en silhouette mouvante. Ses deux compères, petit chapeau vert et cheveux touffus comme des miroirs vivants et non déformants.Vers la voix chantée, les sons d'une flûte et les percussions, tout va bon train. Trois officiants païens d'une cérémonie. Le choeur à l'arrière les borde, s'amplifie, et tangue dans les accents de gospel. Une vraie volière de cris, de sons de trompette en introduction. Un chant fameux. tout de contrastes et modulations, dirigé par une cheffe de choeur aux larges indications chorégraphiques et gestuelles.Surgit l'orgue au loin, monstre sonore éclatant, tonique, volubile et humoristique.  Un brillant solo de trompette émeut et frappe d'emblée.Inonde l'église de ses retentissements et plaintes. L'orgue, quasi free-jazz et très véloce accompagne le tout et donne une dimension singulière à l'ensemble. Le choeur nous quitte, toujours chavirant et en syncope. Une double voix entre orgue et vent se fait déesse Echo. Un manifeste de revendications politiques en soubassement et fondations de l'oeuvre, impacte la virulence, le jeu, les intonations de Moor Mother, star et vedette du soir, figure de proue. Un discours politique assumé, l'orgue accompagnant cette profondeur musicale, grave et engagée. Telle une allégorie, l'opus arrive à bon port, am-conque pour agrémenter sobrement cette messe païenne partagée. Un peu de chant mongol, de ventriloque de la part de,errit et accoste, après un cabotage musical entre sérénité et lutte fébrile: soulèvement et insurrection au poing. Au loin, le buffet d'orgue basaltique ou balsamique nourrit à volonté cet univers minéral de résonances portuaires fluviales. Noble, princier, altier l'instrument rugir ou égrène les sons de façon singulière et inhabituelle. Trompette bouchée, fifre, pipeau ou flutiau, grelots et coquillage pour agrémenter sobrement le tout. Simon Sieger ventriloque et chanteur mongol, gore pour diversifier les atmosphères.Aquiles Navarro en trompettiste soliste fort émouvant! Un concert-performance ovationné par un public jeune et enthousiste à l'écoute du tournant à 180 ° du festival MUSICA 2024.

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conception, musique et performance | Moor Mother
trompette | Aquiles Navarro
flûte, trombone, orgue et percussions | Simon Sieger

Pelicanto, Chœur LGBTQ+ d’Alsace

—𝗗𝗮𝗻𝘀 𝗹’𝘂𝗻𝗶𝘃𝗲𝗿𝘀 𝗱𝗲 𝗠𝗼𝗼𝗿 𝗠𝗼𝘁𝗵𝗲𝗿
Moor Mother est une poète de l’expérience africaine américaine et montre son lien avec les éléments de la diaspora noire dans les sociétés occidentales. Ses albums reprennent des éléments des traditions africaines et des Noirs aux États-Unis pour mieux les mettre en valeur.
 
 
A l'église ST Paul le 28 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

"Sirius"  Karlheinz Stockhausen : sidéral et cosmogonique: des voix lactées dramatiques sublimes, poussières d'étoiles..

 


CONCERT INTERGALACTIQUE

J’ai dit assez souvent — au grand dam de tous les planétariens — que je m’étais formé sur Sirius. Tout le monde trouve cela tellement stupide que je dois bien insister pour que l’on me croie. Je me suis formé sur Sirius et je veux y retourner, bien que je vive actuellement à Kürten, près de Cologne. Sur Sirius, tout est très spirituel. De la conception à la réalisation, il s’écoule très peu de temps. Ici, ce que l’on appelle un public, des observateurs passifs, n’existe pas du tout. Tout le monde est créatif. Ce qui est important, c’est de savoir qui crée quelque chose. Invention, créativité, surprise, beauté. — (Karlheinz Stockhausen)


Sirius est un carrefour dans l’œuvre de Karlheinz Stockhausen. Après avoir cherché à faire la synthèse de cultures musicales et de spiritualités du monde entier, de Telemusik (1966) à Mantra (1970) en passant par Stimmung (1968), le compositeur dépassait le cadre terrestre pour prendre le chemin des étoiles… En 1977, lors de la création de Sirius, il s’engage déjà dans la composition de son monumental cycle opératique Licht. La pièce en est un embryon, reliant les voix, les instruments et une extraordinaire partie électronique au sein d’une dramaturgie de space opera proche de la science-fiction contemporaine, alors marquée par la sortie du premier opus de Star Wars.

Sous un ciel étoilé, la salle du Palais des Fêtes devient observatoire sidéral.Le public au choeur de la scénographie, entouré de quatre podium: le repère des dieux célestes. Sous des effets sonores de bande enregistrée, des vols de chauve souris tournoyantes, de carlingue décollantes, les  étoiles et satellites de sons surgissent. En nappes et couches denses. Quatre podiums, quatre interprètes pour servir cette oeuvre phare en "live" ! Une occasion en or de découvrir aujourd'hui ce monument de la musique contemporaine. Des bruitages et effets sonores assumés réagissent aux intervention des voix: soprano et basse et des instruments:clarinette basse et trompette. Tornade venteuse de sons pour accompagner une discussion animée entre les quatre protagonistes de cet opéra spatial de grande envergure.En toges cérémonielles, cultuelles les artistes incarnent ce que Karlheinz Stockhausen avait systématisé la couleur de ses vêtements en fonction des jours de la semaine. jaune, rouge, gris, noir. La musique dans les plis et froissés des costumes. Alliages des matériaux sonores comme un élixir des dieux, mélange de cépages harmonieux malgré les apparences grinçantes. Les ombres portées des interprètes comme des prolongations oniriques mouvantes de la musique. Dédoublés, les voici acteurs d'une tragédie dans une cosmogonie impressionnante. Personnages tragédiens surtout Damien Pass et la sublime Sophia Korber à la tessiture sidérante, au timbre chaleureux surement trois octaves pour enchanter l'atmosphère avec des tenues sans faille. Un voyage sidéral sans commune mesure, tout en démesure de composition électronique aussi. Arachnéen univers dans les é-toiles. Stella matutina oblige.Deux joutes, voix et vents implacables, irrévocable hymne à l'espace de science fiction ici évoqué. Johanna Stephens-Janning à la clarinette basse, sculpturale et divine, Paul Hûbner à la trompette inclassable.Des "stars" pour incarner ce phénomène musical qu'est "Sirius". Les visages maquillés des artistes, leur proximité, scintillent comme les astres et étoiles filantes et montantes du spectacle. Les tessitures et timbres des voix, basse et soprano colorature sont fascinants, hypnotiques. Son de vent après une accalmie, souffle, voix chuchotées presque maléfiques: les quatre interprètes se rejoignent au centre, conversation intimiste: le jeu d'acteur comme pour renforcer la grandeur lyrique et sonore de l'opus qui se déroule. Répliques des vents aux paroles des voix: litanie, sermon harangue, prières: les tons sont modulés, variés. Incroyable tenue de la trompette pour allonger espace-temps en un long fleuve intranquille. Soudain, un arrêt sur image: statues médusées, pétrifiées, tétanisée du son incarné par les corps charnels. Des clochettes, sonneries jaillissent, tintinnabulent au coeur de la bande son électronique. Constellations en perspectives pour franchir les espaces célestes. Echos, réverbérations, pulsations et vibrations nous traversent et bouleversent.Les résonances opèrent les prolongations et étirements sonores.Moteurs, coupez! La prise est bonne au final. Vrombissements de décollage aérien d'une fusée spatiale, démarrage de moteur aérodynamique comme dans un registre de futurisme italien à la Marinetti...Ou la danseuse aérodynamique féministe,Valentine de Saint Point en poupe!Spirales, éoliennes, pales, élises, turbines et ventilateurs en évocation iconique de toute beauté. Du tarmac, l'envolée, échappée belle n'est pas terminée: ce voyage de fiction musicale planétaire est un bijou, un travail d'orfèvre inédit. Les vibrations intenses qui nous ébranlent, la tectonique des masses sonores secouent et place à un silence religieux à l'issue de cet épilogue.

Karlheinz Stockhausen, SIRIUS, Version automne (1975/77)


direction artistique | Suzanne Stephens-Janning
son | Kathinka Pasveer

soprano | Sophia Körber
basse | Damien Pass
clarinette basse | Johanna Stephens-Janning
trompette | Paul Hübner

Au Palais des Fêtes le 28 Septembre dans le cadre du festival MUSICA