lundi 7 octobre 2024

"Gay Guerilla" de Julius Eastman: une performance hors norme.

 


Redécouvert il y a quelques années seulement, Julius Eastman (1940-1990) avait disparu au début des années 1980, jeté à la rue, son œuvre dispersée ou perdue, avant d’être emporté par le virus du Sida.

Il est l’auteur d’une musique brute et organique, familière du happening et des musiques populaires, dont la scansion répétitive est aussi politique, souvent accompagnée de titres dénonçant le carcan social imposé aux noirs et aux homosexuels aux États-Unis. Militant et témoin historique de l’émergence des mouvements antiracistes et de libération sexuelle des années 1960, il compose Gay Guerilla en 1979, dix ans après les émeutes de Stonewall à New York.


Dans le studio du Centre Pompidou Metz c'est à un ouragan sonore de quatre pianos disposées en trèfle à quatre feuilles que le public, réuni autour, va palpiter.

Grâce à l'oeuvre de Julius Eastman, Evil Nigger (1979) |où la férocité de la musique explose, tonus, énergie et paroles fulgurantes au son des 1/2/3/4 d'un des pianistes qui semble orchestrer cette fulgurance. Gay Guerilla (1979) succède, doux et serin, opus en contrepoint Mais c'est surtout Crazy Nigger (1978)qui va étonner, surprendre, déplacer et décontenancer l'auditoire. Des appuis des doigts sur une seule note, déclinés à l'envi, seuls ou en canon et ricochet, ou à l'unisson des huit mains véloces. Des marches en avant, à reculons, comme une lutte contre la montre, un passage obligé sur un tapis roulant à contresens. Réverbérations, couches sonores, superpositions des sons ou décalage, pianos "ouverts" béants de sonorités percussives obsessionnelles.Musique parfois fluide, évanescente, aérienne en écho. L'ampleur et l'amplitude du volume saturant l'espace ou l'ouvrant vers des contrées inédites d'écoute. La pulpe des doigts des quatre pianistes à rude épreuve! Course folle, enivrante pleine de ressorts, de rebonds, de tectonique d'écriture variable imposée ou imaginée par le compositeur et les interprètes participatifs. Tel un furieux carillon de campanile déchainé, une force tempétueuse s'abat sur l'auditoire médusé, tétanisé ou emporté. Les appuis des doigts sollicités à l'extrême. La perméabilité sonore émeut, bouleverse, dérange, déstabilise pour le meilleur des émotions musicales. Les vibrations dans le corps, les yeux rivés sur le jeu virtuose des pianistes compères, complices, au diapason fraternel. Des frappes régulières viennent calmer le tsunami bordant un grand désordre, chaotique, rageur comme des coups de béliers enfonçant une porte blindée. Des moments inédits d'une grande intensité!

Au studio du Centre Pompidou Metz le 6 Octobre dans le cadre du festival MUSICA METZ

piano | Mélaine Dalibert, Stephane Ginsburgh, Nicolas Horvath, Wilhem Latchoumia

 

Concerts pour soi Orchestre national de Metz Grand Est: duo alto-violoncelle: une spirale musicale: un brunch sonore très nourissant!

 


L’Orchestre national de Metz Grand Est convie auditeurs et auditrices à vivre un moment unique.

Durant une journée entière, des concerts ont été dissimulés dans des lieux insolites du centre-ville messin. Une expérience de l’intimité musicale qui, pour être vécue pleinement, est destinée à un public réduit, en solo ou en duo. Quant au mystère des lieux et du programme des concerts, il ne sera levé qu’au dernier moment…de 9h à 20h, horaires multiples

Les spectateur·ices choisissent un créneau horaire à leur convenance, sans que ne leur soient dévoilés le lieu et le programme. Une adresse est communiquée par SMS et email 48 heures avant le concert. Les lieux sont situés à Metz même et desservis par les transports en commun. Sur place, les spectateur·ices sont reçu·es et guidé·es par un personnel d’accueil vêtu aux couleurs de la Cité musicale-Metz.


Dans l'atelier de Hélène Roux, une plasticienne-graveuse de la place et du cru, à potron minet, nous voici immergés dans la musique, secrète et confidentielle d'un duo rarissime: Philippe Baudry au violoncelle et Alain Celo à l'alto.  "Deux pièces pour alto" de François Narboni entament cette matinée lumineuse et fraiche, nichée au coeur d'une petite salle de musique improvisée, auréolée des oeuvres végétalisantes de l'artiste-hotesse de l'événement. Un concert "pour soi", partagé à deux, rien que pour ces auditeurs privilégiés que nous sommes. Oeuvre palpitante et vibrante exécutée de mains de maitre, cordes pincées ou glissées sous les archets capricieux d'une composition radicale, en alto solo. De Dominique Lemaitre , "Hélix" en duo tranquille et serein fait figure d'enluminure tant la précision et les harmonies vibre et transfigure ce petit espace dévolu à l'intimité musicale partagée. Bach en interlude avec "Sarabande" au violoncelle solo pour nous rappeler qu'on ne vient pas de nulle part... Et au final de cette collation sonore matinale, en brunch délectable, "Music to go" de Betsy Jolas, un duo gagnant de réverbérations, nappes sonores, couches tuilées de sonorités qui convergent vers la fugue, la fuite, le voyage spatio-temporel. Les deux interprètes généreux et virtuoses entament un dialogue éclairant le choix des oeuvres, leur rareté et la pertinence de leur "présence" dans le cadre intimiste de cette expérience hors norme. L'exposition des toiles, peintures d'Hélène Roux en résonance avec ces gouttes de musiques matinales rafraichissante, aériennes autant que "plantureuses".

Dans le cadre de MUSICA METZ le 6 Octobre près de l'église ST Maximin

Ryoji Ikeda + Philip Glass Les Percussions de Strasbourg | Erwan Keravec / 8 sonneurs: retentissant!

 


Ryoji Ikeda et Philip Glass incarnent deux pôles de la musique répétitive — celle née de la culture électronique japonaise, entre sinusoïde et bruit blanc, et celle du New York des années 1960, processuelle, psychédélique et sensuelle.

Avec 100 Cymbals, Ryoji Ikeda et les Percussions de Strasbourg mettent en lumière le potentiel des cymbales en suivant la mince frontière qui sépare le bruit de la résonance harmonique, tandis qu’Erwan Keravec réunit un groupe de sonneurs de cornemuses, bombardes et binious pour amplifier quelques-unes des premières pages de Philip Glass. Une expérience d’écoute unique pour se lover dans les vibrations.



Ryoji Ikeda, 100 Cymbals (2019)

Comme une immense  installation plasticienne, les 100 cymbals s'alignent, petits soldats, pas tous pareils si l'on y regarde de plus près: venues de Turquie et du potentiel de l'instrumentarium des Percussions de Strasbourg, les instruments se dressent à hauteur d'homme pour mieux être doucement caressés, frappés, touchés subtilement et rendent des sons vibratoires subtils, légers, à peine perceptibles.... Un véritable temple bouddhiste où les cymbales, comme autant de petites flammes, bougent, résonnent, bruissent: les dix officiants, régulièrement modifiant leur poste dans un ensemble chorégraphique très opérant.

Visuellement, œuvre sonore plasticienne, cette pièce singulière qui nous est donnée de découvrir  s'ouvre à Cage, en écho à son affection pour la culture zen, la danse, le mouvement naturel des corps et du son dans l'espace Vision reposante, hypnotique, calmante et bienfaisante d'une écoute toujours très concentrée sur ses fins: rendre l'infiniment petit à une place gigantesque, l'infiniment perceptible, digne d'une attention à l'environnement sonore quotidien qui nous berce ou nous froisse, nous ravit ou nous malmène à chaque seconde: les oreilles n'ont pas de paupières: heureusement!

Et bien sûr,en présence des Percussions de Strasbourg, modelées pour accueillir et réfléchir un répertoire inédit, caché, secret, révélé au grand jour par le festival Musica, au diapason de la diversité et de la rareté...Belle soirée inaugurale qui augure du meilleur pour la suite ...Chut! C'est un secret qu'on ne confie qu'à une seule personne à la fois.Concentration, surprises et découvertes à l'appui, tout surprend, dérange sans jamais heurter nos sens en alerte, aux aguets du moindre "bruit" issu de tant d'objets hétéroclites: au petit bonheur des auditeurs, charmés par tant de préciosité, de précision, d'attention à chaque geste générant musique et univers sonore inouï ! 


Philip Glass, Two Pages (1968) | Music in Fifths (1969) | Music in Contrary Motion (1969) | Music in Similar Motion (1969)
8 sonneurs
Gaël Chauvin, Mickaël Cozien, Erwan Hamon, Gweltaz Hervé, Erwan Keravec, Guénolé Keravec, Vincent Marin, Enora Morice

C'est une "symphonique" pour instruments identiques, un orchestre de chambre bien chambré qui interprète à coups de bombardes, binious et cornemuses le meilleur de Phil Glass. Cet instrument, le binioù qui fait partie de la grande famille des cornemuses. Il se compose d'une poche en cuir, d'un sutel servant à l'alimenter en air, d'un bourdon mélodique produisant une note continue, et enfin d'un lévriad sur lequel est jouée la mélodie.Une aubeine pour le son qui résonne dans la grande salle de l'Arsenal, prodigue et prodige de vibrations, ventilations incongrues et souffle atmosphérique de grande rigueur rythmique."Two pages", "Music in fiths", "Music in contrary motion", et "Music in Similar Motion" se succèdent en "mouvement". Erwan Keravec transpose les pièces citées pour réjouir les auditeurs de sons étranges, lancinants, déroutants,déboussolant d’impertinence mais de respect pour l'écriture de Philip Glass. L'obsession est reine et enivre, hypnotise. Ces instants de délectation peuvent horripiler ou déranger tant la vivacité, les fréquences, le volume sonore emplissent la salle et inondent l'atmosphère de notes tenues agaçantes.Mais si originales en tant que formation musicale que les cornemuses deviennent sympathiques et audibles.

 A l'Arsenal dans le cadre de Cité internationale de musique de Metz et le festrival MUSICA METZ

Les Percussions de Strasbourg
Matthieu Benigno
Pin-Cheng Chiu
Hyoungkwon Gil
Léa Koster
Emil Kuyumcuyan
Théo His-Mahier
Minh-Tâm Nguyen
Lou Renaud-Bailly
Hsin-Hsuan Wu
Yi-Ping Yang et leshuit sonneurs autour de Erwan Keravec