vendredi 30 janvier 2026

"das Wetter zuhause. ein Wohnzimmerballett" , Aleksandr Kapeliush fait sa météo domestique du côté de chez Swan.

 


Comment trouver sa place, entre le lieu de l’origine devenu lieu de la contrainte, entre les aspirations du passé et la réalité du présent ? Comme guidé par une voix intérieure, Aleksandr Kapeliush, qui a quitté la Russie au moment de l’invasion de l’Ukraine pour vivre à Tel Aviv puis en Allemagne, retrace son propre parcours. Au fil d’une introspection sincère émergent les souvenirs – danser dans le salon, cuisiner un gâteau –, mais aussi les doutes. Avec, en toile de fond, Le Lac des Cygnes, à la fois bande-son de l’enfance et passage obligé du nation branding russe. Dans un salon minimaliste, l’artiste égrène les questions : sur l’impossibilité de vivre son homosexualité dans une société sous surveillance, sur une identité au croisement des cultures, sur le théâtre. Et derrière la narration de soi se dessine en filigrane le tableau d’une Russie d’où disparaissent peu à peu les libertés. Ponctué par les images de l’histoire familiale, par les notes de Taylor Swift et de Tchaïkovski, se raconte le récit émouvant, laconiquement drôle et toujours lucide de l’exil.

Sur un plateau-estrade dans la salle conviviale de la HEAR, "la maison" évoquée par l'artiste se fait intime, berceau d'une narration sur les souvenirs de famille, sur ce "cocon" que Aleksandr Kapeliush a décidé de quitter pour des raisons de choix éthiques et politiques. Simple appareil scénographique, table, fauteuil et pour accessoire une valise, celle du voyageur autant que de l'exilé, du conquérant autant que de celui qui s'arrache à son passé, sa culture. Il évoque dans la douceur et la nostalgie, son enfance, sa mère, ses parents attentifs. Mais on le découvre vraiment filmé à l'époque avec sa soeur en tutu long romantique qui danse Le Lac des Cygnes. Images touchantes et désopilantes qui nous font rentrer dans son univers: celui des cinq actes du ballet romantique, russe, fer de lance et ambassadeur du répertoire du ballet en Russie. 'Il faut assécher Le Lac des Cygnes" disait Cocteau, agacé par ce sempiternel spectacle désuet et démodé, donné à l'attention des hommes politiques de passage en France. Ici l'intrigue est décortiquée comme le destin de ce jeune homme, confronté à la réalité hors du cercle familial pour rencontrer le vaste monde des émotions., de la vie, de sa complexité. Sur le plateau, une rangée de petits cygnes de carton blanc découpé en guirlande attire l'attention.Il parle en allemand, langue qu'il maitrise parfaitement, aisément, en russe, hébreu et anglais! Ce polyglotte est d'emblée séduisant par sa bonhommie, son accessibilité dans cette salle ou  la  proximité joue avec une certaine empathie.Il conte son respect et son amour pour sa mère comédienne, son père metteur en scène et photographe de plateau Avec modestie, pudeur et retenue, son jeu est franc, déterminé, convaincant. On est en communion avec ses questionnements légitimes qu'il dévoile au fur et à mesure de sa pièce, écrite, jouée et mise en scène par lui-même.Le "Lac" le poursuit comme une métaphore de la transformation, du déchirement, de la différence.Car comme Bertrand d'At qui en livrait en 2011 une version très personnelle :Chez d’At, Odile-Odette  est remplacée par Rothbart, qui cherche à séduire Siegfried et l’entraîne à danser avec lui. Cette danse finit par un baiser sensuel. Il est difficile de parler un langage plus clair dans un spectacle sans paroles. Ceux qui se laissent entraîner sur une fausse piste, sont aveugles. Au cours du dernier acte, d’At renvoie Siegfried au pays des songes. Encore une fois il a l’occasion de danser avec les cygnes au bord du lac. Et pour Aleksandr c'est le cas similaire: un jeune homme danseur,habillé en prince apparait au final, amant de ce dernier qui dans un baiser conclut cette ode à l'amour, à la filiation, à la famille.  Du côté de chez Swan, l'avenir est radieux et l'on quitte notre acteur avec optimisme dans sa "maison" où la météo est bonne et les avis de coup de vent de force X ne sont pas menaçants.

Au Maillon à la HEAR dans le cadre de Premières" jusqu'au 31 Janvier

 Et sur Le Lac" convoqué sur les chaines de TV en cas de crise politique en Russie lire l'adaptation de la chorégraphe roumaine Olga Dukhovnaya

https://genevieve-charras.blogspot.com/2023/05/swan-lake-solo-du-cote-de-chez.html 

"SEPPUKU EL FUNERAL DE MISHIMA o el placer de morir": le sacre de la danse des ordures d'Angelica Liddell

 



Seppuku El Funeral de Mishima o el placer de morir est un hommage au poète japonais en forme de quête personnelle, assumée par Angélica Liddell à travers une série de tableaux d’une puissance poétique brute et une sincérité crue.
L’artiste catalane nous convie à une expérience singulière qui relève autant de la spéléologie que de la métaphysique : à quel endroit la vie et la mort se rencontrent-elles ?
En explorant, avec les lueurs projetées du poète Yukio Mishima, cette zone mystérieuse en forme de plaie, Liddell fait jaillir, au point précis de la douleur, un élan vitaliste qui interroge son propre désir de mort - brouillant radicalement la frontière factice entre les vivant·es et les disparu·es.
L’espace poétique qu’elle déploie inclut ainsi les fantômes, les fous, les poètes samouraïs, les suicidé·es de la société et toutes les âmes errantes ; il repousse les mesquins et les esprits chagrins, les calculateurs et les gardiens du temple.
Cet engagement absolu en faveur d’une beauté violente et sans concessions est servi par une mise en scène dont la charge érotique puise évidemment dans les œuvres de Mishima mais aussi dans les chorégraphies millimétrées du théâtre nô, mêlant aux chants poétiques traditionnels, danses, histoires médiévales, pop japonaise, musique classique et bodybuilding.
Non sans humour, Liddell fait s’emballer la machine de la représentation pour la débarrasser de ses scories divertissantes et moralisantes. Renouant ainsi avec une expérience antique du théâtre comme rituel, son hommage à Yukio Mishima révèle la forme possible d’un engagement poétique absolu, mais aussi, son caractère inéluctable et furieusement vital, révélé aux premières lueurs de l’aube.

Sans doute le spectacle le plus "attendu" de la saison du TNS, voici venir Angelica Liddell.Trublion, décapante égérie de spectacles performants, alliant poésie et "attentat", virtuosité du jeu et organicité des "accessoires" de son théâtre étrange et beau.Deux personnages arrivent à petits pas sur le plateau: un tatami, un intérieur japonais traditionnel qui sera l'unité de lieu, de temps et d'action de l'opus dédié à Mishima.Ils se dénudent, ôtent leurs vêtements traditionnels pour entamer un duo de corps masculins extrêmement saisissant, beau et trivial dans le comportement érotique à fleur de peau de ces deux êtres vivants.L'amour "viril".Angelica veille, observatrice en fond de scène, son corps nué dissimulé sous un large kimono-peignoir japonais. La lecture d'un texte de Mishima va nous éclairer sur son positionnement face au suicide, à la mort à la façon des samouraïs dont l'art du hara-kiri méduse ceux qui renient l'acte de se donner la mort volontairement dans un esprit sacré. Ce "suicide" que l'artiste vénère, adule tant l'idée de vieillir et subir les assauts du temps, la dérange, la tarabuste au plus profond de son art. Mourir pour échapper à la trivialité, se donner la mort pour sauver les anges qui occupent également son propos.C'est dans une diatribe saisissante que l'actrice vocifère et arrache ses mots sur ce sujet brûlant, dérangeant. Dans un flux, un débit incroyable, très musical et ponctué quasi de parlé-chanté qu'elle harangue le public à son habitude, délivrant des évidences cruelles et glaciales, énumérant des cas de suicides alors qu'un servant lui apporte d'autres vêtements, les peaux de son monde changeant. Elle démarre seule ce prologue, développement et épilogue, vociférant, haranguant les spectateurs dans une logorrhée vertigineuse, épatante, essoufflante.
Virtuose du jeu de scène, démoniaque dans son théâtre de la cruauté à la Antonin Artaud!

Un culturiste sidérant fait son apparition, muscles bandés, beau comme un dieu de l'olympe, poses et bras tendus, image efficace et provocante de corps canonique, vivant, performant. Étrange apparition fugace alors que le couple de comédiens-danseurs japonais fait la part belle à l'érotisme. Les longs cheveux de l'un enrobant le corps de l(autre.Un solo de danse merveilleux, lisse, ondulant le corps du danseur dans des volutes et virevoltes fluides enchante ce monde trivial. La scène emblématique demeurant la prestation orgiaque d'Angelica Liddell: à l'aide d'un morceau de foie, abats ou tripes viscérales, enchainés à son corps, elle bat le sol, simule ou vit vraiment un orgasme démonique fait d'organicité, de chair à vif. On songe à Nijinsky dans "L"après midi d'un faune" glissant l'écharpe de la nymphe disparue, entre ses jambes proche de l'extase dans un décor fantasmé de parfums et de rêves....La haine, cette "blessure de naitre" parcourt le spectacle, la vengeance comme leitmotiv de la colère non contenue, irrigue, nourrit le propos de l'autrice, metteuse en scène. L'écouter, la suivre, la comprendre où l'écarter de son chemin , chacun choisira son point de vue, sa lecture de cette férocité affichée, jetée à la face du monde dans un champ de bataille constant.Orpailleuse des latrines, nettoyeuse et travailleuse, la voici avouant sa passion, sa ferveur quant à l'horreur d'un monde pourri, déféquant ses excréments avec ravissement. On prolonge volontiers ces images et évocations tirées de l'oeuvre de Mischima, au gré de ses propres fantasmes. Les vêtements, seconde peaux de chacun des acteurs, fascinent autant par les couleurs que part cette part d'interdit qu'ils dissimulent. La bauté est "toujours la saleté qu'on ne voit pas"... Dans l'excellent livret accompagnant le spectacle, un abécédaire fameux livre les propos, idées et dires d'Angelica Liddell: c'est édifiant et si proche de l'univers de Mishima que la fusion des deux mondes opère et devient intelligible. Encore deux solos de l'actrice pour étayer ce rapprochement évident entre l'écriture littéraire et l'univers de l'artiste bien en chair, nue et crue.La fin de la vie et non la fin de vie, la "représentation" du suicide la hante, désir profond, abyssal. Cathartique, cruel, érotique entre éros et thanatos comme il se doit chez elle, dans un "intérieur" authentique et magistral."Quand vais-je mourir"? Destruction, péché, cataclysme s'inventent pour une résurrection et non une rémission. L'ulcère qui l'a malmenée durant son enfance est comme une blessure à réparer par le truchement des éléments du vivant: ce morceau de foie qui l'a fait jouir en est un bel exemple...En bon Samourai, Angelica affronte et combat, ne dissimule rien. Sublimer la perversion, prôner la Sincérité autant de credo sur l'autel des sacrifices, la Sauvagerie en écho .

Références picturales omniprésentes, textes fulgurants maintiennent le suspens et l'adhésion du spectateur, scotché, tétanisé par tant de force et de singularité
La haine, l'amour tout concourt ici à faire du théâtre le lieu du vivant et de l'artificiel, de la beauté et du singulier
Une expérience sensible pour le corps de celui qui écoute, regarde, souffre aussi des mots et des maux de la condition humaine.
 

 [Texte, scénographie, costumes et mise en scène] Angélica Liddell
Adaptation de la pièce de théâtre NOH Hagoromo – Le Manteau de plumes (XIVe siècle).
Avec des extraits de Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima.


[Avec]
Nonoka Kato en alternance avec Ichiro Sugae, Masanori Kikuzawa, Angélica Liddell, Alberto Alonso Martínez, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto

 

Au TNS jusqu'au 7 Février

mercredi 28 janvier 2026

Compagnie Leïla Ka - "Maldonne":"Maldonne" è mobile! Leila Ka : elle se dé-robe en robe des champs, des villes. L'étoffe des chrysalides pour seule parure.

 


Au plateau, des robes. D’intérieur, de soirées, de mariage, de tous les jours, longues ou courtes. Et cinq femmes rebelles qui se jouent et s’affranchissent de ces identités d’emprunt.
Tout commence par un souffle. Celui qu’expirent, face au public, les bouches des cinq danseuses serrées les unes contre les autres. Comme soudées par un fil invisible, elles portent des robes aux imprimés fleuris et démodées rappelant le temps où la féminité était - est encore ? - affaire d’apparence. Un préjugé que ce quintet explosif va faire voler en éclat, au cours d’un spectacle qui mixe allègrement les styles, chorégraphiques et musicaux.

Dans un geste collectif impeccablement exécuté, les cinq corps féminins se mettent d’abord à jouer des coudes puis à se désarticuler, à l’unisson et en décalé. Progressivement, leurs gestes traversent les mille et une tâches domestiques traditionnellement réservées aux épouses et mères, pour mieux s’en émanciper dans une énergie libératrice.

Leur conquête de ce girl power s’incarne dans leurs changements de tenue, tout au long de la pièce, à vue ou en coulisses. Une quarantaine de robes sont ainsi portées puis abandonnées, comme autant d’oripeaux dont il convient désormais de se défaire.

La bande son elle aussi s’affranchit joyeusement des normes, enchaînant le « Je suis malade » de Serge Lama revisité par Lara Fabian, avec Leonard Cohen et Vivaldi. Contrairement à son titre, Maldonne redistribue les cartes à l’endroit, en un élan iconoclaste et vivifiant.




Leïla Ka
France 5 interprètes création 2023

Maldonne

Véritable prodige de la scène chorégraphique d’aujourd’hui Leïla Ka impose son énergie sur scène. Précise, pressée, dramatique et paradoxalement relâchée sa danse nous propose des montagnes russes d’émotions. La chorégraphe tente dans Maldonne de créer une dramaturgie hypnotique portée par cinq femmes. Sur scène, des robes. De soirée, de mariée, de chambre, de tous les jours, de bal. Des robes qui volent, qui brillent, qui craquent, qui tournent … Toujours fidèle à son univers théâtral, elle fait évoluer les danseuses sur des musiques issues du classique, de l’électro et de la variété. De cette intimité au féminin la chorégraphe dévoile et habille, dans tous les sens du terme, les fragilités, les révoltes et les identités multiples portées par le groupe.

Un gang sororal : mâle-donne...
Cinq femmes sur le plateau nu, en longues robes vintage pieds nus dans le silence: une galerie de statues médiévales qui s'anime peu à peu de gestes spasmodiques dans un rythme en canon, en points de chainette, en maillon subtil de changement imperceptible. En savant tuilage. Ce quintet silencieux possède l'éloquence du mystère d'un spirituel rituel, l'étoffe du désir de bouger, de s'animer. Dans des spasmes, des halètements qui rythment leur souffle et leurs gestes au diapason. Autant de soubresauts qui hypnotisent, intriguent tiennent en haleine.Tableau vivant dans une galerie d'art, un musée de l'Oeuvre Notre Dame où les vierges sages et folles trépignent à l'idée de s'évader. Soudain surgit la musique et le charme est brisé: mouvements tétaniques ou circonvolutions élégantes et distinguées, alternent. A la De Keersmaeker ou Pina Bausch pour la grande musicalité gestuelle, le port de robes colorées ou pastel .Elles se vêtissent et se devêtissent sans se dérober, se parent de tissus, d'enveloppes, d'atours sans contour. La seconde peau des vêtements comme objet de défilé, de mouture charnelle. Anatomie d'une étoffe de chutes, de roulades au sol pour impacter la résistance à cette fluidité naturelle. Vivantes, troublantes les voici à la salle des pendus, les robes accrochées dans les airs, boutique fantasque de spectres ou ectoplasmes flottants dans l'éther. Dans une jovialité, un ton débonnaire. 
 

Complices et joyeuses commères , elles se soudent en sculpture mouvante pour des saluts prématurés qui se confondent en satisfecit et autre autosatisfaction: la beauté pour credo. Et les robes de devenir étoffe de leurs pérégrinations, de leurs ébats protéiformes. Clins d'oeil à la fugacité, à la superficie des désirs. Se revêtir d'atours séduisants et aguichants pour plaire, se plaire. Bien dans leur assiette, leur centre, la pondération des corps en poupe: l'assise et l'ancrage comme essor de leurs bonds, chutes ou simple présence sur scène Les voici en mégères apprivoisée, se crêpant le chignon dans des bagarres burlesque à la Mats Ek: mouvements spasmodiques, changements de direction à l'envi, énergie débordante.  "Je suis malade" comme chanson de geste, comique et pathétique à la fois.
 

Ou figures de "bourgeoises décalées" comme un Rodin mouvant en pose jubilatoire.Encore un brin de Léonard Cohen pour faire vibrer nos cordes sensibles. Les robes que l'on essore comme du beau linge, en famille,au lavoir, qui battent le sol comme des lambeaux, des serpillères de ménage qui se jettent à l'eau. Lavandières ou travailleuses d'antan. Fresque historique de la condition féminine brossée en moins d'une heure. La joie y est vive, les personnages attachants en phase avec le public attentif et concentré. Les "donna e mobiles" comme des plumes de paon dans un Rigoletto très féminin-pluriel de toute beauté. Leila Ka magnifie nos fantasmes de femmes, les expurge, les projette au dehors comme pour les exorciser en magicienne, prestidigitatrice de choc.
 

Création 2023 - Pièce pour 5 interprètes
Chorégraphie : Leïla Ka
Avec (en alternance) : Océane Crouzier, Jennifer Dubreuil Houthemann, Jane Fournier Dumet, Leïla Ka, Jade Logmo, Mathilde Roussin
Assistante chorégraphique : Jane Fournier Dumet
Création lumières : Laurent Fallot
Régie lumières en alternance : Laurent Fallot, Clara Coll Bigot
Régie son en alternance : Rodrig De Sa, Manon Garnier

 
le 28 Jet 29 ANVIER dans le cadre du festival "l’année commence avec elles"à Pole Sud