jeudi 5 février 2026

"TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF Des petits riens pour une danse à soi. De tout poil, petites et grandes manies, obsessions assumées


 "TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF

Avec Tendre Carcasse, Arthur Perole poursuit la recherche sur ce qui fait la profondeur et la multiplicité d’un individu, engagée avec Nos corps vivants (2021), que l’on a pu voir la saison dernière. Cette fois, il donne la parole à quatre jeunes interprètes d’une vingtaine d’années. Il met en scène avec une grande tendresse leur relation quotidienne avec leur propre corps. Un récit qui montre déjà une certaine expérience de la vie, où le regard des autres est toujours déjoué par un sens de l’attachement et le comique de situation. Malgré une simplicité apparente, le chorégraphe est habile : la parole est entrecoupée de ces petits gestes qu’on a quand on parle et qui nous rappellent qu’on a un corps. Ils la cisèlent, la rythment pour que, portée par une sourde nappe musicale, elle nous maintienne en apnée. Avant que le corps, la musique et sa pulse débordent la voix jusqu’au basculement dans une fête libératoire et exaltée, où les corps prennent enfin toute la lumière.Des petits riens pour une danse à soi.


Intimité et tendresse au menu de cette pièce fort séduisante et émouvante. Nos tics et tocs, nos habitudes et obsessions quotidiennes, nos rituels intimes y sont évoqués en paroles, en gestes adéquats.Et l'empathie se fait maitresse de ce jeu plein d'humour, de recul, de distanciation naïve Être soi et le revendiquer, le dévoiler pour se construire en compagnie des autres et non en "monstre" à dénoncer ou vouloir exterminer. C'est beau et touchant: le geste relaie la paroles et ces quatre personnalités ne nous dissimulent rien. Alors qu'une tension monte dans un fond musical sourd et oppressant, les mimiques s'imposent énigmatiques, les poses s'additionnent comme des arrêts sur image.On est proche et complice, en fraternité et vulnérabilité avouée.Un bel aveu de tendresse, de sensible et de beau. Après une danse d'allégresse commune dans des costumes rutilants, des chrysalides  pailletées, éclosent des papillons sortis des oripeaux du quotidien. Brise ta carapace et casse ta croute et avoue toujours, ça fait trop de bien de s'exprimer: le naïf, la petite, le gay à chevelure, la belle métisse: un portrait de famille composée, des plus véridique.. On se décarcasse en exosquelet ou bouclier à ôter de tout urgence et sans modération.

 rappel

novembre 2013 festival de danse de cannes

Côté "showcase", deux coups de cœur: "Stimmlos" une maquette en devenir de Arthur Perole sur des extraits d'opéras de Wagner: comme une tempête apaisée de mouvements lents, lyriques, romantiques loin d'un néoclassisisme potentiel.
Du bel ouvrage très senti et bien interprété par des artistes en herbe, inspirés par les écrits de Baudelaire, comme autant d'êtres impalpables, de revenants venus nous parler du temps, nous dire "souviens-toi, vieux lâche, il est trop tard"! 

Et dans l'ouvrage de Philippe Verrièle "Danser la peinture" la confrontation de Arthur Perole à l'oeuvre de Brancusi en photographies inédites singulières de Laurent Pailler. 

dimanche 1 février 2026

"Bourdon" : drôles de drones! lovemusic en écoute profonde pour tympans sorciers

 


Le concert de lovemusic au Lieu d’Europe à Strasbourg le 1er février s’inspire de la drone music : des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues qui invitent à une écoute profonde  Flutes, clarinettes, alto, guitares électriques, veille à roue, électronique  Des belles œuvres de Toraman_Zeynep Darcy Copeland Alex Groves_ Bara Gisladottir Lucier Alvin, une pièce du collectif et des propositions de meditations sonores de l’incroyable visionnaire Pauline Oliveros
Ambiance intimiste et une expérience immersive pour se ressourcer.
"Bourdon" : 1988, Port Townsend (USA) : Pauline Oliveros s’enfonce dans une citerne désaffectée pour enregistrer. De cette expérience naît le Deep Listening, l’un des concepts majeurs de l’écoute attentive.
photo robert becker

C’est dans cet esprit que Lovemusic propose une méditation sonore, inspirée de la drone music. Des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues invitent à une écoute à la fois intérieure et partagée, entrecoupée d’exercices de Deep Listening venant recentrer l’attention.
Pour clore le concert, lovemusic présente une nouvelle pièce qui prend pour point de départ le bourdon des musiques traditionnelles où la vielle à roue et la flûte irlandaise ouvrent des passerelles entre héritage acoustique et création sonore
 Dispositif d’écoute : Transats et tapis au sol entourant les musiciens et musiciennes. Prévoir un coussin et un plaid pour profiter pleinement de l’expérience ! 
 
Collectif lovemusic : Emiliano Gavito - flûtes ; Adam Starkie - clarinettes, vielle à roue, guitare électrique Sophie Wahlmuller - alto Christian Lozano Sedano - guitare électrique Finbar Hosie - électronique et son
 
photo robert becker

Le dispositif scénique est très cosy: le public entoure les cinq musiciens. Au centre, tapis et plantes vertes, comme à la maison! Tout démarre avec une impressionnante prestation du violon, longues prolongations de sons bordés d'une bande son et intervention de la console acoustique: la musique vibre, les ondes se répercutent, les fréquences se font délicieuses. Suivent les harmonies de deux guitares électriques qui diffusent un son plein qui plane et s'enroule dans l'espace-temps imparti par l'écriture musicale, précise, ciselée. Une ambiance planante s'installe dans des lumières rougeoyantes succédant aux précédentes bleutées, plus froides. Puis c'est "Bourdon", une pièce écrite par le collectif toute récente qui donne le titre à ce concert inédit. Des sons vibrants comme le vol de l'insecte ou comme le son de drones tournoyant au dessus de nos têtes. Ou comme le son des ondes de phéromones issues de ses insectes cohabitant avec des abeilles travailleuses, stimulées par leurs fragrances.
 
photo robert becker

L'atmosphère est unique, les ondes se dispersent à l'envi et comme un tympan sorcier, la musique se fait résonance vibratile et perspicace. La diffusion des sonorités dans l'espace opère comme un élixir magique, euphorisant et bienfaiteur pour nos oreilles "qui n'ont pas de paupière" comme l'écrit Pascal Quignard dans "La haine de la musique". Au tour de l'oeuvre méditative de Pauline Oliveros de faire résonner les quatre musiciens de notes tenues, vibratoires cathartiques pour accéder à un état d'écoute et de corps proche de la méditation: écoute profonde inclusive ou à fleur de peau, intériorisée selon chacun des spectateurs, auditeurs de leurs propres sensations immédiates.. Le concert se clôt sur une oeuvre très élégante, sensible, distinguée. Douceur et caresses des sons émanant autant des instruments acoustiques que de la console électronique. Des sons de voix, très proches du saxophone prolongent l'écoute et sèment le trouble dans l'audition. Les compères musiciens semblent prendre grand plaisir à mêler les pistes, embrouiller les repères et semer le doute. 
 
photo robert becker

Un effet fort réussi qui propulse dans des univers variés, cosmiques à souhait, planant et qui seraient quasi thérapeutiques et bienfaisants."lovemusic" , généreuse formation musicale à la pointe de la recherche et de l'innovation offre ici des instants précieux d'écoute, d'expériences sensorielles et auditives  de toute beauté et de grande qualité. 
 
photo robert becker
 
Au Lieu d'Europe le 1 Février  

vendredi 30 janvier 2026

"das Wetter zuhause. ein Wohnzimmerballett" , Aleksandr Kapeliush fait sa météo domestique du côté de chez Swan.

 


Comment trouver sa place, entre le lieu de l’origine devenu lieu de la contrainte, entre les aspirations du passé et la réalité du présent ? Comme guidé par une voix intérieure, Aleksandr Kapeliush, qui a quitté la Russie au moment de l’invasion de l’Ukraine pour vivre à Tel Aviv puis en Allemagne, retrace son propre parcours. Au fil d’une introspection sincère émergent les souvenirs – danser dans le salon, cuisiner un gâteau –, mais aussi les doutes. Avec, en toile de fond, Le Lac des Cygnes, à la fois bande-son de l’enfance et passage obligé du nation branding russe. Dans un salon minimaliste, l’artiste égrène les questions : sur l’impossibilité de vivre son homosexualité dans une société sous surveillance, sur une identité au croisement des cultures, sur le théâtre. Et derrière la narration de soi se dessine en filigrane le tableau d’une Russie d’où disparaissent peu à peu les libertés. Ponctué par les images de l’histoire familiale, par les notes de Taylor Swift et de Tchaïkovski, se raconte le récit émouvant, laconiquement drôle et toujours lucide de l’exil.

Sur un plateau-estrade dans la salle conviviale de la HEAR, "la maison" évoquée par l'artiste se fait intime, berceau d'une narration sur les souvenirs de famille, sur ce "cocon" que Aleksandr Kapeliush a décidé de quitter pour des raisons de choix éthiques et politiques. Simple appareil scénographique, table, fauteuil et pour accessoire une valise, celle du voyageur autant que de l'exilé, du conquérant autant que de celui qui s'arrache à son passé, sa culture. Il évoque dans la douceur et la nostalgie, son enfance, sa mère, ses parents attentifs. Mais on le découvre vraiment filmé à l'époque avec sa soeur en tutu long romantique qui danse Le Lac des Cygnes. Images touchantes et désopilantes qui nous font rentrer dans son univers: celui des cinq actes du ballet romantique, russe, fer de lance et ambassadeur du répertoire du ballet en Russie. 'Il faut assécher Le Lac des Cygnes" disait Cocteau, agacé par ce sempiternel spectacle désuet et démodé, donné à l'attention des hommes politiques de passage en France. Ici l'intrigue est décortiquée comme le destin de ce jeune homme, confronté à la réalité hors du cercle familial pour rencontrer le vaste monde des émotions., de la vie, de sa complexité. Sur le plateau, une rangée de petits cygnes de carton blanc découpé en guirlande attire l'attention.Il parle en allemand, langue qu'il maitrise parfaitement, aisément, en russe, hébreu et anglais! Ce polyglotte est d'emblée séduisant par sa bonhommie, son accessibilité dans cette salle ou  la  proximité joue avec une certaine empathie.Il conte son respect et son amour pour sa mère comédienne, son père metteur en scène et photographe de plateau Avec modestie, pudeur et retenue, son jeu est franc, déterminé, convaincant. On est en communion avec ses questionnements légitimes qu'il dévoile au fur et à mesure de sa pièce, écrite, jouée et mise en scène par lui-même.Le "Lac" le poursuit comme une métaphore de la transformation, du déchirement, de la différence.Car comme Bertrand d'At qui en livrait en 2011 une version très personnelle :Chez d’At, Odile-Odette  est remplacée par Rothbart, qui cherche à séduire Siegfried et l’entraîne à danser avec lui. Cette danse finit par un baiser sensuel. Il est difficile de parler un langage plus clair dans un spectacle sans paroles. Ceux qui se laissent entraîner sur une fausse piste, sont aveugles. Au cours du dernier acte, d’At renvoie Siegfried au pays des songes. Encore une fois il a l’occasion de danser avec les cygnes au bord du lac. Et pour Aleksandr c'est le cas similaire: un jeune homme danseur,habillé en prince apparait au final, amant de ce dernier qui dans un baiser conclut cette ode à l'amour, à la filiation, à la famille.  Du côté de chez Swan, l'avenir est radieux et l'on quitte notre acteur avec optimisme dans sa "maison" où la météo est bonne et les avis de coup de vent de force X ne sont pas menaçants.

Au Maillon à la HEAR dans le cadre de Premières" jusqu'au 31 Janvier

 Et sur Le Lac" convoqué sur les chaines de TV en cas de crise politique en Russie lire l'adaptation de la chorégraphe roumaine Olga Dukhovnaya

https://genevieve-charras.blogspot.com/2023/05/swan-lake-solo-du-cote-de-chez.html