jeudi 5 mars 2026

"KO Brouillard": la résurection de la Phalène du pianet qui danse

 


CRÉATION 2026
Six Strasbourgeois·es entre ombres et lumières. Une boîte cerclée de fumée. Des sons, des paysages, de la poésie. KO Brouillard.

L'expérience de la beauté, ce choc émotionnel éprouvé dans un théâtre toujours plus vivant et collectif, est de nouveau revendiquée dans la nouvelle création de Maxence Vandevelde, KO Brouillard, pour les Galas 2026. Sur des textes écrits par Maxence Vandevelde, six Strasbourgeoises, actrices et créatrices, résonnent avec l’univers sonore de Maria Laurent, musicienne et compositrice, à la recherche d’une langue commune. C’est dans l’harmonie et les dissonances de cette note chorale que le groupe explore des zones d’incertitude. Comment traverser ensemble l’absence ? La troupe s’empare du plateau dans une quête esthétique : celle des paysages à dessiner, à danser, à partager.

Où sont les êtres absents ?
L’élan de KO Brouillard naît de cette question, dont les réponses ressortent comme des silhouettes dans le brouillard. Évoquer les absences tout en revendiquant sa présence à soi, c’est ainsi que le groupe d’acteur·ices habite le plateau-paysage


Brouiller les pistes... Le son est déjà convoqué dès le départ de ce voyage à travers des paysages transparents comme les vitres de cette fenêtre où se dessinent ces papillons de nuit éphémères, ces phalènes qui meurent à peine écloses et se retrouvent au petit matin en désordre à terre comme des amas d'ailes consommées. Son qui oscille entre appel d'air puissant, dissonant, exécuté en live par Maria Laurent, personnage à part entière de cette pièce étrange. Une silhouette se découpe en une danse arachnéenne, jambes rivées au sol bien ancrées, les bras comme des tentacules ou des ailes, d'une envergure saisissante. Se balançant menaçante, mouvements fluides ou hachés selon les ondes sonores qui inspirent cette mouvante animale d'insecte oublié. Un aspect archéologique se dessine, des pierres évoquent en petit tas au devant de la scène, l'aspect minéral, géologique de cette virée dans le temps et l'espace. Un mur de pierre comme fond de scène, auréolé de fresques aux formes végétales. Une femme se glisse parmi ce décor lumineux, longue robe aux plis amples comme ceux d'une statue , madone en toge classique, lumineuse,sereine. Elle parle en afghan, la diction douce et feutrée, la musique de ces paroles se passant largement de traduction pour évoquer un monde fragile, translucide, poreux, perméable à l'écoute, la concentration. D'autres femmes viennent investir le plateau toutes de blanc vêtues toujours dans l'idée d'une pâle virginité des regards, du verbe, des langues parlées qui s'écoutent et veillent à la sérénité du propos. Poésie nonchalante dictée par l'interprétation de chacune. Elles se succèdent dans des prises de paroles brèves, succinctes qui touchent. Alors que les sonorités enflent, se dégonflent ou opèrent des mutations en direct selon le jeu et la présence des actrices. Sensations d'un paysage musical très présent, objet des préoccupations dramaturgiques de Maxence Vandevelde..Les frottements des sons comme des battements d'ailes, des claquements qui se cognent contre une vitre:la danse de mort de la phalène se réitère ainsi à l'envi. Les interprètes, invisibles actrices de cet instrumentarium singulier évoluent à travers ses couches sonres, palimpseste émouvant, sensitif et charnel du son d'un pianet et d'une table électroacoustique bardées de fils et de câbles fort esthétisant.


Les femmes discutent dans ce gynécée, agora de l'invisibilité, cet endroit de friction, de dissonance où tout peut basculer, en équilibre-déséquilibre proche de l'évanouissement.Les lumières tracent une atmosphère de peinture flamande, clair-obscur, toile tendue d'un peintre 
dans la mouvance de faisceaux lumineux. Ces 6 actrices  strasbourgeoises portent cet objet poétique si particulier à bout de bras. La confection des costumes, clairs, plissés comme ceux d'atours simples et ondoyants dans l'espace.Le ballet de la phalène, diaphane, évanescente toujours en filigrane sur le plateau dont le cadre s'affaisse pour tracer au sol un immense lac aux rives courbes comme des méandres. On songe à "Piège de lumière" de John Taras:des papillons géants traversent la forêt. Les forçats dressent un piège de lumière, se jettent chacun sur une proie.( Un bel Iphias blanc se sacrifie pour sauver une Morphide bleue des mains d'un jeune bagnard.)

Petite géographie du temps qui passe comme l'absence, la perte de quelque chose qui se fluidifie et traverse un brouillard flottant plein de mystère et de parfums...de femmes en lévitation magnétique portées par les bruits, la fureur ou la douceur d'un univers sonore, ambiance totale d'énigmes fabuleuses. Onirique et pourtant très terre à terre cette oeuvre nous met KO sur le ring de la surprise. Pas de coup bas, mais des feintes et esquives picturales de toute beauté. Visions d'effacement, d'apparition-disparition de l'acteur-actrice par définition dans le diffus brouillard de l'incarnation futile de l'éphémère.




[Mise en scène] Maxence Vandevelde
[Textes] Maxence Vandevelde et Milène Tournier

Avec Lil Anh Chansard, Mia Depoutot, Hassenaa Hassibout, Tugba Naimoglu, Maryam Yazdan Bakhsh, Zahra Yazdan-Bakhsh 

Au TNS jusquau'12 Mars

 

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