mardi 12 mai 2026

"All Over Nymphéas" , Emmanuel Eggermont , à fleur d'eau...Circum navigation, signes d'étang, collages absurdes de Danse magnétique .

 


Avec Les Nymphéas, œuvre littéralement monumentale et monument de l’histoire de la peinture, Claude Monet a livré une réponse colorée, idyllique et véritablement vivante à la violence de son temps : la représentation y laisse la place à la présence sensible, les formes clairement ordonnées à une atmosphère presque tangible où elles s’estompent, dans laquelle s’abîme le regard. 



C’est cette présence que fait vivre Emmanuel Eggermont dans un ballet pour neuf danseurs et danseuses qui est plus qu’une relecture. Le all-over
est une pratique picturale, de Jackson Pollock à Mark Rothko, dans laquelle la couleur est répartie plus ou moins uniformément sur la toile, annihilant la référence au réel au profit de l’immersion.
Du principe de répétition et de combinaison des motifs, commun à ces deux sources d’inspiration, le chorégraphe a fait la grammaire d’un spectacle qui, lui aussi, semble sortir du cadre. Sa « chromato-chorégraphie » convoque le corps, la musique, la couleur et les formes comme autant de langages. Sur un pied d’égalité, les interprètes interagissent dans une œuvre plastique et originale.

 


Une histoire d'eau, de reflets dans un oeil d'or, celui d'Emmanuel Eggermont plongé dans une réflexion lumineuse, un miroir flottant, une vasque aquatique frémissante et choré-graphique proche d'une calligraphie abstraire. Un danseur traverse cette mise en scène très plasticienne: plaques bleutées au sol, longues perches suspendues comme un écran tectonique d'une architecture aérienne mobile.Un écrin, vaste et ouvert sur les volumes sonores qui s'esquissent: sons lointains de tuyaux d'orgue, angélus résonnant comme autant de coups de cloches fébriles. Les gestes sont tranchés, abruptes, ciselés et précis, épousant toutes les parties du corps comme des flèches tendues et prêtes à fuser dans l'espace. Se joignent à cette précision graphique, d'autres "mobiles" qui sillonnent le plateau comme autant de particules lancées dans l'arène. Marches, démarches sensibles, orientées de moultes façons pour mieux introduite des arrêts sur images, des poses, des attitudes étranges qui se reproduisent comme des répliques, des jeux en dialogues avec le son. Formes anguleuses, mains sur les yeux comme pour se protéger de la lumière, en dehors et en dedans des jambes, pieds calés à l'horizontale comme des angles, des carrés géométriques. Pointes, talons, déhanchements subtils qui structurent la danse en cubes, en lignes brisées ou droites. Géographie physique impressionnante de précision, de rythmes musicaux, de cassures et brisures de gestes. Solitudes des interprètes qui ne se réunissent qu'au sol, langoureuses figures de corps qui se répandent, fondent, attendent des soubresauts venus de l'autre. En noir, costumes strictes, desingnés comme pour un défilé de mode qui se distingue peu à peu dans les démarches des danseurs lâchés dans l'espace, ses diagonales, ses longues lignes tendues. Points, lignes, plans, sculptures à la Ellsworth Kelly, géométries posées au sol en flaques bleues comme des pièces de puzzle à déconstruire, le décor est loin d'évoquer quelques "Nymphéas" disparues au profit d'une peinture abstraire et radicale..Chercher plutôt du côté des lumières, des reflets à travers des plaques plastiques portées par les danseurs comme des écrans colorés, des gélatines de projecteurs de scènes. Une danseuse en sera recouverte comme dans une cage dorée, réverbérant la lumière ambiante.Des plaques blanches se feront écrans, boites et paroies où pourraient s'esquisser quelques traits fugaces. En masquant des parties de corps volontairement tronqués, déstructurés au profit des lignes strictes. Quelques duos parsèment la chorégraphie éparse de cette pièce énigmatique, portés fugaces, allers et retours des figures récurrentes en osmose avec la radicalité du propos.Les divagations de la danse comme muselées par des tracés parfois brisés comme une tectonique des plaques en fusion. Un dandy très Karl Lagerfeld ou Y.S.Laurent questionne le paraitre en déhanchements symptomatiques d'illusion, de futilité. Les costumes alternent en noir, en col monté, troquent cette rigidité en formes rondes ou lacérées.On songe encore à Robert Morris et d'autres ingénieux plasticiens chantres d'une revendication de matériaux sobres, métalliques, froids et glacés.Frank Stella pour les brisures des gestes lacérés. Lucio Fontana pour les déchirures et lacération des gestes des danseurs.Vifs argent, fulgurante écriture dans des espaces singuliers de corps voués à une figuration abstraite .Alors que des torrents de musique signés Julien Lepreux se déversent parfois au détriment de la lecture de la danse tant leur densité ravageuse prend de la place et inonde le plateau.Ambiance chaotique, certes qui fait monter la tension dans un grand fatras musical où tout bascule dans la diversité des sons . En bleu ou en couverture de survie dorée, en autant de particules, d'électrons domestiqués, les danseurs écrivent une partition corporelle très soignée, précise et ciselée qui font songer à l'écriture de Dominique Bagouet, aux déplacements fébriles de Mathilde Monnier, à toute une génération de chorégraphes inspirés par les arts plastiques et leur énergie de fabrication, leur monstration hors les murs, leur anti conformisme revendiqué.L’extrême délicatesse, très distinguée d'Emmanuel Eggermont comme une signature baroque, enluminure médiévale aux confins de l'harmonie, de la tranquillité agitée des eaux dormantes de Nymphéas proches de la dérive de Ophélie sur les eaux...Neuf danseurs gantés de personnages surgis de visions fantomatiques, soutenus par un glossaire de gestes burlesques ou rigoureux, incarnant dessins, peinture, sculptures ou autres médiums multiples de l'Art contemporain. Rendre Monnet de sa pièce unique à l'Orangerie, architecture fantasmée de l'ordre du naturel revisité.

Présenté avec le CCN•Ballet de l’Opéra national du Rhin et POLE-SUD, CDCN ce spectacle fait partie du Parcours Danse


 Au Maillon jusqu'au 12 MAI

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