jeudi 19 juillet 2018

Bonne récolte DANSE Festival Off d'Avignon 2018 et une "fosse" note !

On continue le périple ou marathon

"Master Class, Nijinski" chorégraphié par Faizal Zeghoudi

Nijinski raconte....
Un comédien, petit homme discret et sobre raconte ou se raconte: c'est Nijinski, sur un texte original de Marie-Christine Mazzola, qui nous parle de qualité de geste, d'émotion, d’inouï, de jamais vu.
Sans prétention pourtant, il nous laisse entrevoir tout l'aspect très contemporain de sa pensée, de sa danse. Et sans illustrer le tout, c'est à "L'Après-midi d'un faune" que l'on assiste, duo dansé avec passion et beaucoup de délicatesse par Nadya Larina, au pied levé entre autre détail de "fabrication" et passation de rôle. Une interprète à suivre, gracieuse, élégante et pertinente, au style et à la technique irréprochable: russe et de circonstance ! La pièce éclaire le personnage sans le magnifier, ni gommer ses aspects déroutants et imprévisibles; rencontrer ce faune, ce "clown de dieu" selon Béjart, c'est ici se rassasier d'une danse fluide et personnelle signée Faizal Zeghoudi, serviteur fidèle et inventif du génie de la danse du XX ème siècle !

Au collège de la Salle à 16H 45


"Sisyphe Heureux" chorégraphié par François Veyrunes
Eloge de la lenteur
Des gestes lents et étirés, des duos et autres tissages de corps dansant tout de noirs vêtus: on plane dans l'éther de la composition chorégraphique, éloge de la motricité douce, des appuis et autres soutiens des corps qui s'enlacent sans se lasser jamais. Sans lasser non plus l'attention des spectateurs, suspendus à ce long et parfois silencieux voyage au pays du temps qui passe et qui se délecte.De rocher en rocher, Sisyphe porte et transporte un poids qui ne cesse , euphorique de porter la gravité, la densité des corps, au "ralenti" d'une énergie soutenue. Six danseurs habitent le plateau, sereinement, sobrement et François Veyrunes de signer ici une écriture calligraphique, en pleins et déliés, au mieux de sa forme.

Au Théâtre des Lucioles à 14H


"(R) pour Résistance", première figure, chorégraphié par Carole Bordes
Révolte, unsquare dance
A partir d'un carré tracé au sol, elle, danseuse et femme se meut et interpelle l'espace: s'y frotter, l'aborder, le séduire, le convaincre ou lui résister? Cet espace social, historique, évoqué en voix off par Deleuze, dans son Abécédaire, sans doute à l'Université éphémère de Vincennes, cette utopie si riche et fertile, résonne.
Mais plutôt que résister ou s'indigner faudrait il se soulever à l'instar de Didi Huberman. Question d'actualité, pour mieux franchir les contours du carré des lombes et danser le "Unsquare dance" avec encore plus d’efficacité! C'est court et les enjeux de la lutte se continuent en discussion conviviale, en dehors, du dedans ! Contre immobilise, avançons ensemble pour mieux se surpasser: message bien reçu !

Au Théâtre de l'Oulle, la Factory à 11H



"Ceux-l, tu es. Seul, tué" chorégraphié par Alexandre Lesouef
Sol si ré là mis là !

Allez, on passe sur les jeux de mots, vire-langue et autres charades pour se pencher sur le sort d'un esseulé, donc seul sur scène: mais pas que: trois silhouettes, traces d'incidents de personnes, dit pudiquement, gisent au sol, tracées à la craie. Pour mieux s'y fondre et s'effondrer, se maculer du sang et de la poudre, notre sacrifié de la vie va tenter de s'en sortir en gesticulant désespérément. C'est pathétique et éprouvant, désolant de naïveté, affligeant d'indigence.Alors on oublie et on passe son chemin pour aller cueillir d'autres étoiles filantes. Et si les "nanars" en danse avaient aussi beaucoup d’intérêt et de signification dans le champ de l'écriture? Celui là y aurait largement sa place: à étudier

AuThéâtre de l'Oulle, la Factory à 12H 10

Bonne pioche DANSE Festival Off d'Avignon 2018 : Taiwan et "Plume"

On démarre avec deux spectacles labellisés "Taiwan in Avignon 2018"


"Distance" du Circus P. S., mis en scène par Fang Yi-Ju
La quadrature du cercle

Poésie clownesque autour du cercle en symbiose avec la roue Cyr et les hula-hoops, ce spectacle réhabilite le cerceau, le cercle, le rond circassien. Dans une rigueur remarquable soutenue par des costumes à danser, designés, à couteau tiré, en noir et blanc, strictes et efficaces, deux danseuses se contorsionnent, longues nattes en colonne vertébrale doublée. Un jeune homme les rejoint, épris de sa roue magnétique et s'en fait un partenaire idéal dans une félicité et un nirvana partagé et contagieux. De l'audace, de l'humour, de la plaisanterie maline aussi et beaucoup de rêve à partir d'un petit personnage drolatique qui sème une joyeuse zizanie dans cet univers qui tourne rond mais ne rompt jamais au défit de l’inouï, du "jamais vu" dans le domaine de l'harmonie entre un objet et son "moteur" à l'énergie humaine.Une parade en ville en fait également un instant magique, habité par un jeune interprète hors pair, entièrement dévoué à son objet de transcendance, une roue qui fait son paon sans strass ni paillette: à vous couper le souffle!


"Heart to heart" du Tjimur Dance Theatre, chorégraphié par Baru Madiligin
Paiwans dance

Deux hommes, une femme explorent et explosent la tradition Paiwan, scrute les mouvement des arts martiaux pour en faire un beau panel de gestes raccordés, en harmonie avec rythmes et martelements de pieds, fondus dans une incroyable tonicité: les chants, les voix s'en mêlent pour composer un savant rituel endiablé et contagieux, une cérémonie contemporaine, issue des entrailles d'une culture méconnue. Allant, verve et férocité de la danse pour hypnotiser nos yeux écarquillés de surprise: des costumes, en maille légère, simulent tenue de combat, côte de maille asiatique. C'est beau, esthétique et plein d'énergie venue du fond des temps corporels et des muscles profonds!

A la Condition des Soies à 14H 25 et 15H 50

Puis on continue, la balade dansée à travers la ville avec:

"Plume" de la compagnie Kokeski, chorégraphié par Capucine Lucas
Poids plume, "dansité" !

Plume d'ange, de cygne pour petits et grands, cet opus, court et direct, est une ode à la légèreté, à ce qui s'envole et étonne, magie de la gravité ou de la densité!  "Dansité", s'il fallait inventer un mot pour définir ce que la danse à fait de très grave aux lois physiques: les transcender, les réinventer au profit d'images saisissantes de beauté, blanche, virginale, immaculée. Deux danseuses, hôtesses bienveillantes à l'égard d'un tout jeune public bien accompagné, charment, enrobent le propos : une colonne vertébrale, ailée, mobile de toute beauté plastique tient lieu de soutient à l'une, alors que l'autre se fond dans le sol, dans un nid douillet de couette volatile. Plumes au vent, corps au diapason d'un rêve merveilleux où nous toucherions à la félicité des anges.Elle accroche des plumes sur une portée, corde à linge onirique, partition de blanches notes suspendues.... Une musique en live de Alice Guerlot Kouroukis pour berceau et le tour est joué: on est enchanté !

Au Grenier à Sel à 12H 15

jeudi 28 juin 2018

"Rencontres d'été" : un duo électro acoustique ! L'Accroche Note fait une "fixation" sur l'électronique !


Le duo soprano-clarinette formé par Françoise Kubler et Armand Angster, accompagné par l’électronique, est mis à l’honneur lors du troisième concert, annonçant la sortie de leur nouveau CD En Echo (oeuvres de Donatoni, Naon, Mantovani, Manoury).
Jeudi 28 Juin

Luigi Nono La Fabbrica Illuminata pour soprano et sons fixés (1964)
Mais qu'est-ce qu'elle fabrique, cette voix désincarnée, seule, spectrale sur fond de bande enregistrée? La soprano, toute virtuelle, exécute mélodies et chant, sur bordure de voix de révolte, de manifestations ouvrières. Une oeuvre impalpable qui s'écoute, recueillis devant l'absence des exécutants, dans la semi obscurité du temple du Bouclier ! Une expérience , à écouter, les yeux fermés: slogans, bruits de foule entrecoupés des interventions vocales de Françoise Kubler, désincarnée . Comme des litanies incantatoires, célébrant un état de siège, ou de guerre électro acoustique.Digne d'un bande son de film. Fusée, feu d'artifice, bruits de vestiaires, d'usine, ambiance pesante, laborieuse, en friche industrielle, mémoire patrimoniale du travail, du martyr.
La voix émisse par les enceintes est bienveillante, céleste, apaisante, en écho résonant. Déesse Echo, absente, spectre qui hante les sonorités de matériaux, mélange de voix de femmes, archives et création pour créer une atmosphère de désertion, habitée par des esprits ancestraux. Patrimoine vivant, émouvant, touchant des sons du labeur: une oeuvre enregistrée, immortalisant par l'effet de reproduction mécanique et technique.

Luis Naon Ultimos Movimientos pour soprano, clarinette et électronique 2013)
Des fils dans les oreilles pour être reliés pour créer une pièce sobre, colorée, où la voix et l'instrument sont doublés, "en écho" par l'électronique! Jolies phrases, timbrées en rebond, en ricochets, en ronds dans l'eau, comme des rémanences sonores qui s'appellent, se retirent ou se retiennent. Brièveté des sons, en écho qui se chevauchent, en langue espagnole. Sons amplifiés, bordés par l'écho, en couches sonores denses.Prolongement en artefact des sons originels. Ca brouille les pistes, magnifie l'atmosphère par des volumes curieux.Des espaces singuliers naissent. Pendant que "la causerie" continue, raconte: des souffles, des respirations communes  font circuler et vibrer les sons, en irriguant l'ambiance acoustique. Quelques révélations secrètes ou évidentes, magnifiées par la clarinette qui semble dialoguer, commenter, répondre ou infirmer propos et sons vocaux.La poésie de Fogwill en est la trame: la trace du poète sur terre! La voix est profonde, retenue ou distillée dans une musicalité ténue, un phrasé rythmique en résonance avec la clarinette.Françoise Kubler, de noir vêtue est toute de fragilité, de force et d'enracinement dans cette robe en fourreau, stylée très seyante!


Jean-François Charles Nattie’s Air pour soprano, clarinette basse et électronique (2018) – création
Trois personnages pour un opéra en construction:souffles et respirations en prologue sur fond de vent artificiel, rocailleux comme un percolateur à pleine vapeur. Anglais, français à la clef, les basses de la clarinette pour matière sonore, pour un duo lisse, étrange, à triple facette. En temps réel et en présence du compositeur qui frôle les timbales avec une chaîne ouvragée. La banalité des propos, très "bon sens près de chez vous", contraste avec la complexité ambiante de la composition musicale. Ça décale et distancie à l'envi. Deux soliloques, deux monologues qui semblent s'ignorer, en conflit plus que dialogue ou discussion! La chanteuse joue, minaude, expressive et raffinée à sa bonne habitude. Une oeuvre qui fait mouche et séduit par ses variations et surprises multiples.


François Bousch Dualité Miroirs pour soprano, clarinette et sons fixés (2012)
Des murmures comme des confidences ou des secrets, une énumération de mots, empilement, inventaire, des sons de grillons, champêtres dans un espace naturel imaginaire... Des exclamations, invocations, déclamations chantées pour dresser le décor de ce duo: éclats de sons, de clochettes, de percussions de doigts, hachures rythmées, quelques inspirations très sensuelles de la chanteuse, du "sur mesure" pour les interprètes: cela leur va si bien ! Comme un gant. Miroir qui réfléchit, reflète les sons, infidèlement... Les deux présences vocales se font concurrence, la chambre d'écho, en signes sonores, appels récurrents sont de toute ampleur et beauté. Des plages de sons fixés pour se poser et tout reprend pour mieux se terminer.


Philippe Manoury Illud Etiam pour soprano, clarinette et électronique (2013)
Toujours avec distance et humour, les deux protagonistes présentent l'oeuvre suivante celle de  Philippe Manoury :" Illud Etiam pour soprano, clarinette, et sons fixés". Avec oreillettes pour capter les pulsations imposées par un chef invisible, rigide !  Rigueur et humour des interprètes, de mise !
Encore une belle dédicace au couple de la part d'un auteur contemporain, pour leur très riche répertoire! Les voici mi anges, mi démons dans une légende de sorcellerie, des ailes dans le dos, de la rage et de la musicalité dans le souffle, le corps et la voix.Postures et attitudes recherchées pour évoquer les formes sculpturales des sorcières, anges et démons.Le pilier des Anges assailli par des sonorités démoniaques.
Puissance de la musique au poing, richesse sonore de la bande qui borde les sons créés en direct par les interprètes. Tintinnabulements, cloches, glas, fonctionnent comme des pampilles de cristal, tremblant au vent.Un bel écrin sonore pour voix et clarinette, complices de toujours. Une atmosphère étrange se dégage, avec sons égrenés et scintillants. Juste perturbés par l'atmosphère musicale, l'environnement de tôles froissées, de chœur de voix célestes. Cris et voix puissante, vibrante, carillons, bourdon en fond sonore pour un opus très réussi.
Au final, en "bis" une improvisation de Françoise Kubler, Armand Angster et Jean François Charles, enjouée, ravissante, papier froissé en main et timbale caressée: c'est drôle, inspiré, intuitif, bien relevé, sauvage, indompté, intempestif et indiscipliné.
Une mélodie orientale s'y glisse pour mieux briser les canons de la rigidité.

Quel talent d'interprètes, de programmateurs et d'initiateurS de rencontres fertiles que ce "duo" ?couple d'artistes résonant en "écho" pour le bonheur d'un public séduit, nombreux, attentif et fidèle !
Françoise Kubler, soprano / Armand Angster, clarinette / Frédéric Apffel, ingénieur du son



pour mémoire
http://genevieve-charras.blogspot.com/2018/03/musiques-eclatees-un-programme.html