jeudi 17 janvier 2019

"The Falling Stardust" d' Amala Dianor : poussières d'étoiles dans la voie lactée.


  • « Des entrechats qui s’entrechoquent », selon Amala Dianor : C’est cela The Falling Stardust. Le chorégraphe réunit neuf interprètes aux fortes personnalités : danseurs virtuoses issus de différents horizons, du classique au hip-hop.
"Oscillant de l’empreinte d’un style à l’autre, cette constellation éphémère distille ses sensations dans l’espace musical, réagissant aux frissons de l’aventure. Une pièce mêlant force et fragilité, doute et conviction envers le défi renouvelé d’une danse ouverte et partagée."
 Poussières entre la terre d'où vient Amala et l'éther, l'air, le ciel étoilé de la danse classique !

Le flyer en dit long: un danseur , noir, Roi Soleil trône dans un environnement de palais doré, foyer de la danse dans un théâtre napoléonien: chaussé de pointes roses, alors que derrière lui, une danseuse déploie une longue robe blanche en arabesque! 
Que va donc "subir" le langage classique au regard de cet appel à voir les codes autrement?
Venir de la terre et s'élever en faisant de la poussière, d'étoiles ! Tel serait en résumé l'inspiration du chorégraphe en longue résidence, artiste associé, à Pôle Sud.Déplacer les codes, s'inspirer d'un autre vocabulaire en composant des syntaxes décalées.
Les outils sont là, les instruments, corps dansants vont se plier à ses exigences techniques .

Qu'en est-il donc de la "constellation du cygne"? ..Puisqu'il sera question d'étoile, d'emblée la lecture de la pièce oscille vers une évocation du cosmos, d'une galaxie où trône au dessus d'un petit groupe de danseurs, une structure surdimensionnée, sorte de vaisseau inter planétaire, spatial, qui protège, couvre de ses immenses tentacules, ce microcosme bruissant. De ce cocon puissant emergent les mouvements fluides et coulants de neuf danseurs, alors qu'au dessus d'eux gronde sons et bruitages, comme sur un tarmac vrombissant du souffle d'une machinerie de science fiction. Vêtus de noir, sorte de seconde peau ajourée, tatouée, laissant se dévoiler les formes des corps, juste au corps seyants, pour chacun différent. Chaussettes ou nu pieds pour mieux tracer et glisser au sol, dessiner dans l(espace des volutes, tours et ronds de jambes gracieux, fébriles L'écriture de Amala Dianor se révèle très "contemporaine", inspirée du langage classique de façon tenue, embrassant les espaces de cette férocité rapace du dévoreur de souffle qu'est l'interprète "classique".Le groupe se fait et se défait à l'envi, tisse, trame et chaine en de savantes figures en alternance où chacun se fraie son chemin. Tableau aérien, fluide où se tricote à l'endroit, à l'envers, le tissu, la matière de la danse: on songe à Forsythe, démiurge du genre qui détricote la syntaxe des déplacements avec brio, surprise et tracés fulgurants. 
La lumière sculpte les corps, le chorégraphe pétrit les formes qui se lovent, se plient, arcs-boutants, pour évoquer ce noyau de vie, charnière d'énergie à la lisière de l'indicible.
Comme d'un bouquet,d' une vasque, d'un choeur d'un végétal hybride, émergent les membres transfigurés des danseurs. Statue mouvante, méduse, polypode gracieux, la créature plastique s'ébranle, éclate comme un météorite lancé, projeté dans l'espace. Electrons libres délivrés de la pesanteur, entre terre et éther, les danseurs sont catapultés littéralement de leur cocon intime. Tandis que la sculpture fractale , cristal limpide ajouré de néon, veille, toit du monde sur  cette communauté fébrile. Des courses folles sillonnent le plateau, marqué par les ombres de ce monstre céleste suspendu aux cieux.Des alignements s'intercalent, chassés croisés, entrelacs savants de corps échevelés.Gestes étirés, allongés, dans une énergie de velours, en dehors "classiques" se profilent et prennent le dessus dans l'écriture gestuelle. Bras en couronnes ou corbeille, beaux pliés, fouettés, battus, manèges  insérés comme ponctuation des gestes: cela fonctionne à merveille, surprend, déroute et séduit par la qualité de l'énergie qui en sourd.
On ne se questionne plus sur l'essence du mouvement, ce glissement progressif du plaisir d'évoluer tout style confondu. Y compris, droit à la chute ! Des emprunts, des citations ne sont pas le registre ici convoqué: il s'agit simplement d'épouser, de correspondre à un climat, une ambiance dénuée de narration: seul le récit inscrit dans les corps conte quelques "aventures", quelques bribes d'histoires plurielle inscrite dans chacun des interprètes.Avec une grande maîtrise, Amala Dianor signe ici une pièce singulière, juste en résonance avec un univers musical, celui de Awir Léon,tantôt symphonique et ample, tantôt réduit au souffle ou à la percussion électro-acoustique.Il tricote, entrecroise les matériaux de la danse, lumières, sons, espace, corps en tension-détente et brode une toile veloutée sensuelle, visuellement ébouriffante au regard de la danse, vivante. Envolées spatiales diffractées, amplitude des gestes qui s'allongent, s'étirent à l'envi, caresses de l'espace, solides appuis d'aplomb , cinquième position de référence qui s'avère si esthétique quand elle n'est pas "caricature" de posture apprise !
De beaux alignements mouvants, épine dorsale qui se tord, invite à des métamorphoses multiples, révèlent  des figures de groupe qui se transforment et hypnotisent. Dos, échancrures, sculptures en ronde bosse en émergent. Les costumes, la scénographie et l'espace signés, Clément Lebras sont en osmose directe avec l'atmosphère, l'univers d'Amala Dianor
Ce dernier nous révèle la richesse plastique d'un vocabulaire qui se plie sans rompre au délié de la signature très contemporaine du chorégraphe, auteur ici d'un petit manifeste à l'usage des curieux , fans et férus de découvertes, friands de décalages: torsion, volutes, arabesque, détirés, modelage des corps, tout un abécédaire qui compose avec des outils bien huilés, rodés, un langage singulier, unique. Des soubresauts du hip-hop, des saccades et engrenages tectoniques d'autres univers gestuels, il fait un beau patchwork insolite et jamais ne cede à la démonstration ni au "cour de danse" virtuose.
Il faut avouer que les interprètes qui portent cette griffe, cette marque de" fabrique" se lovent et filtrent de leur singularité, cette volonté de métamorphoser les signes cabalistiques du "classique"
Citons tout particulièrement Keyla Ramos, habitée par la grâce de détirés inouïs, d'énergie cosmique saisissante! 
Une plongée intergalactique dans la voie lactée, chevauchée fantastique à travers le temps, l'espace, magnifiée par métronome et composition savante dun chorégraphe à l'écoute de ceux qui façonnent la danse d'aujourd'hui: les interprètes !

Soulignons ici le compagnonnage fidèle de Pôle Sud permettant à cet "artiste associé" de déployer dans le temps expérience et réflexion, essaie et "coup de maitre" dans le respect et la connaissance approfondie de la "profession" danse,  du  métier du danseur.
Chapeau à l'équipe et à son chef de bord, Joelle Smadja, pilote , capitaine au long cours dont la boussole semble ne jamais égarer le navire ni perdre de vue le cap de l'excellence et de la modestie, du partage, de la rencontre, de l'adhésion aux courants de la danse d'aujourd'hui ! Toujours dans l'intelligence, l'inter-ligere , relier les uns aux autres.

Au Théâtre de Hautepierre jusqu'au 18 Janvier

mercredi 16 janvier 2019

"I am Europe": et vous ? United Colors of "désintégration" ! Diverses citées utopiques en audio guide!


L’auteur et metteur en scène Falk Richter réunit huit femmes et hommes européens – performeurs, acteurs, danseurs – qui proviennent de différents pays, pour écrire I am Europe. Il interroge l’état émotionnel dans lequel se trouve l’Europe aujourd’hui par le prisme du vécu des interprètes, leurs expériences, mais aussi les histoires de leurs parents. Dans ce spectacle qui mêle théâtre, danse, vidéo et musique, une génération s’interroge sur les bouleversements politiques et idéologiques qui secouent l’Union européenne. De quel monde venons-nous et dans quel état voulons-nous le transmettre ?

Etat de siège pour assises européennes: où le théâtre documentaire est né !

D'emblée, le plateau recouvert d'un tapis vert, quelques écrans vidéo perchés sur de longues tiges comme du mobilier-sculpture design, s'anime et surgissent des aveux de huit jeunes gens, des slogans et définitions déferlantes du genre "Europe". Poésie, rage, vociférations s’additionnent pour donner le ton: on va se soulever ici, se déplacer, ébranler les structures et fondements convenus, les murs porteurs des édifices politiquement corrects. Et ce à grand recours de logique banalisée, de termes porteurs de messages survoltés ou à l'encontre de la bienséance. 



Des points de vue, qui valent le déplacement, qui méritent d'être pris en compte et de faire ici l'objet d'un nouveau "théâtre documentaire, très fourni en révélations, témoignages du vécu des jeunes face à cette Europe, fantôme, mythe ou réalité, à vous de choisir votre place, votre plongée ou contre-plongée dans ce melting pot de "potes", europouding joyeux et grave à la fois.

Ils sont quatre femmes, quatre hommes, jeunes aux provenances et destinées variées, contrastées , venus de tous les horizons d'une Europe fabriquée au long des années et de l'histoire politique. De la jeune "beurrette" survoltée qui brandit son altérité arabe, c'est Charline Ben Larbi musulmane de la cité,fière et reine du quartier par son père patriarche respecté, au musulman converti au catholicisme, du portugais Gabriel Da Costa, au même belge métamorphosé ,homosexuel, rêvant de s'unir et de former un couple à trois adoptant un enfant !
Utopie, désir foudroyant que celui de cette jeunesse ardente qui nous regarde, nous questionne sans cesse et panse ses blessures d'exilés, de déplacés. La fougue qui les anime est contagieuse et rapidement une empathie s'installe entre eux et le public. On y danse, y chante avec engagement, solide solidarité malgré les différences et les différents que l'on suppose. Là il est question d'altérité, de singularité dans ce bocal fertile qu'est le territoire européen, vaste plate forme politique et ethnique.



La Yougoslavie n'existe plus pour la nostalgique et grande Tatjana Pessoa, Douglas Grovel , lui navigue à vue , le corps dansant très engagé dans cette bataille quotidienne contre l'indifférence ou le mépris.
On y construit sans cesse une maison à l'aide de gros cubes encombrants, balises sur le chemin, mur enfermant les corps: accessoires fondamentaux d'une mise en scène vive et "constructive", pas à pas vers l'érection d'autres édifices dédiés à la conversation, la rencontre, l'échange et les paroles. Pas de langue de bois ici, mais un verbe affûté en toutes langues, riche des différences.de la diversité.
Slam, rap, danse très proche du souffle de chacun, élaborée, inspirée du travail du chorégraphe Nils de Volff, revendiquant liberté et union, altérité et chorus au sein de cette communauté hybride, haletante, en alerte. De beaux combats, duos et corps à corps, des solos parfois vertigineux, pour étayer le propos verbal; Tout est dit dans ces mouvements ancrés au sol, acrobatiques, performants où chacun joue et donne, se donne sans concession. Les comédiens, auteurs de leurs rôles, habités par la sincérité, touchent et bouleversent les "assis" que nous sommes dans un état de siège permanent: barricades, soulèvement mais aussi tendresse et poésie, désarroi et égarements..
Une tirade sur l'argent, la monnaie, nerf de la guerre est saisissante et instructive. Authentiques passeurs et vecteurs d'un état de corps en permanente révolution incorrecte, indignation légitime face aux réalités économiques: celles des frontières et déplacements de population au sein de l'Europe, déesse maltraité et violée par ses pairs!
Danse en enfilade, comique, colorée, joyeuse aussi, porteuse d'émotion, signatures corporelles de chacun, étendards argentés brandis, bal en robe chamarrées: on virevolte d'un univers à l'autre, voire même dans le vaudeville ou le french cancan rutilant, enjoué à l'opérette style Offenbach revisité par les jeunes générations! United Colors of Europe, credo leitmotiv de ce thème-version jamais studieux à propos de la Grande Dame siégeant aux parlements. La Belgique aux flamands, inventive si le roi le voulait bien, dressant des lois inédites sur les comportements civiques nouveaux prônant les différences de genre: on rêve ici , on échafaude des chateaux en "Espagne" en Europe avec une naïveté pleine d'espoir et de détermination. Je suis l'Europe, et vous ?
La "désintégration" sujet omniprésent de ces "histoires" dont nous sommes faits est bien la surface de réparation de ce match sans arbitre où l'on voudrait bien nous faire croire que l'intégration est possible et bienvenue: de quoi sommes-nous fait, sinon de facettes et de pièces de puzzle interchangeables ! Bella Ciao en hymne respectueux, toujours inspirant les générations !

Au TNS jusqu'au 24 Janvier



Falk Richter, né à Hambourg en 1969, est auteur, traducteur, metteur en scène de théâtre et d’opéra. Il est auteur associé au TNS depuis 2015. Son travail est présenté sur de nombreuses et prestigieuses scènes internationales. Le public du TNS a pu voir Small Town Boy en janvier 2016, Je suis Fassbinder, créé en 2016 et repris en 2017, et quatre versions de sa pièce Trust, créées par les élèves de l'École du TNS en 2015 dans le cadre de L'autre saison.
Texte et mise en scène Falk Richter
Traduction française Anne Monfort
Avec Lana Baric,  Charline Ben Larbi, Gabriel Da Costa, Mehdi Djaadi, Khadija El Kharraz Alami, Douglas Grauwels, Piersten Leirom, Tatjana Pessoa
Chorégraphie Nir de Volff
Dramaturgie Nils Haarmann
Scénographie Katrin Hoffmann
Musique Matthias Grübel
Vidéo Aliocha Van der Avoort
Lumière Philippe Berthomé
Assistanat à la mise en scène Christèle Ortu
Assistanat à la scénographie et aux costumes Émilie Cognard

vendredi 11 janvier 2019

"Le Lac des cygnes "de Radhouane El Meddeb: la vie devant Soi !


Par le Ballet de l'Opéra national du Rhin et l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, en coproduction avec la Compagnie de Soi, chorégraphie Radhouane El Meddeb, musique Piotr Ilitch Tchaïkovski et direction musicale Hossein Pishkar.

Radhouane El Meddeb, qui vient de la danse contemporaine, s’attaque à un monument de la musique classique : « Le Lac des Cygnes »,  interprété par les 32 danseurs du ballet de l’Opéra national du Rhin.

Le ballet de l’Opéra national du Rhin va une nouvelle fois danser « Le Lac des Cygnes », ballet académique par excellence, d’une exigence folle avec ses interprètes.
La dernière fois, c’était la vision de Betrand d’At, ancien directeur de la structure, qui s’intéressait à la crise existentielle traversée par le personnage de Siegfried, sorte d’alter ego d’un Tchaïkovski qui aimait les hommes mais épousa une femme pour maintenir les convenances.
Aujourd’hui, c’est Radhouane El Meddeb, consacré jeune espoir du théâtre tunisien en 1996, qui a fondé sa propre compagnie de danse "De Soi" en 2006, qui s’attaque à ce morceau d’anthologie avec une tout autre approche : la quête de l’autre et le rapport à l’être aimé. « J’avais envie qu’on soit tous amoureux, qu’on soit tous Odette ou le Prince. Je ne voulais pas octroyer ces rôles principaux exclusivement aux solistes », explique-t-il .
Le danseur et chorégraphe a travaillé à partir de la version de Rudolf Noureev imaginée pour le Ballet de l’Opéra de Paris en 1984, une version que l’on qualifie parfois de « freudienne » tant elle accorde une grande place à la psychologie des personnages.
Au passage, Radhouane El Meddeb a opéré quelques coupes sévères, comme la suppression du troisième acte qui lui semblait « trop folklorique ».
Et il y a ajouté sa patte, cette volonté de rendre la danse proche des gens : « J’aime adresser la danse que je fais comme on regarde les gens dans les yeux, pour offrir un moment d’émotion. Je cherche à amener l’autre vers un secret qui se raconte par le corps, avec le plus d’humilité et de simplicité possible. »

Ceci comme préambule, introduction ou "note d'intention".
Mais qu'en est-il sur le plateau, ce soir de première à l'Opéra du Rhin ?
Lentement les danseurs apparaissent dans le silence et s'emparent de l'espace, habitant la scène, esprits des "lieux". La compagnie déambule, sereine, calme, apaisée comme avant la tempête. Costumes blancs, boxers très seyants pour les hommes, jupes en voilures évanescentes, ajourées comme pour une cérémonie , un rituel à construire. Des tutus romantiques accrochés au vestibule, un tutu plateau en fond de scène, aux cintres, un lustre dissimulé mais irradiant légende et esprit de décor d’apparat. Inconscient collectif, que ces icônes référentes à une époque, une mémoire inconsciente, des souvenirs de spectacles antérieurs à cette vision très sobre, un décor campé pour mieux "évacuer" la nostalgie. Quand survient la musique, s'ébranle , s'anime dans la fébrilité chacun d'entre eux, hommes et femmes virginaux, mais pas "asexués" pour autant. Car il sera question de genre tout au long de la pièce, d'attirance, de refus, de renonciation à ce que l'on est, acceptation des lois "du genre" fatalité des conventions sur les comportements. Se profile un "Siegfrid", radieux Riku Ota, jeune homme interrogeant ses choix, errant parmi la beauté des femmes, oscillant quant à ses désirs, cherchant son être sans paraître à la façon de la danse de Radhouane El Meddeb: être soi, danser et ne pas "faire de la danse", être présent, ému, touché par une atmosphère, un climat, ici celui du doute, de l'amour avoué, de la recherche de soi.Le "groupe", l'assemblée n'a rien ici d'une batterie de cygnes en chorus, en ligne qui battrait désespérément des ailes pour se sortir du cloaque des règles sociétales sur le bien paraître. Etre ensemble, comme des "héros", pour mieux laisser s'envoler, s'échapper les vrais "mobiles" de la destinée de chacun. La danse y est omniprésente, dans une grammaire, un vocabulaire "classique", pointes et demies pointes pour les hommes, mais la syntaxe change, la prosodie se glisse entre les portées de la musique symphonique de Tchaikovski, magistrale mouvance dramatique, truffée de morceaux de "bravoure" attachés aux souvenirs et références. On se plait à ne rien connaitre ni repérer, ni reconnaître de ce qui embarrasserait une lecture nouvelle du livret du "ballet" blanc.

Cygnes abstraits battant des ailes , gracieux, à la façon de volatiles mystérieux, métamorphosés, dissimulant nos êtres de chair transfigurés par la légende. Les danseurs, galvanisés par des états de corps sincères et émouvants, transmettent cette audace de vivre selon ses propres lois, défiant le corps social. Quant les femmes se font tentation, séduction et érotisme, c'est une adresse à l'altérité de chacun: être "soi" comme le nom de la compagnie du chorégraphe, cela va de soi, ici même et surtout par le biais d'une narration, d'un récit des corps confrontés à une dramaturgie à fleur de peau. La peau des gestes effleurant la surface des sens ou imprégnée des fragrances du désir, des effluves du renoncement. De beaux portés en crucifixs, un pas  de quatre qui se démultiplie à l'envi, hommes ou femmes soudés par le rythme et la musique. Une rangée d'hommes puis de femmes nous interrogent frontalement sur nos attitudes et postures. Clins d’œils à la chorégraphie de référence, les cygnes s’agitent sur leurs frêles jambes, parcourus par des mouvements fébriles, en rangées , les bras couronnés ou dans des attitudes suggérant la pudeur, la dissimulation de leur "genre", leur sexualité.
Ici suggestion et vérité s'allient pour révéler un message clair et limpide, eau de source plutôt qu'eau trouble d'un lac immobile. La vie agitée de ses eaux dormantes, réveillées par une écriture actuelle et singulière. Jamais académique même si l'on y rend ses chaussons de pointes, pour en construire un petit édifice abscond, désuet: tas, oripeau ou lambeau de quelque passéisme rangé aux oubliettes.
La musique vivante propulsant les danseurs dans des instants uniques de pulsations, de vie tout comme les costumes épousant de leur virginité parcourue de dentelles et esquisses de formes légères et le jeu est gagné !



Rien ici n'est caricatural, ni détruit, ni passé à la trappe. Le respect des personnes, du récit, sourd de chaque geste, de chaque interrogation. Les regards sont ceux de vivants, d'interprètes saisissant de souffle, de beauté liée à leur présence. 
Quand chacun quitte le plateau, esquissant sa propre signature comme adieu, comme signe de complicité, apparaît sur le plateau dénudé, désaffecté, le couple , celui de l'amour, du lien, de la liaison indéfectible d'un être à l'autre, bercé au sein de la communauté, de la compagnie. Scène de folie où les corps chutent et rebondissent, défaits, habités par la rage et la violence des sentiments pour clore l’odyssée du Lac: c'est troublant, émouvant et de toute beauté.Dans ce "Lac" là, la chute est possible, affirmée, le corps est rompu aux lois de la pesanteur, autant légèreté que gravité et gravitation cosmogonique! Céline Nunige portant en elle toute la profondeur d'un personnage double, Odette, Odile ou chaque signe de grâce !

Radhouane El Meddeb, en "bonne compagnie" auprès des danseurs du ballet, magnifiés par une écriture volontaire, habile, espiègle en jonglerie avec un vocabulaire codé, mais pas figé, jamais, au regard de la Danse.Une façon de bâtir des passerelles, des ponts entre langues "étrangères", traduction, interprétation, version très séduisante d'une légende où l'on ne coupe pas les ailes du rêve ou du désir.Même le chef d'orchestre, Hossein Pishkar, vu de la fosse, fait surgir des mouvements de battements d'ailes, envolées lyriques précises et gracieuses !
Surtout, n'assécher pas le "lac" mais render le nous habile et nécessaire pour comprendre le monde et franchir les frontières du convenu, du politiquement correct.
Un coup de maître de ballet !
Et  si l'ovation du public faite aux artistes est légitime et nous rappelle que l'empathie et la catharsis opèrent au delà des conventions, on ressort transportés, euphoriques et enthousiastes! "Avances", disait Gérôme Andrews aux danseurs,et  c'est ainsi que les eaux du lac ne stagnent pas mais sont bien flux et reflux, ressac et vagues perlées du souffle .
De l'audace, toujours de l'audace aux frontispices de la compagnie du Ballet du Rhin, inspirée par le projet de Bruno Bouché : ouvrir grand les bras et accueillir l'indicible ! L'inconnu, le risque et le déséquilibre!


Jean Cocteau disait "il faut assécher le lac des cygnes" à l'occasion des multiples représentations "diplomatiques" du ballet où il devait accompagner les ambassadeurs et où il se plongeait dans l'ennui du déjà vu !...Ambassadrice politique que la danse et ce fameux "lac" où peu de chorégraphes se sont embourbés...

"Le lac des cygnes" à l'Opéra du Rhin à Strasbourg,jusqu'au 15 Janvier