dimanche 22 septembre 2019

"Cage au carré" : Unsquare dance à Musica! Quand le "Bird s'est envolé de sa Cage!


John Cage inventa presque par hasard le « piano préparé ». En glissant divers matériaux ou objets (vis, boulons, morceaux de caoutchouc, de plastique, de bambou, de laine…) entre les cordes d’un piano, il obtint un nouvel instrument, une sorte d’orchestre de percussions aux sonorités variées et inouïes. Bertrand Chamayou et Élodie Sicard s’emparent des premières pièces qu’il composa pour ce mystérieux instrument entre 1940 et 1945 à l’attention de son plus proche collaborateur, le danseur et chorégraphe Merce Cunningham.

Musique  John Cage Conception  Bertrand Chamayou Élodie Sicard Piano  Bertrand Chamayou Danse, chorégraphie  Élodie Sicard Lumière  Boris Molinié Dramaturgie  Simón Adinia Hanukai Ingénieur du son  David Chalmin   

Défi pour cette production audacieuse au regard du "patrimoine" de la danse et de la musique! Cage sans Cunningham, il fallait bien s'en affranchir gracieusement, sans embarras, ni reniement au répertoire de conservatoire!
Alors, le "résultat" est convaincant et fort "intelligent" au regard de la danse tout particulièrement
Focale sur le mouvement donc, alors que la salle est encore éclairée, la danseuse est présente, en noir et blanc sur un vaste tapis de sol blanc, quatre pianos à queue aux quatre coins du plateau. L'obscurité nous fait pénétrer dans le premier morceau de piano "préparé"; Elodie Sicard au pied du piano, pose yoga suggérée, puis elle rampe lentement vers l'instrument, le touche et s'en empare comme une barre, partenaire de poids et de repoussement : jeu avec le piano, elle s'y agrippe, s'étire pour mieux le quitter et devenir une "femme du milieu", du centre! Les sonorités de guitare pincée, frappée lui inspirent un trajet en diagonale, parsemé de gestes au ralenti dans de beaux et torsadés jeux de bras, de buste. A des niveaux différents, sa danse très "écrite" dessine des tracés, des phrasés étonnants, des parcours en arrière ajustés, pieds nus, vêtue de noir et blanc. Comme des gongs, les sonorités lui inspirent des torsions au sol, des profils posés, des agenouillements glissés de toute beauté. Sensualité au corps, discrète présence immergée dans la musique sans jamais la concurrencer. Les bras levés en tension, le corps géométrique dans une savante géographie des points, lignes et plans Sa réflexion chorégraphique, très plasticienne.Elle arpente, se mesure à l'espace, cadre son corps, sa tête entre ses mains, aborde des profils très Nijinsky, se taille des spirales en déséquilibre pour mieux bouleverser l'espace. Elle reste parfois immobile dans l'obscurité, modeste présence face à la présence des pianos préparés qui se partagent la scène au carré. Carré d'As pour ce jeu ludique de passassions, trajet entre les instruments que le pianiste fait de bonne grâce!
Dans la lumière, elle devient chamane tournoyante ou derviche tourneur, s'emparant de toutes les cultures chorégraphiques, jusqu' à celle très "danse d'expression" de la sorcière de Mary Wigman: la transformant en version animale remarquable. Corps relâché, nonchalant, débridé, là voila qui esquisse quelques phrasés à la Trisha Brown, flex,perdant radicalement de vue toute empreinte rigide et académique de Merce Cunningham.
D'ailleurs délibérément absent de cet opus musique-danse atypique!
Ne chercher pas le "Bird" il s'est envolé de son Cage !
Quelques belles reptations au sol, des poses à la Maillol, sculptées dans l'éphémère, allongée en suspension, une danse parfois "empêchée", bridée, aspirée de toute par vers des énergies jusqu’au-boutistes. Un voile noir pour vision fantomatiques à la Loie Fuller ou Martha Graham, et voilà son corps qui traverse l'histoire et flotte dans l'éther.
Le piano se fait son de cloche, musique frivole et joyeuse: elle en esquisse quelques mudra de danse indienne, étranges prières suggérées puis s'en délivre, se débat avec force et puissance physique dans des réminiscences de danse dadaïste, surréaliste. Les pieds en dedans, se fait faune, revisite discrètement le répertoire des "gestes" emblématiques de dame la danse et s'affranchit même des silences de Cage pour danser, librement inspirée par l'espace-temps, le vide, la vacuité.
Avec parcimonie, discrétion et empathie, Elodie Sicard incarne charnellement la musique de Cage, si riche sous les doigts de Bertrand Chamayou qui épouse et transforme les intensités de la "préparation" des ses quatre instruments de percussions mystérieusement mutant en orchestre de percussions!
Cage, aux anges, en sourirait comme dans ses fous rires et si de dos, la danseuse incarne les sons hispanisants avec parcimonie et retenue, il songerait à tout le parcours qu'opère la musique pour gagner sa place "contemporaine" et laisser à la danse son expression d'aujourd'hui!
Quand Merce n'est pas là, les souris dansent!

A la Cité de la Musique et de la danse dimanche 22 Septembre dans le cadre du festival Musica







John Cage Mysterious Adventure (1945) / 8’   John Cage The Unavailable Memory of (1944) / 4’   John Cage Primitive (1942) / 4’   John Cage In the Name of the Holocaust (1942) / 6’   John Cage The Perilous Night (1942) / 12’   John Cage Root of an Unfocused (1944) / 5’   John Cage Daughters of the Lonesome Isle (1945) / 12’   John Cage A Valentine Out of Season (1944) / 3’   John Cage Tossed As It Is Untroubled (1944) / 3’   John Cage Bacchanale (1940) / 8’   John Cage Our Spring Will Come (1943) / 5’   John Cage And The Earth Shall Bear Again (1942) / 3’


François Sarhan à Musica: impromptus ! Je te tiens, tu me tiens par la barbichette !


Sur le quai de la gare au petit matin, à la terrasse du café, devant l’épicerie du coin, dans la salle d’attente de votre dentiste, et même derrière l’écran d’un smartphone… d’étranges actions se sont glissées dans la ville comme autant de petits pièges surréalistes tendus à la vie ordinaire. Les Situations de François Sarhan repoussent la musique vers ses frontières extérieures en posant une question simple (en apparence)¿: que représente un musicien lorsqu’il est démuni d’instrument, lorsqu’il ne dispose que de son corps, de sa voix et des objets anodins qui l’entourent ?

Alors surprise, à la sortie d'un concert du festival Musica, salle de la Bourse, quatre personnes se giflent! Bataille, règlement de compte, agression, ? Non rassurez vous: il s'agit bien de quatre comédiens danseurs musiciens qui feignent la castagne pour mieux interroger ce corps pensant et signifiant que nous transportons chaque jour avec nous!
Presque à la manière des "Fernand" d'Odile Duboc qui se fondaient dans la vie quotidienne, à l'arrêt d'un bus ou ailleurs pour mieux tout à coup esquisser pas de danse ou mouvement du quotidien en le prolongeant par une énergie et un moteur artistique.
A la façon de Bernard Menaut, chorégraphe des Arts de la rue ou d'autres groupes "d'intervention chorégraphique" A la différence près qu'il ne s'agit pas de danseurs et qu'ils ne dansent pas!
Simulant bagarre, gifles et regards intenses de défit, dans un cercle maléfique, ils dérangent "gentillement" l'espace public, encadré par le contexte festivalier qui les protège !
Pas de risque donc d'être "coffrer" ou d'enfreindre la loi: juste le temps être "ici" de questionner nos attitudes et postures, les uns vis à vis des autres. A la Chaplin, en comique de répétition, gestes bien repérables, quotidiens et burlesques dans notre cas !
Hors contexte du "concert" ou de la "représentation officielle" les corps engagés dans la création délivrent leur "savoir être" plus que "savoir faire" et François Sarhan excelle dans ses consignes : rester authentique sans souligner le geste, sans le dramatiser d'intentions psychologiques qui ne seraient pas les siennes. Beaucoup de vigilance donc pour ne pas "mimétiser" ni mimer, mais habiter son corps et son environnement "comme si de rien n'était" Leurre parfait, artefact malgré lui ..
L'adorable flip bock édité par le festival Musica où deux personnages se giflent, face à face assis renvoie à cette réflexion et la torgnole est vive mais virtuelle !!!


samedi 21 septembre 2019

Orchestre National de Metz: David Reiland et Bertrand Chamayou pour régaler nos sens en éveil !


 Orchestre national de Metz David Reiland | Bertrand Chamayou | Les Percussions de Strasbourg
L’Orchestre national de Metz se produit pour la première fois à Musica. À cette occasion, David Reiland braque sa baguette par-delà la Manche et l’Atlantique, avec le concerto pour percussions de Rebecca Saunders et une ouverture quasi méconnue de Charles Ives. Le climat sombre et éclatant de ces deux œuvres contraste avec un second concerto, celui du regretté Jonathan Harvey¿: la salle de concert est ouverte sur la nature environnante pour laisser pénétrer, dans un geste de malice, une multitude d’oiseaux qui s’agitent sous les envolées pianistiques de Bertrand Chamayou.
Avec les Percussions de Strasbourg
Direction musicale  David Reiland Piano  Bertrand Chamayou Percussions  Minh-Tâm Nguyen François Papirer Electronique  

 Charles Ives "Robert Browning Overture" (1912-1914 / révision 1936-1942) / 22’ 
Pour orchestre seul, l'oeuvre démarre par une lente introduction des cordes, infime présence à pas de loup.Les vents bordant le tout en suspension légère du thème mélodique, vol calme et planant dans l'atmosphère.Une menace se profile, envolée subite de l'ensemble, assauts et turbulences des percussions, en poupe.Une marche allègre s'en détache, parade populaire se superposant à la musique savante. Comme un cortège martial qui avance régulièrement. Le chef d'orchestre, rivé sur ses deux pieds, pointes et talons mobiles, aux gestes engagés et significatifs. Il danse intensément sur ses appuis, sur son mètre quarré de surface...Un très beau spectacle en soi! Retour au calme avec les cordes alanguies qui dessinent un vaste paysage..L'adage, pas de deux du chef avec son orchestre demeure un régal, une performance dansante inégalé, rythmiquement impeccable; doigté, suspension en osmose tact et précision, fermeté de son investissement de corps conducteur de l'ensemble.En découle une préciosité des cordes très ténues, des rebondissements chaotiques conduit par la direction si intense du chef. Si galvanisante en diable!
Dans un chahut grandissant, l'oeuvre s'achève par une montée en puissance, des sonorités débordantes et envahissantes d'un effets surpuissant.

  Rebecca Saunders "Void" (2013-2014) / 19’ création française 
Au tour des percussions de Strasbourg de se rallier à l'orchestre, face à eux, François Papirer et Minh Tam Nguyen relevant le défi. Avec un dispositif de timbales "préparées", de ressorts, de cloches et autre instruments "bizarres" issus du quotidien, transformés pour l'occasion en source de résonance inédites.
Instrumentum invraisemblable : si les oreilles regardent, l'oeil écoute et regarde cette musique fabuleuse qui se raconte rien qu'au regard! Les sources des sons se confondent dans un grand trouble auditif, l'orage gronde dans une amplitude, une ampleur des percussions très présentes au premier plan.
Le chef se cabre danse toujours de dos et signe un vocabulaire gestuel digne d'une langue des signes pour orchestre.... Danse des baguettes dans des bols ou sur des peaux tendues résonantes. Tous ses instruments "de la passion" au service du son, de la percussion qui va bien au delà d'un simple rendu d'énergie sur un matériau frappé. Une réverbération, des larsens pour étirer le son l'allonger et prolonger l'espace sonore.
L'opus aspire à l'élévation, la lumière, la finesse et la délicatesse cristalline des percussions, la gravité des vents. Les masses sonores s'y déplacent comme des touches de couleurs sur une toile, peinture, esquisse de paysage rare.Le travail d'orfèvre des deux percussionnistes devient nuancier, vaste étendue des infinies possibilités de création de son, venu d'objets hétéroclites...Les vents embouchés se métamorphosent, les cloches font mourir le son et tout s'achève sur une suspension, un "arrêt sur image" magnifié par le geste final du chef d'orchestre, chorégraphe de cette musique de l'espace et des appuis des tonalités.
  
 Jonathan Harvey "Bird Concerto with Pianosong" (2001) / 30’  
Un orchestre de chambre, allégé fait suite sur la scène, un piano tant attendu et le tour est joué: de véritables chants d'oiseaux introduisent la pièce, repris en mimétisme par le piano, gazouillis étincelants, prolongés en echo per l'électroacoustique en direct. En ricochets, en ondes concentriques, en réverbération. L'intrusion, l'incursion des chants d'oiseaux parcourant toute l'oeuvre, en surprise et farce jouissive quand on ne les attend pas!
De l'humour, de la poésie pour cette aubade matinale à l'aurore ou au crépuscule du soir: le pianiste égrène les notes comme autant de facettes de sons vivants. Atmosphère très sylvestre dans une clairière des fées. Volière animée, colorée, rehaussée par l'ensemble des instruments au diapason. Des chants proches des artefacts de l'électroacoustique, à l'identique des chants naturels, originels. Chassez le naturel dans la création artistique, il revient au galop, en force, en variations d'espèces volatiles incroyables! Ca pépie, conférence des oiseaux de pacotille, monde irréel, jungle bruissante de science fiction étrange, inquiétante.
L'orchestre saisit le monde en échappée belle muni de la clef des chants; on songe à "Daphénéo" de Satie où "les oisetiers donnent des oiseaux qui pleurent"...Tout s'"électronise" au final, reprise, remixage des chants, à vol d'oiseaux, en vagues d'accordéon, en vibrations des instruments qui deviennent chant et plumages de volatiles.
Le paysage s'efface, s'endort et se lamente, peuplé de spectres étranges qui traînent, errent affolés et se fondent dans l'espace sonore. Un univers totalement inédit et onirique à souhait!


 Palais de la musique et des congrès - salle Erasme le 21 Septembre dans le cadre du festival Musica