samedi 22 février 2020

"Fase", Four Movements to the Music of Steve Reich : l'état de grâce incarné !

Un chef-d’œuvre intemporel de l’art musical et chorégraphique, aux sources de l’art d’une des plus grandes chorégraphes contemporaines
La danse contemporaine a produit des œuvres fondatrices qui éblouissent leur public depuis des décennies. Intimement liés à leurs chorégraphes, ces classiques modernes expriment le code-source d’une identité artistique et humaine, tels Café Müller de Pina Bausch ou May B de Maguy Marin. Pour Anne Teresa De Keersmaeker, cette pièce originelle est Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich. En trois duos et un solo, la jeune Bruxelloise façonne en 1982, sur quatre partitions majeures du pionnier de la musique répétitive, un chef-d’œuvre absolu de la danse minimale. La fameuse rosace dessinée par les pieds de la chorégraphe dans son solo Violin Phase donna même le nom de la compagnie : Rosas. Depuis, Fase n’a pas pris une ride et est aujourd’hui reprise par une nouvelle génération de danseuses.
Thomas Hahn

On aurait tout dit de ce chef d'oeuvre de la danse contemporaine, alors on se régale de vivre avec ses deux danseuses la rythmique,, la ligne éditoriale de la grande chorégraphe d'aujourd'hui..Des quatre "phases" laquelle préférer tant elles jouent sur une gestuelle voisine de l'hésitation, du volte face, des multidirections éclairs qui fascinent, déroutent le regard, brisent la temporalité...
Le premier dos, en robes grises et soquettes blanches, réserve aux deux interprètes la latitude du bonheur de l'évolution répétitive, bordée de spectres dédoublés, semant trouble et confusion pour celui qui regarde, elles semblant ignorer ces deux , trois ou quatre reproductions qui les assistent. Six personnages parfois se rencontrent, s'effacent, se rejoignent, de chair ou de virtualité, ombres portées comme dans un théâtre fantastique de silhouettes vaporeuses. Spectres ou esprits légers, fantômes discrets qui se jouent d'une extrême complexité des mouvements répétitifs...Le second volet est un solo virtuose, léger, versatile et plein de charme où la danseuse virevolte joyeuse dans des ébats jouissifs, érotiques, soulevant jupette et corps pour mieux atteindre un zénith de jouissance jubilatoire. Regard espiègle sur cette musique "violin phase, irrésistible attraction du temps et de l'apesanteur..
Les deux duos où l'on retrouve les deux interprètes en sorte d'uniforme, pantalon, chemisiers, chaussures renforcées pour permettre des pointes imagées, contraires à celles de la danse classique. Sur un tabouret, elles signent la gestuelle découpée, savante de Anne Teresa de Keersmaeker, avec grâce, vélocité et l'on demeure fasciné, en apnée devant cette exécution irréprochable d'une chorégraphie tirée au cordeau, jubilatoire dessin de la musique de Steve Reich, omnubilante mélodie fascinante de l'hypnose tranquille.

A l'Espace Cardin jusqu'au 22 Février





Créé avec Michèle Anne De Mey, Anne Teresa De Keersmaeker Musique Steve Reich, Piano Phase (1967), Come Out (1966), Violin Phase (1967), Clapping Music (1972) Lumières Remon Fromont Costumes 1981 Martine André, Anne Teresa De Keersmaeker avec en alternance Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti / Laura Bachman, Soa Ratsifandrihana
création le 18 mars 1982, Beursscho

"Ion": élytres archaïques.....


Pour Ion, Christos Papadopoulos a cherché du côté de la physique, de la sociologie et même de l’ornithologie. Pour un retour aux sources en toute sobriété.
Christos Papadopoulos est un jeune chorégraphe. Grec. Et en vogue. Ce qui, a priori, le prédestine à créer des fresques où se chevaucheraient une myriade de mythes antiques et fondateurs, pour être revus par le prisme des crises actuelles, comme chez Dimitris Papaioannou et autres Euripides Laskaridis, récemment passés par les scènes du Théâtre de la Ville. Mais il n’en est rien chez Papadopoulos. Ce jeune prodige creuse des strates plus ancestrales encore, en investiguant sur un possible secret de la nature qui pourrait, sans que nous en ayons conscience, déterminer le vivre-ensemble des humains : Un code-source de la cohésion sociale. Le chorégraphe endosse alors l’habit de la recherche fondamentale et se tourne vers les êtres dont le rapport au monde n’a guère changé depuis leur apparition : les animaux.

Tremblements de terre, passages furtifs de créatures hybrides dans le noir comme attirées par un néon, plante carnivore , aimant attirant irrésistiblement ces êtres vers lui pour les repousser simultanément. L'icone est forte et plonge dans une ambiance archaique, archéologie des corps et de l'atmosphère antique.
Bruits de pas, préssés, en sus....Des formes se précisent dans un brouillard léger comme dans un hamam, peuplés de spectres, de silhouettes diaphanes, de noirs contours comme atours.Groupe compact , dense qui entame un long parcours dans la lenteur hypnotique de déplacements infimes, glissés, quasi sur place légèrement décalé, frontal, les regards lointains rivés sur l'horizon.Torses nus, hommes et femmes, dix danseurs de corpulences variables, cheminent ainsi sur une musique lancinante, répétitive à l'envi.
Tentaculaire danse qui avance, progresse, interroge le temps et son dérouklement dans l'espace, nu, vide.Des traces d'empreintes se dessinent peu à peu sur le sol, signes des déplacements, chemins de fourmis sur le sol blanchi de poudre éparpillée.Regars frontaux, fixes des interprètes, dociles créatures de reve éveillé, mues par l'intemporalité, la vacuité , l'errance, la promenade , divagation étrange de silhouettes animées par une force attractive, aimant insolite.Plongée dans un monde autant aquatique que aérien, étrangeté des expressions lisses des visages. Comme sur une cène tournante ou un tapis roulant, les corps semblent défiler, passer, s'exposer . Ils tissent trame et chaine de circonvolutions énigmatique comme pour former une toile éphémère, dissolus, vague et fragile. Le groupe peu à peu se délite, chacun prend le large doucement semblant s'affranchir de cette aspiration en spirale d'un souffle vertigineux.Motifs de tapis persan qui se dessinent au sol, comme ses empreintes, des "danses tracées", des "pélerins" à la Angeletti....Chenilles amphibies, pas et déroulement de coléoptères invisibles qui au finale se retrouvent sctotchés à nouveau au néon qui réapparait, les aspirant de dos comme un attrape moustiques draconien, irésistible aimant de l'espace ainsi conquis une heure durant, hypnotique paysage animé de grâce et de félicité.

Au Théâtre des Abbesses jusqu'au 24 Février

mardi 18 février 2020

"Yours, Virginia": du ballet ! Etre soi au bon endroit, lieu de la danse.

[CRÉATION]
Pièce pour l’ensemble de la compagnie

Pour cette ambitieuse création, le chorégraphe israélien Gil Harush, auteur de The Heart of my Heart pour les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin au printemps 2018, exprime toute sa passion pour la personnalité et l’œuvre de la romancière et essayiste anglaise Virginia Woolf qui a tant marqué l’histoire de la littérature du xxe siècle avec des œuvres telles que Orlando : a Biography, The Waves, Mrs. Dalloway ou A Room of One’s Own. Sa correspondance avec son mari est à elle seule une expérience de lecture saisissante et déchirante.
Elle s’interrompit quelques heures avant qu’elle ne décide de mettre fin à ses jours en se noyant dans la rivière qui jouxtait Monk’s House, leur maison,dans le village de Rodmell dans l’East Sussex. Peu de voix de son époque ont autant compté. Et aujourd’hui encore, la liberté et le génie de Virginia Woolf, son audace formelle, son univers poétique et l’idée qu’elle se faisait de la femme écrivaine indépendante sidèrent toujours autant, plus de soixante-dix ans après sa disparition.
Gil Harush développe son hommage à Virginia Woolf dans une pièce qui est interprétée par l’ensemble de la compagnie.




Les lieux de là, le lieu de la danse, "la vague" à l'âme, à la mélancolie, à la folie, à l'hystérie; la "vague" à la meute, à la foule qui s'émeut de tant de fougue, d'abandon, de laisser faire, sur les corps convoquées à revêtir ces habits, cette peau du monde, d'un monde tel que Virginia Woolf imaginait les contours et le dedans...Gil Harush attrape la figure de l'écrivaine, auteure troublante de tant d'ouvrages, de correspondances que Emmanuelle Favier a rassemblés pour mieux se pencher sur sa "personne".
Multipliée en tant que femme dans des évocations diverses, d'amante, de femme dresseur d'hommes rassemblés, couchés à ses pieds, devant la guerrière combattante.Images de groupes circulant au gré de la musique, collages inspirés de morceaux de référence, baroques ou plus contemporains, rehaussée par la présence sur scène du pianiste.
Deux parties distinctes se dessinent et offrent à cette pièce, unique en son genre "dégenrée", un aspect une appréhension curieuse: les mouvements sont secs, directs, presque autoritaires, syncopés.
Les pieds flexs, le corps étirés comme des athlètes, ceux des "locomotion" de Muybridge en redondance.
Femmes et hommes s'opposent en groupe distincts, tribus mobiles, giratoires, mues par des aspirations, rotations ou glissements progressifs.L'esthétique quasi olympique de corps canoniques voués à la virtuosité de pas, attitudes et pauses mesurées.
Tout ici converge vers une interrogation sur l'être avec les autres, sur la communauté, l'isolement de la page blanche de l'écrivain, mais aussi l'irrésistible attirance et nécessité du groupe.
L'assemblée célébrant l'humain, son lieu d'attache, son endroit de convergence où il a pied , se porte bien
De très beaux portés sublimant ce désir d'appartenir à l'autre, pilier et fondement de soi.
La chorégraphie limpide, celle de l'eau qui sourd et coule de source, inonde le plateau par son évocation de vague, bordée par les corps qui tanguent, font front et s'offrent au flux et reflux de l'écriture de Gil Harush. De beaux détirés, de petites courses vrillées, un don pour isoler des personnages parmi la foule, de magnifier des duos ou trios: étranges "appuis têtes" comme rebond
Un univers de sculptures et d'architecture mouvante se dresse, se renverse, inverse les rôles, tête- bêche pour former des êtres hybrides inconnus.Un bocal bleu comme "bulle" d'air qui se promène, de l'immobilité à la conquête simultanément d'éléments disturbants qui bougent.
Des relations glacées, abruptes aussi entre hommes et femmes, lutte incessante au coeur de groupe constitués des deux "genres", féminin, masculin.
Fluidité d'un couple qui borde la harpe et la flûte d'un des morceaux convoqués pour ébranler la danse, la propulser au coeur du plateau envahi de multiples propositions simultanées.
Un ouvrage hors du commun que ce "Yours, Virginia", plume débridée d'un chorégraphe au coeur de l'analyse : équilibre, déséquilibre des êtres, gestes désordonnés,célérité, syncope et vélocité hallucinante de comportements étranges, dérangés, déplacés.Confusion et fusion des corps pour semer le trouble dans des unissons parfois très mécaniques, bien huilées.
Deux faunes couronnés s'enlacent, célèbrent la nudité, la beauté canonique.
Alors que dans le camp des femmes, les hommes à quatre pattes soumettent leurs humeurs. Gynécé, tranquille icône de l'univers de Virginia, valse lente de deux créatures en fond de scène...On  a de cesse de tout voir, tout capter tant cela fuse: image d'une carapace que l'on ôte, costumes étranges que ses slips et gaines moulant des corps athlétiques.
Et qui sont-elles ces femmes dont les prénoms énumérés esquissent une musique mélancolique où l'on retrouve son identité...
Une scène marquante où le pianiste convoque chacun des danseurs à s'unir à son jeu, esquisser quelques notes et laisser sa place à un autre, construisant la musique comme un manège, tourne collective d'un manifeste en faveur de l'esprit de communauté, entourant le soliste !
Les danseurs du Ballet, évoluant dans cette forme aujourd'hui rare de "ballet", oeuvre complexe et construite tisant des formes, des entrelacs de pointes et de flex, de promenade, de divagation de la pensée en mouvements
En soulèvement aussi, à la manière de Virginia ...


Distribution :
Chorégraphie : Gil Harush Musique : Benjamin Britten, Dmitri Chostakovitch, Philip Glass, Arvo Pärt, Ralph Vaughan Williams
Direction musicale : Thomas Herzog Dramaturgie musicale : Jamie Man
Costumes : Gil Harush Scénographie : Aurélie Maestre
Lumières : 
Les artistes :
CCN • Ballet de l’Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse
mardi 18 février de 20h00 à 22h00
Opéra National du Rhin - Strasbourg
prix : 22€