samedi 4 juillet 2020

2010 / 2020: le best'of des Rencontres d 'Eté de l'Accroche Note: un CD incontournable !

Un CD incontournable à écouter de toute urgence !
Manuel De Falla Quatre chansons populaires pour soprano et accordéon (Asturiana – Jota – Nana – Polo) (1915)
On ne va pas s'en priver de ses accents espagnols, andalous et voici chant et accordéon au diapason, comme pour une corrida musicale: de lamentations mélancoliques, délicieuse et gourmande mise en bouche, on se régale puis c'est la femme hautaine sûr d'elle, majestueuse qui s'exclame, s'impose dans de beaux mouvements dansants, sautilles, enjoués. Un beau jeu d'actrice , femme déterminée et puissante! La séduction opérant entre deux amants, pour laisser place à la berceuse puis à la fougue de l'accordéon, force et conviction dans le jeu!

Gabriel Fauré "Pélleas et Mélisande" pour flûte, clarinette, harpe et quintette à cordes (1898, 20') (arrangement David Walter): une oeuvre  construite en cinq morceaux qui filent, fluides, ouverts et mélodieux, la part belle aux cordes, où se glisse la harpe voluptueusement. La clarinette rappelle en leitmotiv, des accents connus qui enchantent

Peter Eötvös Natascha Trio pour soprano, clarinette, violon et piano (2006)
"Cocorico", cris de la chanteuse, très animale, sensuelle, en onomatopées virtuoses, en chuintantes, en piquées, poussés, voix hachée, en particule sur un ton dédaigneux, prétentieux, avec allure et détermination, ambition. Le récit, enveloppé par les autres compères qui s’immiscent dans cette joyeuse cacophonie savante de poulailler en folie, séduit et frappe juste. C'est drôle et sérieux, réjouissant et jouissif: volière fantasque, jet de voix qui fuse et dépote, éclabousse, insistante , maline et perspicace !L'humour sourd des contrastes grave-aigu, du ton solennel ou familier de cette basse cour stylée.
Un "bis" de la pièce après ovation du public, nombreux et chaleureux, permet une lecture encore plus riche où Françoise Kubler se livre et délivre son talent de comédienne, de danseuse des appuis qui la maintiennent en solidité fragile.
 Ses fréquences, ses virevoltes de girouette affolée, ces réponses à des questions sonores évidentes, sont un régal, à voir, estimer et écouter. L'évidence absurde de la narration singulière touche au but: folie timbrée, volubile, saugrenue, versatile, percussion vocala au poing, virtuose, elle ose et brûle les planches du Temple du Bouclier avec fougue et respect: se tend, se plie se courbe sans céder pour notre plus grand plaisir

György Ligeti Etudes n° 5 et 6 pour piano : Arc-en-ciel et Automne à Varsovie (1985-2001)
Appliqué, studieux, le pianiste s'adonne à l'étude, à l'exercice, simple en apparence, de plus en plus puissant en résonance de sonorités en couche. Contrastes et modulations subtiles se répondent pour créer une ambiance radieuse et sereine. Notes semées, éparpillées, disséminées dans l'éther, discrètes, à peine perceptibles.
L'atmosphère devient plus inquiétante et menaçante. Affirmée dans le ton, le timbre et l'intensité du touché: délié, finesses du doigté du pianiste qui courre sur les touches. Du détaché, versatile, vibratile dans des ascensions assurées de la musique, fertile en variations, phrasés et syntaxe galopante. Les graves y sont puissants, veloutés à la belle amplitude de sons, forte,, envahissants.L'interprétation athlétique de Wilhem Latchoumia est impressionnante: il habite ce répertoire avec sobriété, discrétion, mais aussi panache distingué d'une aisance remarquable.

vendredi 3 juillet 2020

"Répertoire et création": des rencontres d'été toniques: corps, r-accords, correspond-danse ! !

photo nicolas léonard
Record d'affluence pour cette troisième soirée du triptyque des "Rencontres d'été" initiées par l'ensemble Accroche Note en cette splendide et sobre église de Sainte Aurélie. Plus de 100 spectateurs-auditeurs réunis, bien répartis, à distance respectable les uns des autres....L'espace est totalement investi par l'écoute concentrée et attentive de tous ces "fidèles" pèlerins de la musique.

C'est à Wilhem Latchoumia et Armand Angster d'introduire le concert déclinant "répertoire et innovation"....
Avec "Acequia Madre" pour clarinette et piano de Magnus Lindberg de 2012.
Les genoux bien ancrés dans de forts appuis au sol , le clarinettiste en tête de gondole, fléchit mais ne rompt pas! Le combat, la lutte entre piano et clarinette revêt une fière allure princière, bien ancrée dans le son. Complices de plateau dans des sonorités communes, déferlantes, dans de beaux aigus de l'instrument à vent, fins et précis, acérés, vif argent, entrecroisés de gazouillis débridés. L'intensité virulente de la partition, comme une ascension tonale portée par un oiseleur, dompteur de sonorités, s'élevant dans une composition aérienne. Emporté, transporté par les portée acrobatiques de la partition. Moustache et cheveux cendrés, santiags et costume sombre confèrent à l'artiste, une silhouette forte et vivante. Pluie de notes sourdant du piano entrainant dans ses flots, les remous tumultueux de la clarinette: torrent et flux de timbres à l'horizon.
Comme un oiseau, au dessus sur une branche posé, Armand Angster fascine et humble et grave, rabat le son vers la terre.

Après cette puissante entrée en matière, à Debussy de prendre le relais, avec "Sonate" de 1915.
Christophe Beau avec une allure de rêveur inspiré forme un duo charmeur avec le pianiste, Wilhem Latchoumia. Dans une montée alerte d'une dramaturgie sonore évidente, rapide , haletante, se déploie un vaste espace qui s'allume ou s'éteint à l'envi. Meurt ou resurgit de plus belle, phœnix valeureux, en un vol planant, léger, flottant parcourant un sentier bucolique.
Suspens et tension du violoncelle à l'appui, pincé, frotté en une utilisation audacieuse incommensurable. Dans une succulente et sensuelle interprétation, une extrême dextérité, virtuose légato et pizzicati, en alternance ou à l'unisson de son complice.
L'intensité du volume qui s'amplifie, enfle, se gonfle et part à l'assaut de l'espace envahi de sonorités fluides et délicates.Dans un infime décrescendo, très varié, déroutant, l'écume, l'éclaboussure de sonorité se calme et efface la virtuosité de la pièce magnétique de Debussy. Le violoncelle à l'apogée, au zénith de ses capacités.

"Ed Insieme Bussarona" de Franco Donati de 1978 poursuit la découverte du patrimoine contemporain.
Voix et piano, convoqués pour l'occasion, incarnée par Françoise Kubler, longue chevelure sur les épaules, corps gracile et fort, gainé de noir. La voix parlée, chantée, éruptive de la cantatrice, se transforme, se métamorphose en plaintes, chuchotements, chuintements progressifs.Dans une diction aux modulations variées, surprenantes, de l'onomatopée, au phrasé bref, prosodie étrange, le piano en écho, à l'écoute lui donnant la réplique, la soutenant. Mystère et intrusion s'en dégagent, les sons volubiles, les hachures, hoquetements et cassures à l'assaut du conte. De la narration imperceptible du vocable, émis parcimonieusement. Tout se coupe, se rompt sur fond de flux des gammes du piano. En vagues successives tuilées.
Attente, calme, tension, agacement ou férocité du récit, des attitudes et postures de la chanteuse, habitée intégralement par le  texte: opiniâtre puis charmeuse, dans des murmures et bercements radieux.
Ici la complexité d'"être ensemble" est remarquable et le duo, chant- piano, relève de la virtuosité sans effet de manches!

Place à Manuel de Falla avec ses célèbres "El Amor Brujo" de 1915 - "Escena/ Cancion del fuego fatuo/ Romance del pescador"/ Danza rituel del fuego"-
Quatre variations très hispanisantes, le feu entre les doigts du pianiste pour mener à bien la fougue et le charme de ces morceaux, certes connus, mais transformés par l'interprétation de Wilhem Latchoumia. Félin pour l'autre, faits l'un pour l'autre, piano et corps engagé font bloc dans cette mélodie plaisante, enjôleuse, joyeuses facettes chantantes d'un folklore revisité ! La finesse du jeu, délié, survolant la partition vers un univers unique, ensoleillé, délicate interprétation mouvante, émouvante, sensible à fleur de touches, les pelotes feutrées des pattes de félin du pianiste, faisant foi !
Tourbillon, spirale de habanera dans l'arène de la tauromachie à la Picasso pour le "Tricorne": le pianiste penché, ployé sur son clavier avec une énergie et une vélocité remarquable, invraisemblable instrument au service du génie de De Falla.
 Dans l'avancée irrévocable de la composition, la montée en puissance majestueuses des timbres, des corps sonores se diluant dans un déferlement une submersion imergeante de la musique.
Le pianiste littéralement traversé par une énergie hors norme, le corps transporté ailleurs et nous, avec !

Correspondances, a-corps et concordance pour le Pascal Dusapin qui prend le relais de cette danse de feu: "Ohé" pour clarinette, violoncelle et danse!
C'est Léna Angster qui se profile dans la travée et accompagne les deux interprètes au cœur de l'église. Elle trace son chemin, gracile silhouette fugitive, fugace dans la pénombre, à peine visible. Elle se glisse, s'immisce dans les tonalités de la musique, discrète servante indocile: féline, ondoyante, déployée, offerte, elle se love et s'enroule dans les sonorités qui l'enveloppent. S'étire, rebondit, s'enrobe, conduite, éperdue, se livrant corps et âme à l'esprit des lieux.
Soubresauts, tours et contours relâchés, abandonnés dans de belles cambrures, campée par un corps solide, ancré, puissant.
De noir et gris, vêtue, pieds nus sur le sol de gré rose, finement éclairé par des taches de couleurs pastel.
 De beaux alignements, une allure discrète, très présente, fluide et déliée, cheveux flottants, cabrée, offerte.
Suspensions, arrêts, retenues pour surprendre et déjouer les directions, les intentions ou décisions de chaque instant. En vrille, spirales brusques, mouvement incessant dicté par l'énergie de la musique de la clarinette et du violoncelle, discrets partenaires invisibles.La musique semble la traverser, en saccades, aspirées, inspirées dans une reconstruction, un démantèlement des gestes hachurés, stoppés, interrompus dans leur course folle. Assoiffée de rythme contrastés.
Attirée, ouverte pour cette offrande sans limite de la musique du corps et des instruments: un médium rêvé pour la musique de Dusapin!

Et pour clore la soirée, une création "mondiale" : celle de Blaise Ubaldini, "Ineffable vide" commentée en personne par le compositeur présent et ému.
Inspirée par les "poèmes" de Henri Michaud, voici Françoise Kubler en proie à une diction et des textes surréalites en diable.
Tel un vide qui s'emplit de sons, un rituel chamanique se construit avec la prêtresse du jeu, voix bordée par une cloche qui rythme le tempo et s'impose, tenancière du temps, métronome de la pièce désobéissante!
Dans une langue étrangère, inconnue, inventée d'abord, tenant le flambeau auprès de la clarinette et du violoncelle, complices de cette cérémonie paienne.
Invitation à l'invocation des esprits, incantation, les appels, cloche et voix, vibrato de la clarinette et énergie commune partagée pour cet offertoire ostentatoire où les thuriféraires s'en donnent à corps joie!Balancements chaloupés, scandés par le timbre de la cloche frappée, rigoureuse, semeuse d'ordre et de rigidité!
Conductrice et maitre d’œuvre de cet épisode fameux, fusion des trois interprètes dans un langage imaginaire à la clef.
La récitante psalmodiant les mots et maux de Michaud, possédé par quelques hallucinations réparatrices, inventant un nouveau découpage, un phrasé haché des textes. Corps-texte, cortex des ponctuations, ânonnées, découpées, fragmentées, scandées en rythme irrégulier, sauvage et inspiré.
 Des propos incongrus et "déplacés" pour l'inconfort sonore bienvenu et décalé. On se "déplace" à l'envi dans cette prosodie métamorphosée en musique souple et mouvante. La voix parlée, confidente ou hurlante, métabolisée par une énergie partagée dans ce triptyque singulier, retable, icône sacrée: dans un univers proche des mélodies incongrues et absurdes de Poulenc.(la statue de bronze)

Histoires à dormir debout, à rester en éveil à l'image de cette composition dédiée à la formation "Accroche Note" qui retient bien des attentions d'artistes compositeurs talentueux et audacieux
A leur image ineffable: de la surprise à tout prix, sinon rien!

Le jeudi 2 Juillet à l'Eglise Sainte Aurélie



 




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jeudi 2 juillet 2020

20 èmes rencontres d'été de musique de chambre": "Prokofiev/ Cowell / Mahler"

latchoumia
Voyages et valses au pays de la nostalgie

Ce mercredi 1 Juillet, de nouveau plus de 80 personnes pour ce deuxième concert à Sainte Aurélie !
Les Rencontres d’été sont un véritable succès d'audience!
Au programme, une première partie dédiée à Prokofiev et Cowell, interprétée au piano solo par le brillant Wilhem Latchoumia et en seconde partie l'intégrale de "Des Knaben Wunderhorn" de Malher.
Solide répertoire pour des interprètes aguerris et riches d'expériences musicales insolites !

En avant donc pour la "1 ère légende irlandaise" de l'américain Cowell: une sombre marche, lente, qui se déroule, pas à pas, puis qui s'élève lentement: le pianiste jouant de son corps sur le clavier dissonant, tel un crabe évoluant de traverse, solennel et puissant: des résonances graves et étranges sourdent de l'instrument. Une ambiance singulière pour introduire ce programme.

En contraste succède "Gavotte op. 95 N° 2 de Prokofiev, une danse alerte, relevée, pas de danse, syncopes, saccades et petits battements, fouettés tourbillonnants, légers, aériens. Sur quel pied danser pour le pianiste, rivé au clavier, la grâce entre les doigts, inspiré, habité naturellement par ces rythmes soutenus, alertes, verticaux en diable ! Toujours aussi félin dans sa "démarche" pianistique.

"Eolian Harp" de Cowell est un véritable leurre: les yeux fermés, on entend vibrer les cordes d'une harpe: que l'on ne s'y méprenne pas, ouvrez les yeux et vérifiez: le pianiste, corps immergé dans l'instrument, pince simplement les cordes des marteaux... Imitée, jamais égalée se dirait la harpe devant une telle "contrefaçon", un tel simulacre, si réussi, d'imitation, de substitution!
Cordes pincées, hors norme, le jeu de Latchoumia rivalise de dextérité et ses doigts habiles parcourent les cordes vocales du piano dans des gestes précieux et des envolées caressant à peine les fils tendus à l'intérieur de la carcasse de l'instrument à percussion: le clavier muet est de reste devant ces frottements, grattages et autres touchés incongrus sur les cordes raides du "hors norme".
 Une harpe couchée, alanguie, paresseuse qui se laisse chatouiller sur le ventre: tout l'inverse du noble instrument vertical, dressant son corps baroque à peine incliné sous les doigts de l'interprète...
Fluide, aquatique, minimal, le son parait et se fluidifie, vaporeux, léger et trompeur! Faussaire de grand talent, le compositeur se tient de mèche avec l'interprète pour nous faire croire au miracle!

 Accroche-pieds.
Quant à la "Valse de Cendrillon et du prince" op. 102 N°1 de Prokofiev, c'est un régal chaloupé qui s'initie au clavier cette fois: lente et progressive montée, forte et douce, valse pulsante et bien ancrée pour virevolter, s'emparer de façon possessive des corps dansants suggérés. Un ballet se dessine, des images de tourbillon et de vertige, tel le ravissement, le rapt, l'enlèvement de Cendrilllon, portée au firmament du désir , de l'inconnu!
Enrobante, spiralée, la valse entrainante nous absorbe dans un flux musical enivrant.Reprise, attaque, levées au chapitre pour mieux tourner les pages d'une danse évoquant toutes les chorégraphies antécédentes sur ce morceau de choix!
(Voir la version "pantin" de Maguy Marin)
Calme et apaisement au final pour se poser et respirer la fatigue de l'empathie de l'écoute vivante et investie de l'auditeur!

Une fantaisie amoureuse pour clore la prestation remarquable de Wilhem Latchoumia :"Amoroso op. 102 N° 6" de Profofiev.
Un flux romantique planant qui s'écoule et verse lentement ses notes mélodiques...Et égrène aisément la musique crescendo, sous les doigts agiles et virtuose de l'interprète, habité, présent dans la musique qu''il fait naitre offrant en partage quelques nobles sentiments qui s'affirment, altiers, fiers et dévots Ca gronde aussi et ça mugit de passion débordante.


Place à un morceau de choix: "Des Knaben Wunderhorn" de Malher, une pièce rare et puissante, long parcours entre deux voix, celle d'un baryton, Thill Mantero et d'une soprane, Françoise Kubler.
L'un et l'autre se jouant des difficultés ou autres embûches stylistiques de la partition, pour exprimer douceur, passion, révolte dans un jeu subtil et contrasté, fait de ruptures et de modulations
Les capacité vocales au rendez-vous pour une virtuosité non dissimulée.

Un voyage hypnotique dans l'univers de Malher, "rouge" passion comme la robe fourreau et traîne de la cantatrice, gris-blanc comme le boléro du baryton, voix large et profonde, rivée, ancrée dans un corps léger et filtrant les résonances et mélodies de la partition, haute voltige!
Quelques "monologues" en alternance, deux duos qui se répondent et s'interrogent, un solo de Françoise Kubler pour souligner la complexité des sentiments de ces personnages imaginaires qui conversent , radieux et possédés. Enflammés aussi, dansant: la chanteuse mimant, vivant, pleine d'énergie, des instants secrets et intimes confiés à nos oreilles complices d'un stratagème caché.
Une ovation pour les artistes, le courage au corps, celui de livrer leur travail acharné de restitution d’œuvres patrimoniales pour en rendre des parfums et fragrances d'aujourd'hui !

A Sainte Aurélie, mercredi 1 Juillet