mardi 22 février 2022

"I'm a bruja": sorcières, je vous aime !

 


I'm a bruja
d'Annabel Guérédrat

Chorégraphe martiniquaise, Annabel Guérédrat signe des performances toujours empreintes d’une profonde réflexion sur le monde et sur la condition féminine en particulier. Seule en scène et nue, l’artiste revêt une à une cinq peaux de brujas, sorcières afro-caribéennes, correspondant à cinq tableaux successifs qui s’entremêlent à mesure de la performance.

Et ça opère dès la première seconde : femme et offerte au regard, nue et crue, décemment habitée de lumière et de justesse, ce solo est vêtu de radicalité, de pudeur et d'engagement. Sorcières multiples et variées aux caractères changeants se lovent et se meuvent à l'envi, se déplacent, bougent et concentrent un univers étrange, magnétique et unique.Femme et esprit malin en sorcière, évoquant Mary Wigman et sa danse tapageuse et cruelle, la voici plongée dans son antre et sa caverne intime pour mieux rayonner à nos yeux rivés sur son corps.Torsion du buste, des cheveux qui se livrent, se délivrent d'une touffe massive pour mieux se nouer, se contenir.Décors changeants selon les situations: cercle magique ou néons virulents pour cerner son arène, son champ d'action.Elle s'affiche ostensiblement dans sa vérité et puise aux tréfonds de sa chair exposée pour notre réflexion, plaisir et dégustation de l'interdit, du profane, de l'étrange...Une belle performance dosée et mitonnée, mijotée comme un élixir de vie, de mort et de résurrection salvatrice. On ne brûle pas cette sorcière bien aimée aux multiples facette kaléidoscopiques !La danse comme potion magique et onguent liquide et huileux en dernière séquence très érotique Badigeon canaille et tentateur de multiples fantasmes enfouis et résurgents à l'occasion de cette performance très "osée" et pudique à la fois!

Au Carreau du Temple dans le cadre du festival Everybody !18 et 19  Février

"De Françoise à Alice": le noir et le jaune leur vont si bien...

 


De Françoise à Alice
de Mickaël Phelippeau

 

Mickaël Phelippeau rencontre Françoise et Alice Davazoglou presque par hasard. En duo sur le plateau, elles se prêtent avec générosité au jeu du « portrait chorégraphique » cher à Mickaël Phelippeau. Avec délicatesse, il interroge les liens qui unissent les deux femmes et leur offre la possibilité de montrer à tous qui elles sont: deux femmes interprètes, l'une dite valide et l'autre porteuse de trisomie 21. Ce duo aborde ainsi la complexité et la constellation des liens qu'elles entretiennent, des divergences qui créent leur complémentarité, tant humainement que dans leur relation à la danse.

Sur le grand plateau de plain-pied du Carreau du Temple deux femmes s'affairent, alors qu'en voix off ou audio description, se raconte leurs faits et gestes quotidiens: elles s'installent à vue et l'on suit sereinement leurs actes, identiques à ceux de femmes concentrées sur leurs taches. Mais voilà que tout s'anime sans mot pour expliquer une tendre et respectueuse relation: mère-fille qui se rencontrent au coeur de la danse, de leurs danses. Loin de toute virtuosité ou performance physique, leurs deux corps se trouvent, s'enlacent complices et filiaux.Elles se comprennent et entament respectueusement un adage charmant et troublant La mère plus aérienne, la fille plus terrestre, au corps de Vénus callipyge de toutes rondeurs, dévoilant des formes généreuses loin des canons fatidiques de la beauté formaté Ce qui est beau ici est insondable, mystérieux, loin des visions chorégraphiques où tout semble appris et reproduit. La relation, liens et liaisons mère-fille se décline à l'envi, forte et sincère dans l'intimité autant que dans le show Alice se sent belle, se questionne, sa mère nous confie son désarroi, de la naissance de cette enfant "différente" aux regards des autres compatissants....Beaucoup est dit ici sur le "handicap" , celui dont "souffrent" ceux qui ne connaissent pas lze bonheur de vivre aux côtés d'une personne extra-ordinaire qui enseigne tant de valeurs à celui qui la fréquente.La danse est simple et étoffée de gestes légers ou graves où s'impose la compréhension, le partage, la considération. Alice se maquille, revêt de beaux atours pour parader aussi, libre de se conformer aussi à une normalité extravagante de paillettes et strass Le droit d'être, de jouir et d'aimer, sa mère, sa compagne en bonne "compagnie", cum-panis empathique et sympathique. Une heure durant on embarque dans la poésie, l'inconfort ou le réconfort de savoir que montrer la vie tout court est aussi l'apanage de la danse. Parcourir l'espace, se poser, se lover au sein du corps de l'autre est bonheur, chaleur et capacité à s"adapter au monde sans soucis des apparences. Ce travail chorégraphique hors norme est le fruit d'une lente approche, d'une adhésion totale à un projet autant audacieux que naturel.Pas de jugement ni de condescendance pour cette ode au noir et jaune, les couleurs de la générosité et de l'intellect, de l'obscurité ou de l'outre-noir. Y voir clair aussi dans nos visions du "beau", du divers comme beaucoup dans le domaine de la danse qui affiche dès lors fragilité, normalité, diversité, aujourd'hui sujet de débat, de considération justement revendiquée dans la justesse et la sérénité Dans la vérité surtout de l'intégrité des interprètes et de Michael Phelippeau, accompagnateur, guide, éclaireur et iconoclaste joyeux de la scène chorégraphique actuelle.L'altérité de chacun, engagée et mise à nue: every body is beautiful !

A u Carreau du Teple dans le cadre du festival "Every body" les 18 et 19 Février

lundi 21 février 2022

"Le jour se rêve": Jean Claude Gallotta et Rodolphe Burger: un duo de choc ! Des salves chorégraphiques, des prises de corps musiciens !

 



« De l'humour et de la pensée, de la fantaisie et de l'invention ! »

En trois tableaux, les danseurs magnifient les troubles solaires de la nature, les phosphorescences des grandes villes, puis livrent une vision folle de l’avenir dans une comédie musicale effrénée. Grâce d’une gestuelle énergique, combats d’anges et humanités fiévreuses… Dans des échappées mouvantes et ludiques, dix interprètes rendent hommage à Merce Cunningham, génie d’une poésie abstraite du mouvement, qui aurait cent ans aujourd’hui. Entre chaque séquence, Jean-Claude Gallotta lui-même danse sur les chansons de Rodolphe Burger. Artiste associé au Rond-Point, le chorégraphe et danseur y a présenté sa trilogie autour des mythologies du rock, L’Homme à tête de chou, My Rock et My Ladies Rock. Avec quatre-vingts créations à son actif, il travaille à ouvrir la danse à toutes les disciplines, cinéma et poésie, musique et arts plastiques.

Ils dansent et ne cessent de dévorer l'espace, les danseurs-performeurs sur le plateau, vêtus de couleurs, masqués corps et visages par collants et tissus désignés par Dominique Gonzalez Foerster avec force traits et formes colorées figeant les expressions en interrogations étranges.La meute, le groupe se met en branle, évolue sur scène en unisson fébrile, en duo, trio comme des esquisses de passages fugitifs évaporés, e, fusées volubiles... C'est la rémanences des signes, traces et points dans l'espace grand ouvert, offert aux corps et à la danse . Entre les séquences, deux solos du maitre à danser, petits gestes composés, furtifs, fébriles, tétaniques comme au bon vieux temps du groupe Emile Dubois", cette arlésienne si mystérieuse...Un solo sur la poésie de Kurt Schwitters qui lui va si bien avec ses onomatopées, ses petits bruits et sons imperceptibles de la voix. Langage inventé de toute pièce.L'homme, le danseur sur la pointe des pieds fait mouche et touche après ce tsunami de voltiges vertigineuses des danseurs en troupe organisée. Quelques échappées belles dans les deux autres saynètes du programme et le tour est joué: on est séduit par la rencontre Gallotta /Burger mais pas si surpris que cela car les compères sont devenus complices sur le plateau et la musique galvanise la horde pour sauts, diagonales et manèges infernaux! Merce veille au grain de ces comètes lancées à pleine allure dans une chorégraphie cosmogonique de haute volée! Tendresse et ralentis en augurent des tonalités variées, des ambiances certes abstraites mais s'y retrouvent soquettes et petits shorts qui baillent contre collant, seconde peau sans trou, à la Cunningham. Un rêve éveillé que de retrouver l'inventivité d'une signature singulière de l'histoire de la danse d'aujourd'hui, de celle des années 1980, fraiches et limpides comme à la source de leur genèse: Gallotta passeur de rêves et de fébrilité composée!

chorégraphie : Jean-Claude Gallotta, musique : Rodolphe Burger, avec : Axelle André, Naïs Arlaud, Ximena Figueroa, Ibrahim Guétissi, Georgia Ives, Fuxi Li, Bernardita Moya Alcalde, Jérémy Silvetti, Gaetano Vaccaro, Thierry Verger, Jean-Claude Gallotta  


jusqu'au 20 Février au Théâtre du Rond Point