jeudi 2 juin 2022

West side story: à l'Ouest du nouveau, socialement "incorrect"!

 



Guerre des gangs dans les rues de New York. De fiers descendants d’immigrés européens, les Jets menés par Riff, contrôlent le quartier de l’Upper West Side à Manhattan. Mais leur règne est menacé par Bernardo et ses Sharks, jeunes Portoricains récemment débarqués dans une ville où le rêve américain se confronte à la réalité du racisme et de la précarité. Lassé de ces rixes, Tony, le meilleur ami de Riff, aspire à une vie meilleure. Il rencontre lors d’un bal Maria, la soeur de Bernardo. Oubliant la violence du monde qui les entoure, les deux jeunes gens s’avouent leur amour naissant. Mais comme Roméo et Juliette avant eux, ils ne peuvent se soustraire à la haine qui consume leurs communautés respectives.
C’est Broadway en Alsace ! Soixante-cinq ans après sa création, West Side Story n’a rien perdu de son actualité. Le metteur en scène Barrie Kosky et le chorégraphe Otto Pichler revisitent ce chef-d’oeuvre de la comédie musicale dans un spectacle tout en ombres et lumières, célébrant le choc des corps. Cette fascinante production est présentée pour la première fois en dehors du Komische Oper de Berlin avec plus de soixante interprètes sur scène, dont les danseurs du Ballet de l’OnR au grand complet.

 Surtout effacer momentanément de votre mémoire le film de Robert Wise et Jerome Robbins...Et se souvenir qu'au départ West Side Story est une comédie musicale !Alors on aborde ce chef d'oeuvre de façon objective, en mode spectaculaire et les différences de ton, de rythme se gomment au profit d'une vision neuve et savoureuse.Les costumes sont noirs, sombres et sans référence ethnique, les décors demeurent ceux d'un environnement citadin: escaliers, échafaudages ou vacuité du plateau. La scène tournante y sera ce "plus" qui provoque des mouvements au ralenti, des suspensions intemporelles...Et tournent l'intrigue, l'euphorie et le dynamisme d'une mise en scène "cabaret" parfois proche vision style "crazy horse" où brillent Anita et Maria accompagnées d'un choeur de danseuses excitées, mordantes, sensuelles et enjouées. Car l'aspect social de la pièce, son langage trivial et grossier peu châtié est prépondérant.Les morceaux de bravoure "Maria" "To night" et autre must, sont resplendissants, touchants: Tony-Mike Schwitter- est sensible, fin, épris d'amour et de rêve, perché sur son échelle, il navigue au nirvana. Maria-Madison Nonoa- brille par sa pudeur, son innocence, sa bravoure et la joie de ses jeunes années et sa voix chaude et sensuelle.Un casting où Riff est danseur-chanteur hors pair, malin, fébrile et passionné; c'est Bart Aerst qui s'y colle avec charme et volupté.Quant à Anita -Amber Kennedy- elle nous guide dans cet univers trivial, très sexy et alerte, le corps et la chevelure luxuriante, investis et habités par une fougue et un talent réel pour la comédie musicale effrontée et pleine de rebonds.Survoltage, partie de volley, espace de gym tonic, tout concourt à une dynamique formidable pour cette "jet's set" inversée où la fragilité devient combat, batailles rangées, affrontements, duel et autres codes sociaux Des étoiles aux cieux, des globes luminescents pour un univers aussi de rêves et d'amours inaccessibles..."Un endroit pour nous" pour eux, ces artistes protéiformes qui embrassent chant et danse avec fougue, galvanisés par une musique qui nous est chère et connue, fort bien réinventée par l'orchestre et son chef en plein dans le mille du drame ou de la fantaisie brodwayenne!Car l'aspect "social" est fort décrit et porté dans cette version où l'on découvre la portée sociologique de l'oeuvre...

Une réussite totale où la chorégraphie sait prendre le pas sur ce drame où les corps se jettent dans la bataille, dévorent l'espace à l'unisson, où le style "jazz" l'emporte sur le "contemporain" de Robbins...Toute ressemblance est à bannir, à chasser pour déguster cette version unique et sensible, forte, portée par des artistes "complets",galvanisés, engagés, survoltés ou simplement épris de leur personnage à n'en point douter: le public ne s'y trompe pas qui fait ovation et trembler l'atmosphère de passion et délices!


Direction musicale David Charles Abell Mise en scène Barrie Kosky, Otto Pichler Responsable de la reprise (mise en scène) Tamara Heimbrock Chorégraphie Otto Pichler Responsable de la reprise (chorégraphie) Silvano Marraffa Concept des décors Barrie Kosky Costumier Thibaut Welchlin Lumières Franck Evin Chef de chœur Luciano Bibiloni CCN • Ballet de l'Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse, Chœur de West Side Story

Les Artistes

Maria Madison Nonoa Tony Mike Schwitter Anita Amber Kennedy Riff Bart Aerts Bernardo Kit Esuruoso Chino Marin Delavaud Action Thomas Bernier A-Rab Maxime Pannetrat Baby John Léo Gabriel Big Deal Zoltan Zmarzlik Snowboy Antoine Beauraing Diesel Shane Dickson Anybodys Laura Buhagiar Graziella Emmanuelle Guélin Pepe Jesse Lyon Velma Ana Karina Enriquez Gonzalez Rosalia Valentina Del Regno Consuelo Sofia Naït Francisca Alice Pernão Anxious Pierre Doncq Indio Pierre-Émile Lemieux-Venne Nibbles Hénoc Waysenson Luis Marwik Schmitt Estella Brett Fukuda Teresita Deia Cabalé Margarita Noemi Coin

A l 'Opéra du Rhin jusqu'au 10 JUIN 

 

mercredi 1 juin 2022

"Services" par Quai n° 7 : Bonnes à tout faire.....et la tache s'efface ! Vengeances tardives et fatidiques....pour techniciennes de grande surface de réparation!

 


Cinq techniciennes arrivent sur scène. Le spectacle, Les Bonnes de Genet, a joué la veille et il est temps de nettoyer et remiser celui-ci afin de préparer la représentation du soir.

Au fur et à mesure du rangement, les petites humiliations que subissent chacune des techniciennes dans cette équipe de travail sont révélées et sublimées au moyen de fictions qui naîtront de leurs échanges et des gestes de la remise en place du décor.

Alors que les cinq femmes font du plateau un lieu de l’expérience d’un modèle de liberté, certains mécanismes de prise de pouvoir viendront-ils rendre la tâche difficile ?

Une tombe fleurie de plastique banal, un fauteuil, quelques bougies, une croix sur le plateau....Elles chantent, cinq femmes en jeans, en nettoyant, rangeant s'affairant comme des fourmis laborieuses, consciencieuses...Joyeusement sur des rythmes connus en dansant . "Soubrettes ", bonnes à la tâche, obéissant à la "clochette-sonnette", domestiques dociles et soumises.Déplaçant sans cesse caisses de fleurs et autres accessoires pour vider la scène, accueillir le prochain spectacle qui va s'y dérouler sous la houlette de Clémence la metteur en scène fort déplaisante et hautaine. La critique d'une société hiérarchisée, codée et inamovible comme une caste indienne, se dessine à travers les propos de la régisseuse en chef, "Pat", Ruby Minard,petit soldat à la solde de ce montage fatal et fatidique.L'inversion des r^les comme en temps de carnaval sera leur jouissance défensive, ardente revanche du sort: il en va de leur "monologue" vindicte féroce de leur statu social , de leurs émotions inhérentes à ce travail qu'elles aiment mais subissent sous les coups du mépris, de l'humiliation. Chacune se raconte et prend le plateau à tour de rôle: Pat critiquant leur maitresse-matrone, "la meilleure metteur en scène, snob, imbue d'elle-même..La "bonne Pat", dindon de la farce, techni-chienne obéissante aux moindres caprices de Madame ...Qui promène ses deux actrices au SPA où au musée pour se relaxer avant la représentation des "Bonnes" de Jean Genet.De beaux effets comiques sur ces portrait qui se succèdent, rythmés, scandés par une DJ, une technicienne à l'affut de l'action. Au tour de Leila de revendiquer sa place sur un piédestal de caisses chancelantes: l'effet "carte postale", énigme qui se révèle enfin: on lève le voile sur un épisode brûlant: un règlement de compte cruel à propos du tableau de circonstance"la servante en extase" vu au musée.En princesse-maitresse vêtue de sac de plastique, Leila chante son désarroi, sa peine et sa révolte: être assimilée à cette icône de classe, de caste, la ronge et son chant est fort, beau, résonant de haine, la voix chaude et féroce.Le psychodrame se renforce avec Nathalie, elle aussi victime d'insultes, de malveillance, de harcèlement venus de la patronne, harpie de luxe, patronne de peu, image de la domination de classe...Numéros et monologues expiatoires, libération des âmes touchées, coulées par le mépris.Trop "bonnes" avec Clémence, la cheffe, sadique comme cette scène d'épilation suggérant le sacrifice et la torture endossés par les servantes, les femmes de services.La "servante" celle aussi, lumière qui veille sur le théâtre quand il est fermé !La seule qui travaillait durant la pandémie, à guichet fermé....Les sévices sont graves et impriment la vengeance qui sera hélas, fatale à cette mascarade: la sentence ne saurait tarder sur ce petit peuple en révolte: Pat sera "virée", désespérée et ses consœurs lui feront un enterrement digne de ses sacrifices: fleurs et couronnes de plastique, masque aux yeux écarquillés de tyran, comme des véroniques sacrées en tulle de tarlatane..Jolie idée de mise e,n espace, costumes interchangeables, fleurs inondant le plateau pour évoquer celles de Jean Genet venues phagocyter l'intrigue, envahir et noyer le poisson, le poison de la haine...Le chant de Leila, Naema Tounsi, se renforce, présent, vindicatif à outrance dans un timbre foudroyant et ample. Quelle voix puissante, quel jeu convaincant et subtil...Cette conspiration solidaire se termine par l'image d'un épouvantail affublé d'oripeaux,chaussé de gants de ménage en grappe, cérémonie d'enterrement de Pat, robe à fleurs artificielles au corps: retour au décor d'origine: tout est en ordre, on a fait le ménage mais la représentation aura-t-elle bien lieu? La crécelle des projecteurs comme musique pour ce soulèvement hiérarchique de bon aloi, sur fond de décor modulable à souhait, de voguing, défilé de mode critique des mœurs d'un milieu bien miné par l'orgueil et le pouvoir.Danse de sabbat finale pour honorer et conjurer le sort de ces "sorcières" mal-aimées. On ne mélange pas les torchons et les serviettes dans cette diatribe signée par Juliette Steiner, interprétées par de jeunes comédiennes au talent évident de jeu, de chant, de malice aussi. De vérité, de limpidité, de fantaisie non dissimulée qui ce soir là à la Pokop, fit l'unanimité d'un public séduit et emballé par tant de générosité!

  


Démostratif - festival des arts scéniques émergents
 Du 31 mai au 4 juin 2022
 À Strasbourg Pokop

Le festival des arts de la scène dédié à la jeune création fait son grand retour pour cette fin d’année universitaire ! Durant 5 jours, sur la thématique « Inévitables révoltes », une trentaine de spectacles, performances, concerts, petites formes ou encore expositions investiront plusieurs lieux universitaires dont La Pokop et la BNU. Dans une université ouverte sur la cité, ce festival se veut un point de rencontres pour les artistes de demain.

 

 Mise en scène : Juliette STEINER
Assistant à la mise en scène : Malu FRANÇA
Textes à partir du plateau : Olivier SYLVESTRE
Jeu : Camille FALBRIARD, Ludmila GANDER, Ruby MINARD, Naëma TOUNSI, Ondine TRAGER
Création lumière : Ondine TRAGER
Création son : Ludmila GANDER
Scénographie et masques : Violette GRAVELINE
Costumes : Juliette STEINER

vendredi 20 mai 2022

"Echo": la muse s'amuse....Le son archaique des corps jetés au sol....fait écho...

Catherine Diverrès France  9 interprètes création 2003 / Re-création 2021

 


Écho

Mettre à l’épreuve sa propre écriture chorégraphique, c’est le pari de Catherine Diverrès. Echo, pièce tissée d’extraits de créations antérieures, est un voyage dans le temps où mémoire et actualité s’emparent des corps, au fil d’une danse vibratoire et rebelle, infiniment puissante et sensible.

L’arbitre des élégances (1986), L’ombre du ciel (1994), Fruits (1996) et Corpus (1999), autant de pièces marquantes dans le riche parcours de Catherine Diverrès. En 2003, la chorégraphe décide pour la première fois d’interroger sa propre écriture. Elle sélectionne alors certains extraits de ces quatre créations antérieures qu’elle choisit de transmettre à de nouveaux interprètes. Depuis, les années ont passé et à nouveau, avant de clore ses activités chorégraphiques, elle décide de remonter Écho avec une autre génération de danseurs, ceux qui, pour la plupart, ont rejoint sa compagnie en 2016. Alors que le mouvement du monde frémit aux nouvelles urgences qui le traversent, quels échos, résonances, cette danse peut-elle entretenir avec ce qui fait l’actualité des corps et de nos sociétés d’aujourd’hui ? Écho est ce nouveau défi que s’est donné la chorégraphe : confronter le souffle de cette écriture si singulière, forgée de qualités, d’états de corps et d’engagement au mouvement du temps. Sur scène, c’est toute une poétique qui se déploie dans l’espace, dans la géométrie d’une composition rigoureusement ciselée par les gestes tandis que les corps s’élancent et nous parlent de gravité et de poids, de vide et de verticalité, mais surtout d’une certaine relation au monde et au mouvement de la vie.

Le plateau, vaste, nu, accueille un sol comme une tomette, couleur profonde de pierre chaude, de sol dur...C'est sur ce parterre ocre que vont se succéder, ensemble, duos, solo au rythme d'un choix musical riche de sons, de bruits, de musiques qui se tuilent, se mêlent Pour mieux brouiller les pistes d'une narration diffuse que l'on s'invente au fil des séquences.Cinq hommes, pieds nus, vêtus de costumes classiques noirs, ligne franche et découpée, surgissent pour animer une fugue fougueuse qui augure du ton général de la pièce: danse tranchée, comme un sabre qui fend l'air, sèche, abrupte, le frappement des pieds pour métronome interne.Ce prologue "violent", tonique engendre sauts, portés sur fond de bruitages cavernicoles, lointains, d'une grotte d'où "apparaitrait" Echo, la muse qui chante, réverbère le son et disparait, désincarnée..Seul son chant persiste.Puis dans une diagonale de lumière, tout en blanc, une femme dévale ce chemin, hésitante, perdue,affolée.Le son des corps qui chutent au sol, impressionne, touche, marque les esprits.Petite robe noire pour la succession d'images de solitude féminine qui hante le plateau; la grâce s'y déploie, fluide, ouverte, tourbillonnante, offerte, libre...Une sorte de monstre dans des lumières stroboscopique habite un rayon de lumière, sept mannequins, pantins en fracs noirs anthracite , masqués de blancs, opèrent un bal grotesque...Expressifs, tournoyants à l'infini: ivresse de la bascule, du vertige. Encore un duo aux portés mirifiques, légers, les corps attirés, happés par l'énergie d'un amour de la danse qui perle, suinte à chaque instants. Les corps se donnent, s'attirent, fusionnent en emprise, en prise folle, affolée de passion. Les courses se libèrent en autant de salves, lâchées dans l'espace: les danseurs s'accueillent violemment, dans une confiance étonnante, une urgence, un danger constant.En diagonales souvent, axe de sillon de lumière, de mouvement, de dynamique pour mieux dévorer l'espace, le prolonger, l'étirer à l'infini. La danse coupe cour aussi, interrompue, figée, arrêtée dans son flux.Des traversées obsessionnelles, addictives, nécessaires, toujours: actives du processus de tracés, d'écriture irrévocable de l'urgence: celle de "faire l'impossible", le vrai, dans la répétition aussi, signe et marque de fabrique de Catherine Diverrès.Directions sagittales en flèches tendues, tirées des corps qui fusent aspirés,et se lancent irrésistiblement dans l'espace-temps.Le vent s'écoute dans les robes des femmes qui tournent, font résonner l'espace, le prolonge. Se retroussent, se rebroussent, détroussent l'éther.Un féroce derviche possédé apparait puis se transforme en un humble serviteur d'un culte païen retrouvé. L’archaïsme de la danse, du propos de la vie qui tournoie, effraye, sidère, intrigue. La danse y trouve toute sa fonction rituelle, mystérieuse, païenne et sourd des corps un parfum de sacrifice, d'offrande: une sorte de sacre du printemps où la danse éructe, s'affole en langue étrangère, en robe rouge, en esprit malin....Séduction éphémère au profit d'une profonde prière mystique endiablée...Panique, désordre ou rangée drastique de corps à l'unisson, réunis dans une énergie sans faille, épuisante, perte et dépense troublante pour les danseurs galvanisés par l'énergie débordante, autant que la poésie lyrique qui se dégage des solos, duos qui se tuilent, se répondent, s'effondrent comme un château de cartes.Des traces de sable, des roses au sol, lumineuses comètes échouées ou braises en rémanence de lumière, de lucioles..En leitmotiv, le bruit de la chute des corps, les sauts délivrés, inversés dans les directions à suivre, à fuir.Des accolades féroces, rageuses, dévoreuses.La déchirure des sons précipités, un état de guerre où les corps au sol subissent des états de choc comme le spectateur, regard happé par tant de dynamique. Une habanera, une accalmie, tous sur leur quatre appuis sur fond de fanfare féllinienne, comme au cinéma, le son "off",le hors champs s'installe. Seul un boxeur se glisse entre les lignes pour clore cette épopée de l’odyssée de la fugue, de cette cérémonie où Terpsichore jubile de trouver espace et terrain de jeu, de jouissance: une "petite mort" pour diluer le geste dans l'extase d' Eros/Thanatos....

Au Point d'Eau dans le cadre du festival extradanse de  Pole Sud le 19 MAI