jeudi 9 juin 2022

"Nijinski", l'ange brûlé ! la BD !

 


En sept années fulgurantes, Vaslav Nijinski est devenu un mythe. Il est à la danse ce que Picasso est à la peinture : il a ouvert les portes de l'art contemporain, brisé les règles esthétiques dans un élan de génie créatif, et provoqué par cet acte délibéré un changement irréversible.
Dominique Osuch revient sur la vie de ce danseur étoile et chorégraphe russe d'origine polonaise, « proto punk » qui dans les années 1910 a attiré les personnalités artistiques les plus en vue, inspiré jusqu'à Charlie Chaplin avant de sombrer dans la folie.

19 janvier 1919, Vaslav Nijinski se meurt. Ses souvenirs viennent le hanter... Il se souvient de son enfance, de son frère handicapé Stanislas, de son père danseur qui les a abandonnés tout petits, de sa mère danseuse qui a sacrifié son art pour élever ses trois enfants. Il se souvient de ses camarades à l'Académie de Danse Impériale... et des folles nuits de Saint-Pétersbourg, de ses amours tumultueuses avec le prince Lvov, avec Diaghilev. Il se souvient de la première tournée parisienne des Ballets russes, de L'Après-midi d'un faune, sa première composition chorégraphique, de ses rencontres avec Jean Cocteau, Marcel Proust et Auguste Rodin, tous trois amoureux à leur manière de sa grâce, de sa face d'ange, de son corps d'athlète. Il se souvient de son mariage en Argentine avec la hongroise Romola de Pulszky, de la répudiation de son mentor Diaghilev, de Till l'Espiègle, sa dernière composition pendant la « Grande Guerre », et de Charlie Chaplin venu l'applaudir à Los Angeles.
Il ne dansera plus jamais. Ce soir, Nijinski est entré en fusion avec Dieu, qui lui a brûlé les ailes.

"Superstructure": résurgence de génération et saga-cité...

 


Avec Superstructure, Sonia Chiambretto propose le récit choral d’une jeunesse algéroise, dont la vitalité se heurte au climat de peur de la « décennie noire » (1991–2002). Elle donne la parole à des personnages qu’elle situe dans un Alger imaginaire, reconfiguré par Le Corbusier, tout en explorant le moment essentiel de la guerre d’indépendance et de libération entre 1954 et 1962. Aussi projette-t-elle avec audace ses personnages dans le futur. Hubert Colas met en scène cette parole poétique, brute, vivante et fragmentaire − comme des couches de mémoire restituant ces moments historiques − qui nous rappelle les tragédies politiques d’un peuple toujours en souffrance, mais porteur d’un désir d’avenir. 

Comme une sirène, une naïade sortie des ondes, une femme surgit des eaux de la mer, projetée depuis notre entrée dans le théâtre sur fond et sol miroitant...Traversée de la mer, retour au port d'attache....Les eaux dormantes du port d'Alger vont se réveiller doucement dans un long traveling qui balayera le fond de scène jusqu'à révéler maisons agrippées à la côte, et tout un panorama circulaire ambiant. Les comédiens installent peu à peu des bribes d'ossature, de squelette ,morceaux d'architecture à construire, comme un puzzle de bois aux formes à la Richard Deacon...Ce sera ce serpent de mer, cette hydre qui viendra comme un secret révéler le projet utopique d'un certain Le Corbusier pour la cité d'Alger Palimpseste de la mémoire, objet exhumé comme un sujet archéologique du futur, la pièce va bon train, les mots sortent des bouches qui délivrent récites, témoignages et envies de délivrer des propos tenus secrets: parce que inaudibles, féroces, indescriptibles paroles sur des faits de guerre larvée...Jamais fossilisée ni embaumée dans du formol comme Une maquette de ville idéale se construit sous les projecteurs, labyrinthe géométrique,  projet à demi réalisé pour la ville qui s'invente.Un dance-floor pour cette jeunesse qui conte des faits qu'elle n'a pas vécue mais qui sont imprimés dans la chair, la mémoire...Un chant d'Aznavour repris en mélodie chorale installe cette nostalgie fantôme parmi ce petit groupé soudé, solidaire et porteur de mémoire "muséale".Conservatoire du vécu, de la pensée qui ne semble pas avancer sous le joug du poids du silence, du non-dit...Et pourtant le texte éclaire, souligne: un témoignage vidéo troublant sur les soldats et occupants qui s'installent dans le jardin d'Eden d'un homme, dévorant les fruits de son labeur, alors qu'il ne peut y avoir accès...Seconde partie: le maquis, l'aire de camouflage des résistants, sorte d'hommes sauvages, de troncs d'arbre moussus: des images à la Charles Freger, hommes qui chantent en chorale et scandent l'Algérie "française" aux oubliettes ou resurgie...Cette jungle habitée par des combattants aux discours édifiants se mute en drapeau algérien, au sol, en vert-rouge, étoile et demie-lune en figure de proue...Et c'est Miriam Makeba qui clôt le chapitre, laissant avec ses rythmes enjoués, cette tribu, population jeune et pleine de vie et de mouvements.Sonia Chiambretto pour le texte sans concession, poétique pourtant et sans mascarade de mots signe ici un manifeste courageux et sensible dans une mise en scène spatio-temporelle de Hubert Colas,nourrie d'architecture et de lumière, de bruits et de sons réunissant une atmosphère nourrie de textures sonores signifiantes Alger.Cité de la transformation autant que des vestiges d'un passé douloureux mais vivant! Les comédiens servant cette jeunesse avec humanité, sobriété, respect et empathie certaine...

Sonia Chiambretto est écrivaine, performeuse, et publie dans des revues de poésie comme IF, Nioques et Grumeaux. Ses textes, mis en scène par des metteur·e·s en scène ou chorégraphes, sont publiés chez L’Arche Éditeur, Actes Sud-Papiers et les éditions NOUS. Ils sont traduits, lus ou représentés à l’étranger. Elle enseigne à l’université d’Aix-Marseille et à l’école du Théâtre du Nord. Avec Yoann Thommerel, elle fonde en 2016 le Groupe d’Information sur les Ghettos (GIG), créateur notamment du questionnaire dramatico-futuriste, TNS 2068 !, pour les 50 ans du TNS.

Au TNS jusqu'au 15 JUIN

mercredi 8 juin 2022

"Ils nous ont oubliés": le fou et l'infirme !

 


Il y a cinq ans, Konrad vivait en reclus avec sa femme paralytique dans une usine à chaux abandonnée. Il avait pour ambition d’écrire un grand traité sur l’ouïe. Une relation réciproque de maître et d’esclave a rythmé leur vie commune jusqu’au meurtre de la femme et l’arrestation de Konrad. Séverine Chavrier adapte pour la scène ce roman terrifiant de Thomas Bernhard, La Plâtrière. Pénétrer l’intimité d’un couple, où règnent repli sur soi, maltraitance, paranoïa, rêve effrité et espoir vain d’une œuvre idéale à créer, sera l’enjeu principal d’un projet théâtral qui s’annonce, selon les mots de la metteure en scène, comme une forme humoristique d’« outrage au public » : exposer l’effondrement permanent d’une oeuvre qui ne parvient pas à venir, au profit du réel le plus cru et quotidien.

Le plateau s'emplit d'ombres chinoises, images projetées sur un écran frontal, opaque frontière entre rêve et réalité, filtre d'une horreur avouée que l'on va côtoyer quatre heures durant sans "relâche" mais avec deux "entractes" ! Une voix off raconte les faits: le meurtre, les circonstances, le paysage de cet acte immonde, alors que les cimes des sapins de "Noël" se dressent en images projetées, ambiance glaciale, neige foulée au sol: on y est au cœur du drame..Le récit s'anime à l'apparition de personnages, tous identiques, crâne rasé, nez protubérants comme des monstres ou chimères, animaux hybrides terrifiants Univers glauque, troublant, voilé. Le cynisme de la situation, les paroles et mots qui y sont associés sont crus, nus, sordide description des faits et les deux personnages principaux se profilent, lui, réel et odieux tyran manipulateur, elle, image virtuelle projetée, muette ou loquace: on dirait l'ombre de Marguerite Duras, grosses lunettes et visage maussade, lui, tel Vincent Macaigne plein d'ironie, de recul, de détachement odieux. C'est Laurent Papot qui s'y colle, diable excentrique bondissant sur les degrés et niveaux d'un dispositif scénique hallucinant, renforcé par une iconographie vidéo mouvante, filmée en direct...Elle, c'est Marijke Pinoy, réelle mégère docile, sur fauteuil roulant, qui subit, encaisse son sort et attend la sentence de ce meurtre dont l'idée plane, dénouement annoncé dans ce long flash back édifiant des mobiles apparents du meurtrier, compagnon et complice de vie!

Quel carnage visuel, quelle inventivité visionnaire que ce décor d'enfer, fracassé, déglingué comme le mental de chacun, friche abandonnée d'une "plâtrière" où les morceaux ne se recollent pas, tarlatane d'un costume de mort, spectre d'une vie laborieuse passée, révolue mais qui hante l'atmosphère pourrie, polluée des espaces tectoniques utilisés: cave, couloir, plateau, échafaudage, tout branlant, chantier à vif dont on démolit murs, fenêtre et espaces de sortie d'urgence, de secours.Il n'y a plus d'entrée des artistes, des employés, esclaves d'antan dont les fantômes s'incarnent en ces quatre personnages, veilleurs au crâne rasé, pantins malfaisants, marionnettes implacables manipulées par le verbe, les mots de l'auteur.Une scène culte: la description d'un repas de fête où le délire des mets et produits provoque hauts le cœur et désillusion: le tout sur fond de musique live, percussions et autres bruitages sonorisés qui contribuent à profiler un climat dérangeant à souhait: le malaise envahit le plateau, animé par des intentions sinistres et le joyaux théâtral multimédia fonctionne à plein pour un cauchemar éveillé dont on ne voudrait se défaire: les pieds entravés par les obstacles autant que par les atrocités domestiques d'un vie carcérale en huis clos qui étouffe, pétrifie, méduse et terrorise!Séverine Chavrier en démiurge d'un naufrage annoncé, Florian Satche en homme orchestre délirant, et les oiseaux, pigeons et tourterelles, corbeau maléfique pour en rajouter: oiseaux de bonne et mauvaise augure dans ce tunnel sans fin Vidéo au poing, Quentin Vigier, as des poursuites, filatures en direct de ces corps condamnés à la malveillance, la maltraitance et peut-être une rémission de leurs péchés capiteux et extravagants. L'excès, la virulence, l'horreur n'ont pas de limite mais se dégustent sans modération au fil des heures qui sonnent le glas!Et Camille Voglaire en assistante de vie, profiteuse et maléfique bienfaitrice dans cet univers où l'on ne recollera pas les plâtres, ni ne les essuiera mais on y mettra les pieds de plain-pied en adhérant totalement à cette chasse à la glu: texte et figures de proue au poing!

Thomas Bernhard, romancier et dramaturge autrichien (1931-1989), a construit une œuvre littéraire majeure, aussi hypnotique que scandaleuse (Extinction, Place des héros). Sévérine Chavrier dirige le Centre dramatique national d’Orléans / Centre Val de Loire depuis 2017. Le public du TNS a pu voir Les Palmiers sauvages en 2019 et, en partenariat avec le Festival Musica, Aria da capo en 2020.

Au TNS jusqu'au 11 JUIN