mercredi 21 septembre 2022

"Journal de bord": Alessandro Bosetti: et la nave va!

 


« Il s’agit du journal de bord de ma mère — le début d’un voyage en voilier de Gibraltar aux îles Canaries qui a marqué sa rupture familiale, laissant derrière elle famille et enfants en bas âge, et qui allait durer plusieurs années. En 1978, au moment de son départ, je n’avais que trois ans. » Quelques décennies plus tard, Alessandro Bosetti découvre ce carnet et décide d’en faire la matière d’une autobiographie musicale. Il enregistre sa mère lisant le texte, lui superpose sa propre voix et en retire une pièce au croisement du théâtre musical et du drame radiophonique. Une œuvre très personnelle dans laquelle le compositeur retrace un segment perdu de son enfance.

Un genre bien singulier que cet opus qui nous entraine dans la cartographie sonore et visuelle d'un voyage au long cours, cabotage au gré des péripéties d'un navire, goélette ou autre embarcation de rêve ou de fortune!Conte épistolaire ou journal de bord, voici une aventure haletante ou toutes les péripéties sont contées de vive voix en italien, au flux rapide et efficace: sorte de comptine sonore qui percute dans un rythme affolant, prenant, du début à la fin: on vogue, on chavire , on ne coule jamais dans cette tempête verbale nourrie de véracité, d'authenticité incroyable. L'empathie gagne le spectateur à l'envi et cette ode à la navigation, jamais à la dérive est comme une jolie débâcle de sons, de paroles et de virtuosité d'interprétation. Textes et images défilent comme des calligrammes poétiques et l'on suit cette odyssée avec joie, plaisir et sympathie. Un bon moment inventif et passionnant de navigation légère sur goélette improbable...Un genre nouveau d'écriture, de partition, corps-texte d'une imagerie musicale inédite..Et la nave va bon train!

Au TJP le 20 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

 

 


conception, composition, voix et électronique | Alessandro Bosetti
guitare électrique et shamisen | Kenta Nagai
clarinettes, voix | Carol Robinson
percussions, voix | Alexandre Babel

Au TJP le 20 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

"Transit" Simon Steen-Andersen, Ensemble Musikfabrik: la leçon d'anatomie..du docteur Tulp !

 


Simon Steen-Andersen aime jouer avec les situations. Invité à composer un concerto pour tuba, il répond en réinventant le genre du concerto — comme il l’avait déjà fait avec son Piano Concerto présenté à Musica en 2020 — et en transformant la vision de l’instrument. Avec TRANSIT, le compositeur danois nous fait tout bonnement pénétrer à l’intérieur même d’un tuba à l’aide d’une caméra endoscopique. S’ensuit un voyage spatial, du pavillon à l’embouchure, au cours duquel le tubiste Melvyn Poore et l’Ensemble Musikfabrik construisent en direct un univers parallèle, une scénographie de film de science-fiction où transitent objets, lumières et flux d’air. Un concert audiovisuel d’un nouveau genre doublé d’une introspection au sens littéral du terme.


 Embarquement immédiat de la plate forme, sur le tarmac ou autre base de la Nasa...Bruits et sons de vrombissement de fusée ou d'avion, on y est dans le bain du créateur, trublion de la scène musicale, escogriffe démiurge du genre...La vidéo comme médium principal dans cette histoire de savant fou aux prises avec une séance de décortication d'un tuba: instrument sacré qui descend des cintres et sera l'objet fétiche de la soirée surréaliste à laquelle nous allons assister. Sur l'établi, un tuba et pour y voir plus clair dans ses entrailles, une caméra fouineuse qui s'insère dans ses tripes et organes. Sur l'écran, les images de cette échographie restituent en direct cette imagerie médicale, au point de rendre réalise la possibilité d'une réelle dissection tant couleurs, matières et bruitage sont ajustés de manière à nous bluffer. C'est drôle et décapant, plein d'humour et les sons de cet orchestre qui joue dans le noir aux pieds du médecin traitant, s'en sort fort bien. Comme des petites mains entourant l'officiant d'une messe pour un tuba défunt ou en réparation. Artisans à l'oeuvre dans un salon de musique réparateur..Ces MOF de la lutherie opèrent à loisir dans un bruit constant et des paroles évoquant un commentaire en direct de cette opération à coeur ouvert.Décollage , vrombissements et autres sons insupportables qui transportent dans un univers extra terrestre et magique..De petits cailloux blancs se révèlent, comiques joujoux calculs rénaux de l'appareil en triste état organique: tel un tunnel pourri et glauque, un labyrinthe d'égout digne de celui de Paris...Voyage au bout du tuba ou de la nuit obscure du tableau de Rembrant...Les officiants de la cérémonie , de cette cène mystique, très spirituelle,comme autant de bruiteurs de film d'horreur au summum d'un "mauvais gout" brillant et savant! A l'IRCAD on s'amuse à disséquer la musique des organes d'un instrument à vent, flatulent et énorme carcasse tripale moisie aux images kaléidoscopiques de toute beauté!Scanner ou IRM, allez choisir votre point de vue dans cette messe basse à la gloire du "vent": l'ascension finale de l'instrument comme un hommage sacré, un rituel incantatoire sur fond de valse viennoise...Une introspection freudienne des tunnels et autres tuyaux pas percés de notre imaginaire. Et notre Salvador Dali de la création burlesque de mettre téléphones et autres crustacés en musique et images pour mieux saisir l'absurde de la situation.La vidéo et la musique en osmose pour un spectacle total désopilant à l'image du créateur!Transit organique digne d'un acte chirurgical inédit!


 


Simon Steen-Andersen
TRANSIT, concerto mis en scène pour tuba, ensemble et vidéo en direct (2021) - création française

direction artistique, composition, électronique | Simon Steen-Andersen
tuba solo | Melvyn Poore
Ensemble Musikfabrik

Au Maillon le 20 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

mardi 20 septembre 2022

"Only the sound remains": ombres japonaises.... Kajia Saariaho, au pays du soleil levant....

 


Les deux pièces dramatiques à l’origine de l’ouvrage, Tsunemasa et Hagoromo, sont issues d’une adaptation réalisée par Ezra Pound durant la Première Guerre mondiale. Le poète américain ne maîtrisait pas la langue japonaise ancienne, mais la fascination grandissante en Occident pour le pays du Soleil-Levant et sa découverte des travaux du japonologue Ernest Fenollosa disparu en 1908 le conduisit à adapter et publier quinze pièces du théâtre nô traditionnel à partir des traductions anglaises de ce dernier. Cet acte d’interprétation littéraire fondé sur la croyance d’Ezra Pound en l’importance fondamentale de la traduction pour le renouveau de l’art et de la société influencera le théâtre occidental durant plus d’un siècle. Sous l’influence d’Aleksi Barrière, la notion de « traduction », aussi bien comme pratique, comme méthode et comme éthos apparaît ainsi mise en abyme dans Only the sound remains, comme elle transparaît également dans le dernier opéra de Kaija Saariaho, Innocence, créé au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence en 2021, à travers l’utilisation de neuf langues différentes.

Un opéra contemporain se salue toujours et voici une autre oeuvre de la compositrice saluée cette édition par le festival Musica. À propos des deux récits qu’elle a choisi de mettre en musique, et qui prennent ici les titres Always Strong (Toujours fort) et Feather Mantle (Manteau de plumes), la compositrice dit : « D’une certaine façon, toutes les pièces du théâtre nô racontent la même histoire : la rencontre de l’humain et du surnaturel. Mais il n’en demeure pas moins que ces deux pièces sont très contrastées. La première est sombre et angoissante, elle finit dans les ténèbres et dans les flammes, alors que la seconde tend vers la lumière, vers la disparition de l’Ange dans les nuages. »

L'intrigue du livret se résume ainsi:Tsunemasa est un guerrier qui après une mort violente au combat réapparaît dans un temple où il retrouve son luth. Le temps d’une nuit, il se remémore avec nostalgie les plaisirs terrestres et fait résonner une dernière fois son instrument. Hagoromo est quant à lui un pêcheur qui s’approprie un vêtement qu’il trouve suspendu à une branche. Une jeune nymphe lui demande alors sa restitution afin de regagner les cieux. Elle promet en échange l’offrande d’une danse.

Saisissante scénographie de circonstance: un immense paravent style papier japonais sur trois perspectives de profondeur se dresse à la verticale pour mieux dessiner les contours physiques de l'action. Les personnages y semblent apparaitre, disparaitre à l'envi, théâtre d'ombres mêles à l'insertion d'images vidéo surdimensionnées.C'est une plongée vertigineuse dans l'univers du Japon, ici évoqué par sa rigueur architecturale.Un orchestre et quatre interprètes chanteurs, au bord de scène enveloppent cette aire de jeu singulière.Les ombres portées y dessinent des silhouettes spectrales, alors que les protagonistes du jeu s'adonnent au chant et à la danse avec bonheur.Le danseur et chorégraphe Kaiji Moriyama s'il immisce dans la narration avec grâce, fluidité, densité. Son énergie, douce et mesurée se fait plus tranchante et évoque la gestuelle du combat, tranchée, vive, saturée de directions affirmées.Dans des gestes lents, extatiques, thorax offert à l'ouverture, il trace son sillon chorégraphique dans ces murailles dressées, verticales, pourtant légères et stabiles.Ses mouvements recueillis, sorte de prière en salutations et révérences souples semblent virtuels, issus déjà d'un univers céleste: ange ou oiseau qui survole l'action, la commente, la souligne sans jamais la paraphraser. Compagnon de cet univers japonisant, sa volupté fait signe et module l'atmosphère engendrant calme autant que radicalité de ses propos gestuels évocateurs.Spectre ou être réel, à vous de trancher ou de rêver à ses apparitions fugaces...De blanc vêtu, désincarné, fantôme ou ectoplasme évanescent.Les deux ténors jouant de leur timbre de voix, de leur corps avec également beaucoup d'aisance Notons la splendeur de la voix de contre-ténor |de Michał Sławecki, haute voltige vocale et clarté à l'appui pour incarner un personnage menacé, poursuivi.Alors que sur la toile des signes calligraphiques se tracent comme des volutes instantanées qui épousent le phrasé musical de l'orchestre, discret personnage, l'intrigue nous mène au dénouement.Encre jetée par un geste pictural direct ou enlacé, ces enluminures sobres toutes japonaises s'unissent à la danse qui les double.Figures, postures et allures proches du théâtre kabuki, la danse est fulgurante, rapide, efficace, tracée d'un seul jet.Chanteur et danseur vêtus de noir, de blanc, s'unissent en contraste pour de très belles images.

La seconde partie, plus radicale encore dans la scénographie à la verticalité omniprésente, fait la part belle à l'Ange, annonciateur, toujours paré de blancs atours vaporeux, évoquant plumes, ailes et autres ornements, pour mieux prolonger la source d'énergie de chaque mouvement.Choeur de flûtes en soutient, récitants-chanteurs en bordure , le danseur traverse l'espace, gracieux, danse de plaisir et d'épanouissement, offrande et extase liées au corps dansant de ce bel interprète, auteur de sa gestuelle: sur mesure assurément.

"Seul le son reste" mais la danse y est fondement et architecture, autant musicale que corporelle....


première française de la nouvelle production

direction musicale | Ernest Martínez Izquierdo
mise en scène et vidéo | Aleksi Barrière
scénographie et costumes |
Aleksi Barrière, Étienne Exbrayat
lumières | Étienne Exbrayat
assistanat à la mise en scène | Yasuhiro Miura
design sonore | Christophe Lebreton

contre-ténor | Michał Sławecki
baryton | Bryan Murray
danse | Kaiji Moriyama

flûtes | Camilla Hoitenga
kantele | Eija Kankaanranta
percussions | Mitsunori Kambe

Solistes du chœur de chambre du Palau de la Música
soprano | Linnéa Sundfær Casserly
mezzo-soprano | Mariona Llobera
ténor | Matthew Thomson
baryton | Joan Miquel Muñoz

Quatuor Ardeo
violons | Carole Petitdemange, Mi-Sa Yang
alto | Yuko Hara
violoncelle | Matthijs Broersma

Au Maillon dans le cadre du Festival MUSICA