mercredi 28 septembre 2022

"La femme au marteau".... sans maitre au Mobilier National...Literie, lutherie fantastique...Musique de chambre à coucher...


Silvia Costa met en scène un récital théâtral autour de la figure de Galina Ustvolskaya (1919-2006).

La compositrice russe, élève de Dmitri Chostakovitch, mena une recherche esthétique radicale et personnelle, en rupture tant avec le style de son maître qu’avec les attendus soviétiques. Elle fut alors surnommée, en raison de son écriture brute et percussive, « la femme au marteau ». Ses Six Sonates pour piano composées entre 1947 et 1988, ici interprétées par Marino Formenti, en sont l’expression emblématique.

Dans un brouhaha obscur, se dessine sur le plateau occupé par un immense piano, une silhouette de vampire, sorte de Loi Fuller affublée d'un tissu noir...Le monstre surgit, danse, écarte les ailes, se fait oiseau de malheur et augure d'une ambiance et atmosphère bien singulières...Alors que le piano impose sa présence, forte ou ténue pour inventer des images sonores saisissante Une iconographie qui va soutenir la pièce tout du long comme ces gravures de Kollwitz, Boeklin, Klinger ou Topor ,mouvantes, chancelantes.


Un lit pour couche et espace à se mouvoir pour une créature dévêtue, osseuse, décharnée,maigre corpulence fragile et inquiétante, à demi-nue...Lit d'un mort qui claudique, éructe, un talon haut chevillé à la jambe.Étrange image mouvante...Le surréalisme est proche et envoutant à l'écoute des sonates qui martèlent un univers inouï..Les oreilles n'ont pas de paupières pour dissimuler ces sons outrageux, virulents, envoutants."Je danse"murmure la bestiole diabolique qui rampe sous le piano et y opère sa métamorphose sous nos yeux.Sonate dégingandée, désarticulée, en miettes époustouflantes intonations parfois insupportables...Tombeau ou stèle funéraire, le couchage de cette créature intrigue, interroge l'imaginaire.Les chambres se succèdent, magasin de lits chacun à la mesure de son occupant: le second sera la couche d'une femme insolite, à la valise, en robe de chambre, souliers escarpins à la Goya, qui vient engrosser une houppelande de ses vêtements, puis les châtient en coups et blessures virulents. Frappes, coups et blessures de chacun des êtres qui viendront peupler ce décor énigmatique. Fantaisie ou fantastique appréhension du monde sonore de la pianiste en référence.Un lit à baldaquin fait suite, plus cosy pour un récit sonore apaisé.Les marteaux du piano travaillent, percutent pour ce corps scénique anatomique, cette leçon d'autopsie musicale, chirurgicale impressionnante...Un jeu de scrabble comme alphabet, virelangue original pour tromper le sens des mots, gravés sur le lit ou assemblés en direct par la quatrième protagoniste de cette cérémonie insensée

Magie et pharmacopée, fantastique univers, iconographie scénique et plastique pour un voyage onirique sans pareil, une navigation dans le temps, martelé par les accents virulents du piano malmené par Marino Formenti de main et coudes de maitre...Une grande oreille, objet de curiosité pour amplifier le son de cette mer ravageuse, envahissante, au flux et reflux entêtant, obsédant...

 « Dans la musique de Galina Ustvolskaya, nous dit Silvia Costa, il y a un noyau essentiel, une simplicité militante, une pureté venue d’un autre monde. C’est le son d’un voyage sans halte, dans le cœur d’une vision intime, pulsante, construite avec obstination à chaque coup que les doigts et leurs articulations infligent au clavier, forgée et sculptée avec l’insistance d’un forgeron qui bat le fer pendant qu’il est chaud. La musique de Galina ne ressemble à aucune autre. Dans cet univers sonore, aux motifs inattendus, embrasé de fffff, j’ai entrevu des images de chambres à coucher, de grabats aperçus à travers des portes laissées entrouvertes. Dans ces atmosphères raréfiées et privées de mélodies, j’ai vu des fragments de récits, des tableaux vivants où trouvent place des désirs, des peurs, des visions, des figures saisies dans l’instant intime où elles se confrontent avec la noirceur et le nerf de l’âme. »

Galina Ustvolskaja Sonate no 1 à 6
interprétées par Marino Formenti

mise en scène et scénographie | Silvia Costa
avec Hélène Alexandridis, Marief Guittier, Anne-Lise Heimburger, Rosabel Huguet Dueñas, Pauline Moulène ainsi qu'une petite fille et un figurant choisis sur place

costumes | Laura Dondoli
création sonore | Nicola Ratti
lumière | Marco Giusti
textes | Umberto Sebastiano
assistanat | Rosabel Huguet Dueñas

"Il se trouve que les oreilles n'ont pas de paupières": fredons et autres sons -frissons de la pensée.


Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières

« Ce qui est vu peut être aboli par les paupières, peut être arrêté par la cloison ou la tenture, peut être rendu aussitôt inaccessible par la muraille. Ce qui est entendu ne connaît ni paupières, ni cloisons, ni tentures, ni murailles. »

Dans son essai La Haine de la musique, Pascal Quignard sonde cette condition si particulière de notre écoute : elle traverse et transperce irrémédiablement le monde physique, notre corps et notre être. À partir d’extraits du texte de l’auteur, le compositeur Benjamin Dupé a voulu transposer cette réflexion en faisant osciller l’audition et l’entendement. Une forme originale, à mi-chemin entre le concert et le théâtre, avec le comédien Pierre Baux et l’altiste Garth Knox.

On se souvient de l'affiche du festival Musica: un coton tige dans la jaquette d'un violon...Et si le "non-bruit" n'existait pas? L'altiste en scène dans un son ténu, réverbéré qui circule en tourbillon le prouverait-il?L'acteur à ses côtés chantonne, fredonne...des "fredons surgissants"!, grésillements épars en micro-sons...Le duo devant nous va être le laboratoire des fameux écrits de Quignard sur la musique, qui n'est que sons empilés, accumulés.De belles ondes sonores enveloppent  l'atmosphère comme une canopée musicale incertaine: le philosophe écoute le musicien qui insiste, dérape, s'achemine vers une évidence biblique: les sons-frissons sont partout et l'on y échappe pas: pas de rideau, de volets, de persiennes ni de jalousie pour esquiver, étouffer, chasser le son..Dans une gestuelle très chorégraphiée, sur "mesure", au diapason de ses paroles, l'acteur-comédien Pierre Baux, feint d'ouvrir son thorax, d'accueillir les bruits du monde , de se "laver les oreilles" pour mieux gouter ce récit quasi mythologique, texte en soi très musical qui ouvre bien des perspectives d'écoute, de compréhension et d’intelligibilité.Un vrai danseur évolue, salue, se fait pantin, diable et philosophe docte et précis. L'intelligence du texte pour support graphique dans l'espace, éclairé de main de maitre.Un maitre à danser, ustensile indispensable pour mesurer l'espace-temps.

maitre à danser

Danse du balancier, tic-tac de l'horloge comme les trois métronomes qui se mettent à scander le temps comme une sculpture en ronde-bosse. Alors que le musicien fait de même avec son archet magique. L'alto a une présence prépondérante pour faire ressentir ce silence "mort" en réverbération qui ondule et envahit le plateau.Sons inouïs de l'alto pour une définition du son "violeur", cinglant, dérangeant qui déchire les tympans, coupent et tranchent l'espace comme un sabre, une épée, une toile de Fontana...Le réveil, instrument quotidien fait appel à l'oreille et à aucun autre sens...Le sonore est un pays qui ne se contemple pas, n'est pas un paysage, mais un bain constant de sensations auditives irréversible, irrévocable machinerie de vie:comme cette "obéissance", cette cadence à laquelle on n'échappe pas!. L’excitation des propos, la montée en puissances des dires et sons augmente la tension ambiante. Les deux partenaires, dans ce duo-duel sonore et verbal, sont complices, compères et responsables de notre indéfectible écoute. A l'affut d'une parole éclairante, limpide comme le son de l'alto, en phase constante avec la langue de Quignard. Le jeu d'acteur magnifique comme phare et fer de lance de la compréhension.Sons de guerre qui font autorité, incontournable obsession auditive, vibrations qui nous submergent en direct, qui déferlent, abusives, intrusives Cette pièce illumine le texte et fait résonner une pensée en mouvement, à suivre aux sons des bruits qui animent le vivant!Benjamin Dupé en chorégraphe averti et savant "mètre à danser" dans une partition très écrite et quadrillée, en cadence, en démesure dramatique soutenue par l'altiste minutieux Garth Knox...


conception, musique, dramaturgie et mise en scène | Benjamin Dupé
comédien | Pierre Baux
altiste | Garth Knox

éléments de scénographie | Olivier Thomas
collaboration informatique musicale IRCAM | Manuel Poletti
collaboration à la lumière | Christophe Forey
régie générale et son | Julien Frénois

mardi 27 septembre 2022

"La contrebasse m'est tombée dans les mains....": Joelle Léandre en autobiographie sonore! Dans le rétro, dans le viseur, ça fait mouche!


La contrebasse m’est tombée dans les mains à l’âge de neuf ans et depuis je tisse sans cesse des histoires, des liens, des aventures, en totale liberté, avec le feu qui est en moi...

"Son instrument, dit-elle, c’est sa base, son socle, sa colonne vertébrale, une immense boite (à souvenirs), une sorte de tonneau, un radeau… Quel titre pouvait assumer la charge de cette passion musicale vécue à 100 à l’heure, sinon celui, impossible, qui pointerait vers toutes les ramifications, toutes les résonances ? Les mots s’accumulent et s’affolent pour dire un parcours extraordinaire. Une vie qui déborde sur la musique qui déborde sur la vie. Voici donc « la performance » de Joëlle Léandre : un moment brûlant, le concert, mais toujours aussi une façon d’exister, de désirer, de voyager et d’habiter le monde. Avec la liberté qu’on lui connaît, la musicienne livre son autobiographie sur scène aux côtés de la chanteuse Lauren Newton, du guitariste Serge Teyssot-Gay et du batteur Edward Perraud."

Elle apparait en compagnie de deux toutes jeunes interprètes, comme elle vêtues en gamine, soquettes et couettes à l'appui! Image tendre et burlesque pleine de recul et d'humour: retour en arrière dans le rétro pour cette as de la contrebasse, unique personnage désormais légendaire de l'instrument "contemporain". Trois musiciennes, deux clones ou avatars, Ambre et Ode,très scolaires et laborieuses: "elle était difficile"....cette mélodie!Prologue avec le Marius de Marcel Pagnol pour évoquer ses racines de fille du sud, ex-provencale, fille de prolétaire, simple et non destinée à la noblesse de l'apprentissage de la musique....Joelle Léandre se penche sur sa carrière, son parcours à force de verbes, de verve, de rage et de passion! L'écouter, c'est baigner dans un manifeste légitime: la contrebasse, objet musical négligé, non "noble", "oubliée" comme un légume d'autrefois, topinambour ou autre panais,exécutante dissimulée dans l'orchestre, maudite figure de ce qui est "basse" danse de la musique: musique nécrophile en diable.Elle vise, tire là où ça fait mal, dénonce virulente les méfaits du sexisme, revendique la place des femmes, auteurs mais surtout "instrumentistes improvisatrices" pour mieux exprimer comme John Cage: "laissez les sons, ce qu'ils sont"!Nomade, gitane, gipsye du jazz plus tard à force de rencontres inouïes, côtoyant le silence autant que la musique si rare dédiée à la contrebasse solo.Contre les requins d'orchestre qui se taillent la part belle...Free jazz, libérée du jazz académique, liberté revendiquée vers l'improvisation.La musicienne se fait conteuse, actrice, drôle de personnage sympathique, radicale, évoquant ses maitres-Boulez et autres grands de ce siècle passé-. L’invention de soi comme credo, manifeste vivant, vécu d'une femme rebelle, iconoclaste en diable.En bousculant et provoquant les compositeurs négligeant cet instrument trop grand pour une petite fille déterminée à faire de la musique sa vie!Du corps et du geste à l'oeuvre comme pour la danse pour cette utopiste, subversive personne, seule sur scène à nous délivrer son parcours. Et pour l'entourer, l'accompagner, ses trois complices à la guitare et au chant,et aux percussions pour deux morceaux de choix, illustrant à merveille ses propos: surprise, invention, silence, les instruments triturés pour en faire sortir rythme, couleurs et sons inattendus. Hors norme, toujours...Indomptable, insoumise Joelle !

performance musicale
voix | Lauren Newton
guitare électrique | Serge Teyssot-Gay
batterie | Edward Perraud
contrebasse, voix | Joëlle Léandre

Au TJP dans le cadre du Festival MUSICA en coproduction avec JAZZDOR le lundi 26 Septembre 

Loin de Patrick Suskind avec son roman "La contrebasse"!

"La contrebasse est l'instrument le plus gros, le plus puissant et le plus indispensable de l'orchestre, le plus beau aussi, dit d'abord le contrebassiste.
Mais bientôt l'éloge pompeux laisse affleurer les frustrations et les rancœurs du musicien et de l'homme. Et peu à peu la haine d'abord refoulée de cette encombrante compagne s'exprime, se déchaîne et explose jusqu'à la folie..."