vendredi 14 octobre 2022

"Iphigénie": torride et magistrale! Eole, dieu du vent, en poupe et fracas guerriers.Aurores boréales au poing.

 


"Agamemnon doit partir pour Troie afin de ramener Hélène, épouse de son frère Ménélas. Il n’y a pas de vent, la flotte ne part pas. Iphigénie, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, doit être sacrifiée. Elle décide de mourir. Cette mort lui appartient, insiste-t-elle. Parole libre et solitaire d’une intimité irréductible. Dans une langue limpide et chorale, Tiago Rodrigues réécrit Iphigénie d’Euripide avec l’enjeu de questionner l’insoutenable tragédie du sacrifice et de la déjouer en plaçant Iphigénie dans la réappropriation de son destin. Anne Théron expose l’ambiance angoissante de cette tension entre une histoire dictée par les dieux et une jeune fille surprenante dans son inaliénable libre-arbitre."

Dans des vrombissements, des grondements sourds de vols aériens d’hélicoptères, la semi pénombre révèle peu à peu la présence de personnages évanescents, spectres dans le noir.Les déplacements orchestrent l'espace, sorte d'archipel de petites îles, creusées, laissant des passages en rigoles pour les corps des personnages.Tous vêtus de noir, strictes, dignes et solides dans leurs attitudes, postures et allures. Deux femmes se mettent à l'écart en commentaires sur le destin d'Iphigénie, sur le contexte, nous racontant comme les deux éléments d'un choeur grec féminin, la colère des femmes d'ici...L'une se met à danser, bras levé, en pose singulière et très classique beauté sculpturale. Le tempo est tranquille comme une partition mesurée, dosée, au rythme laissant percevoir les petits détails, la gestuelle et la diction posée de chacun. Exceptée la colère qui éclate et trouble ces placements savamment organisés.Le climat de combat aérien reprend, alors qu'en fond de scène des images de paysage maritime, bruits de marée houlante,mouvant, changeant, métamorphosent l'atmosphère: en noir et blanc scintillant, lune, nuages se succèdent pour obscurcir l'espace ou en faire un beau découpage de silhouettes noires...Les deux femmes se mettent à danser, l'une fluide, tournoyante, sorte d'imploration, de prière, d'écho au drame ambiant. Sa danse, celle de Fanny Avram, telle une Martha Graham empreinte de contractions et libérations utérines.On la connait par "Chto interdit au moins de quinze ans" comme danseuse comédienne. Chorale des deux corps dansant, lamentation salvatrice du corps en colère! Thierry Thieu Niang, collaborateur chorégraphique, compagnon des gens de théâtre pour les faire "bouger" comme nul autre metteur en corps des mouvements, de l'e-motion de Nikolais...Dans le texte de Tiago Rodrigues soutenu par la mise en scène de Anne Théron, tout s'anime, se joue au mot, au geste près, millimétrage fluide et passionné du petit bougé lyrique, ténu.Un spectacle où la mythologie séduit, concerne, touche et anime l'empathie de ceux qui attendent "le vent", celui qui emportera la flotte, les maux pour un sacrifice sur l'autel des alizées, du blizzard là où Éole se déchaine et se rend , prend le pouvoir martial de pousser les humains dans leurs retranchements.

Tiago Rodrigues, auteur et metteur en scène portugais, a dirigé le Théâtre National Dona Maria II à Lisbonne (2014-2021) et dirigera le Festival d’Avignon après l’édition de 2022. Publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs, il s’inscrit dans un dialogue avec le patrimoine littéraire (Bovary, Antoine et Cléopâtre). On lui doit notamment les spectacles Souffle, By Heart. Anne Théron, associée au TNS depuis 2015, développe une démarche qui vise les écritures contemporaines (Christophe Pellet, Alexandra Badea, Frédéric Vossier) comme une recherche théâtrale convoquant les outils du cinéma

Au TNS 13 oct au 22 oct 2022

mardi 11 octobre 2022

"L' Avis de Marguerite": la vie devant soi, rue et absinthe, onguents de sorcières...La palette d'un lavis d'outre-noir très pictural.

 



"Sa jeunesse sembla belle, son amour sembla joyeux…"

« Je grandis et me transformai en belle jeune fille. Tout était parfait. Ou presque. Il se trouva qu’en grandissant, je sentis une tristesse naître en moi, se former dans mon ventre comme une boule noire et dure qui ne me quittait plus, une sensation lourde et pesante, venant de très loin, d’en deçà de mes tripes. J’en fus fortement troublée, mais ne dis rien à personne. »

Surnommée « la boudeuse » par les habitants de Bergheim, Marguerite Möwel est sujette à de sombres présages : une grossesse hors mariage, un enfant mort à la naissance, des villageois qui l’évitent puis la guerre et la famine… Mais en 1582, il ne fait pas bon être mise à l’écart. Brûlée vive comme sorcière, son âme tourmentée hante toujours le village, en quête de justice ou de vengeance…

Depuis I Kiss You ou l’hétéroglossie du bilinguisme, Catriona Morrison fait parler les femmes dans toutes les langues, celles du cœur, de la vie et même de l’au-delà. Sur scène, deux comédiennes donnent voix à la mystérieuse dame blanche : une voix à capella psalmodiant une entêtante mélopée et une voix brisée par des souffrances trop longtemps tues.


 

A travers le noir, la semi-obscurité apparait un corps tronqué, un visage réjoui, souriant. Une fillette sans doute, charmante, grassouillette en chemisette légère, nuisette ou sorte de lingerie légère. Elle conte, raconte sa jeunesse heureuse, bercée puis entachée de nuisance, de rencontres pas toujours recommandables. La diction est franche, enfantine, claire et limpide.Là change son destin, ses couleurs s'effacent, sa joie de vivre s'envole et son fasciés s'éteint. Elle devient la proie des ouï-dire malfaisants et sa grand-mère qui lui enseigne et transmet son savoir magique et maléfique à propos des vertus des plantes, la nourrit de fantasmes et de sorcellerie...Les vertus de l'absinthe, de la rue et autres tiges et herbes magiques sont de très beaux prétextes à diction et gestuelle, rare et précieuse: vitesse, vélocité et langage des mains, des bras se font chorégraphie précise, millimétrée. Ivan Favier y est sans doute pour beaucoup dans cette mise en mouvement judicieuse et magnétique. Aux accents nets, aux contours subtils.C'est beau et éclairé subtilement pour mieux donner du relief à ces recettes et potions de magie opératoire, divinatoire.Une doublure dans la pénombre, spectre suspendu à ses dires, chante et ponctue cette prestation de comédienne qui séduit, accroche et tient en haleine Quelques belles dissonances à deux et se confondent narratrice, personnage et ectoplasme...Toujours dans le noir énigmatique des légendes d'autrefois. Soudain la lumière l'emporte sur le rêve et les deux protagonistes apparaissent en plein jour, contemporaines pour dévoiler et replacer le mystère dans des temps anciens, mais pas révolus puisque les filiations perdurent, la transmission opère et tout s'enchaine secrètement en famille Le récit va bon train, retourne au bercail pour évoquer à nouveau le passé et osciller entre temps présent et moyen âge où la chasse aux sorcières était de mise pour écarter les "mauvaises herbes", leur couper le pied et la langue, brûler les corps et évacuer les croyances païennes! Le jeu de Sophie Nehama, sobre, convaincante, charmante et enjouée, charnel, incarné Son double, Marie Schoenbock,avatar en herbe, vocalise à ses côtés, suspendue dans l'apesanteur d'un éclairage à point nommé: distillant la lumière parcimonieusement pour enchanter l'atmosphère et créer un univers étrange, inaccessible et lointain. Un spectacle envoutant pour ravir et posséder nos âmes dans une fantaisie douce, autant que cruelle sur notre monde désenchanté! A vos marmites, l’élixir est gouteux et la potion magique opérante!Un univers très pictural, lavis, encre noire pour oeuvre au noir, à l'outre noir,la vie derrière et devant soi. 

Le spectacle a été présenté en juillet dernier au festival OFF d’Avignon 2022.

Distribution

Avec Sophie Nehama, Marie Schoenbock (chant)Assistanat à la mise en scène Gaëlle Hubert Création lumière Bathilde Couturier Composition musicale Sébastien Troester, Marie Schoenbock Direction musicale Sébastien Troester Création sonore Christophe Lefebvre Création costumes Carole Birling Accessoires Gaëlle Hubert Construction décors Christophe Lefebvre Regard chorégraphique Ivan Favier Production Stéphanie Lépicier – Azad production

TAPS – Théâtre Actuel et Public de Strasbourg
du 11 octobre au 14 octobre

 

"Deal": à fleur de prise, en un combat singulier!Extrème beauté du geste.

 


Jean-Baptiste André & Dimitri Jourde
Association W

À mi-chemin entre les genres, le cirque, la danse et le théâtre, Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde ont créé Deal. Un duo magnétique. Tour à tour puissant ou délicat, ce corps à corps, avec ses mouvements d’élans, de ruptures et d’équilibres précaires, allie la beauté du geste à celle des mots.


 

"À la recherche d’un juste partage entre corps et parole, les deux acrobates et danseurs se sont immergés dans le texte très physique de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton. Entre combattre et fraterniser, portés par l’intensité de cette langue, par sa quête de l’autre et la puissance de son désir, ils se confrontent à ce nouvel espace de jeu, interrogent le cirque et sa capacité à traverser un texte. Une autre façon de défricher de nouveaux territoires et de développer leur propre langage en travaillant sur l’intensité des gestes en écho à celle des mots.
Deal met en scène deux figures en miroir, le dealer et son client, deux êtres liés l’un à l’autre par la dépendance et qui se font face. Tout autour, à proximité, les spectateurs. À l’image d’un ring ou d’une arène accueillant ce mystérieux combat entre chien et chat, chacun est placé au plus près de l’action. Les deux artistes font de cette confrontation entre l’intime et le public une énigme poétique qui nous parle de la rencontre et du lien social."

La scène au carré, le public autour de l'arène et voici nos deux tigres, bêtes ou animaux de "cirque" qui entrent en scène...Tour de plateau dans la semi obscurité comme un lion en cage, bruit de pas...Deux hommes vont s'affronter en esquive, poursuites, se frôlent, s'évitent, se cherchent noise.Un territoire à défendre, des mots pour le dire, sauvages comme les gestes : le désir, la possession comme leitmotiv, credo pour cette démarche d'approche qui frôle l'approche, le repoussé-tiré: ils s'attirent, s'emboitent à l'envi, style capoeira, chiquenaude et pichenette corporelles au poing.Les mots et les mouvements en osmose sans paraphrase ni redondance.En équilibre instable, revisitant le contact dans une fluidité remarquable.Ils s'agrippent ces deux "dealers", vendeur, acheteur de biens dématérialisés...Tel un combat, une lutte, leur rapport se confirme: duel, duo ou échange? Quand des cintres dégringolent des oripeaux, chacun se prend à témoin, se métamorphose pour mieux se retrouver et endosser son altérité Pas de manichéisme ici, mais un affrontement légitime, bestial, animal, doublé du texte de Koltes qui fait éclat et sens.Jeu de veste dans l'arène pour ces deux toréadors sans victime animale, ni trophée...Les lumières basculent, le temps d'un repos, d'une pause.Une réconciliation s'amorce sur fond de musique folk de Bob Dylan et la "manipulation" corporelle s'envenime, surenchère de désir, de séduction.Touché, glissé, repoussé comme grammaire et lexique syntaxique..Esquisse d'esquive fugace pour Dimitri Jourde, acrobaties savantes pour Jean Baptiste André, à l'affut des failles de son "adversaire", concurrent ou complice-compère...La répétition de cette attirance l'un pour l'autre comme phrase aspirant leur relation fusionnelle non dite!Un touche de style passes de rock n'roll, fluide et secrète réussite de l'osmose entre les deux hommes.Ils s'y collent, y retournent sempiternellement comme aspirés, inspirés par la grâce.Vers le sol aussi, en roulade fulgurantes.Quand, épuisés, essoufflés, le verbe les sépare dans cet affrontement désormais violent, vindicatif, les corps serrés, enlacés, très proches...La danse à l'unisson fait curieusement son apparition, envol lyrique et duo sur une musique hard.L'un se dissout, se disloque en dialogue, démembré, désarticulé alors que l'autre se maintient, plus stricte. Des clics et des claques bien marquées pour provoquer l'autre, le déstabiliser, l'importuner.Cette chasse à l'acheteur se fait chasse à courre, l’hallali proche et les chiens sont lâchés.Force de frappe et absence de tendresse au profit de la loi du plus fort!Affaires familières, nudité de la franchise, contre l'immobilité et la patience...S’acquitter d'une dette envers l'autre dans ce marché inégal: être un zéro tout rond et solitaire dans ces comptes d’apothicaire, s'effacer au profit d'une accalmie salvatrice en diable.Au sol, on se réconcilie de ces joutes extrêmes qui semblent ne mener à rien ou nulle part que ce plaisir d'évoluer devant nous, en apnée dans la solitude des champs de coton, dans cette alarme de vivre, de danser, de s'affronter à l'indicible.