vendredi 20 janvier 2023

"L'odeur du gel" : fragrances sur la banquise: cap sur le grand nord: effets d'hiver!

 


L’ODEUR DU GEL
CIE BRÛLANTE
"Pour sa première création, Emily Evans nous emmène dans un voyage onirique déformé par le désir, aussi immobile qu’étrangement glacé. Son rêve du Grand Nord prend les atours d’un poème visuel et sonore peuplé de créatures imaginaires où se mêlent fourrures et corps, animaux, marionnettes et dramaturgie du songe. Tels des mirages de la taïga dont le cœur bat sous la neige, ces apparitions disparaissent aussi vite qu’elles surgissent. Le papier blanc nappe la scène comme un manteau qui serait tombé dans la nuit, en silence. Bestialité des corps humains et personnification des bêtes le crèveront, le caresseront, y laisseront leurs empreintes feutrées dans un tourbillon. Présences habitées pour pays fantasmé."

Dans un cadre lumineux surgit un corps sculptural.En costume de survie se love un personnage étrange qui manipule plus tard une marionnette à doigts, escaladant les pentes virtuelles et les murs du décor.Guimbarde et musique de fond en continu pour créer l'ambiance, venteuse, glaciale. Du blanc partout, immaculée conception du paysage du grand nord.Quatre femmes très "designées" dans des costumes noir et blanc taillés sur mesure apparaissent et vont incarner des êtres fantastiques.Des passe-murailles font surface, brisant la glace, un masque ethnique chamarré, bariolé se meut en pantin téléguidé par des esprits frappeurs.Un défilé de costumes à la JP Gaultier ou JP Goude manipule les corps très "plastiques" et esthétisants.Des bestioles animées de bonnes intentions produisent des bruitages issus d'onomatopées, de râles, de vociférations diverses Un dévoreur de petits sapins factices arrachés au paysage se fait écureuil rongeur tout à fait charmant...On y ajoute un ours mal léché, des bestioles à poils bleus ou gris, en manteau animés de formes bizarres. Et une sorte de créature qui broute et découvre l'écho d'un micro.Un autre phénomène à longue queue se rajoute à ce bestiaire fantastique, épine dorsale en ombre chinoise.Des poissons hors du trou de la glace de la banquise font surface. Un phoque alangui mugissant se dresse, pourchassé par une Diane chasseresse très sexy. Le mammifère accouche de détritus, déchets nocifs dus à la pollution et sa dépouille git sur le plateau comme trophée perdu, abandonné. Fable écologique autant que conte d'effets d'hiver, la pièce avance et nous fait suivre les péripéties de quatre personnages en quête d'aventures. Au final, une acrobate en suspension pour incarner le carnage, prise au piège en apesanteur, volante, trapéziste du désastre.Les quatre protagonistes ficelées pour clore cette légende du grand nord qui donne des frissons!

A u TJP jusqu'au 20 Janvier

"Giselle" de Martin Chaix: Une femme libre dans un monde sans pitié. Pas de "conte de fée" à rendre....


 "Peut-on danser à en mourir ? Giselle, elle, ne le croit pas et passe ses journées à danser. Elle danse quand elle est heureuse. Elle danse quand elle est triste. Elle danse pour célébrer l'amour qu'elle porte au jeune et beau Loys. Mais lorsqu'elle découvre que celui-ci s'appelle en réalité Albrecht et qu'il est déjà lié à une autre femme, elle sombre dans la folie avant de rendre son dernier souffle. La nuit suivante, son esprit est rappelé d'entre les morts par Myrtha, à la tête de la bande des Wilis. Trahies par leurs amants et décédées avant d'avoir vécu leur vie de femme, ces ombres inquiétantes se vengent en entraînant les hommes qu'elles rencontrent dans une danse mortelle..."



"Créée à Paris en 1841 d'après un livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, Giselle est devenue au fil des décennies un classique incontournable du répertoire romantique chorégraphié par des maîtres de légende. Martin Chaix en propose pour le Ballet de l'Opéra national du Rhin une relecture résolument contemporaine, en prise avec des problématiques actuelles. Exit tutus, robes de mariée et chaumières en carton-pâte : les personnages de cette Giselle féministe dansent en perfecto et smoking dans un univers urbain, mais toujours avec la même passion sur des musiques d'Adolphe Adam et de sa contemporaine Louise Farrenc."

 

Loin de celle que l'on a fréquentée dans le "ballet classique"cette "Giselle" est une épure, une lecture innovante et désacralisée de ce "mythe" de la danse dite classique. Le décor l'annonce d'emblée: une salle sombre, aux murs agencés de briques noires, un "underground" ou "subway" affirmant une ambiance glauque et les "habitants" de cet espace maudit, en sont des convives d'un lieu mal famé. Un bar de nuit, une planque de bande de voyous "de luxe" un repaire, refuge de malfrats? Des affiches éloquentes (style Hains ou Villéglé) en l'honneur du vin "le vin rend fort: buvez du vint"rappelleraient le contexte d'origine des vendangeurs! Quand survient un "ange" vêtu de blanc, innocente créature parmi les rapaces, les vautours qui bientôt s'avèreront ses ennemis. Créature de rêve, dans un costume de dentelles ouvragées,enjouée, qui danse, danse, fluide et voluptueuse gestuelle enrobée qui se déroule et tourne à l'envi.Ana Henriquez en soliste remarquable, inspirée, appliquée pour ce personnage encore discret, secret, en retenue. Survient le groupe, la tribu ou la horde qui peuple l'endroit suspect. Beaux mouvements de groupe à l'unisson, tournoiements, virevoltes au répertoire grammatical de Martin Chaix, clins d’œils complices à Mats Ek pour les pieds en dedans, cassés, au carré. Les portés de six couples "rock n'roll" dans des figures inspirées de danse de salon, sont de toute fluidité, périlleux, virtuoses. L'intrigue se dessine; un amant joueur et volage se partage les femmes du clan, et danse cette supériorité de charme de Don Juan avec allégresse et détermination. C'est à Avery Reiners d'endosser le rôle d'Albrecht: technique irréprochable au service d'une interprétation habitée, engagée dans ce rôle "détestable" de Don Juan irrésistible. Ses sauts, bonds et rebonds seraient dignes d'un Noureev ou d'un Nijinski contemporain. Alors on se régale de la performance de ses envolées spatiales et quasi acrobatiques, de ses tours sans fin qui fascinent et créent l'empathie: celle du risque de faillir à cette "tâche" chère à la danse classique. Virtuosité sans dérapage d'une exécution drastique, fruit d'un travail physique et une musicalité rarissime.La musique,d'ailleurs  entraine tout ce petit microcosme dans des valses et autres déambulations fluides et à la perfection géométrique. Athlète et interprète hors pair que ce jeune charmeur de choc qui brise les cœurs des femmes et s'en fait un catalogue mozartien plutôt "antipathique". Giselle se fond dans cet univers et souffre de la concurrence féminine et se bat, combat l'injustice incarnée par cet être fat et épris de fierté, de manipulation amoureuse. Contre elle, sa rivale Bathilde, une Dongting Xing, forte, jalouse et déterminée à conserver sa proie masculine Car ici, les femmes sont déterminées, engagées et les victimes d'autrefois, ne le sont plus. Devant l'infidélité, on se rebelle, on frappe le coupable et la complice Belle leçon d’indépendance et de liberté de plaire, d'aimer. La chorégraphie excelle dans les mouvements et déplacements de groupe, concis ou éparpillés savamment sur le plateau. On se repousse, s'étreint, s'attire dans de beaux et justes appuis efficaces.

Dans la seconde partie, c'est un paysage de nuit, deux lampadaires éclairant les abords d'une forêt en lisière. Pas de Willis en blanc virginal, mais des femmes en proie à la crise de nerf ou la revanche. Giselle est bien là mais ni diaphane, ni sacrifiée sur le tombeau de sa chair et de son esprit meurtri par le sort inéluctable. En noir, cuir et blousons de rigueur. Réglements de compte et disputes à la clef, tous évoluent vers une danse tourbillonnante à l'excès, vocabulaire redondant de cette pièce magnétique, hypnotique à l'envi. La chorégraphie s'inscrit dans une tradition plutôt académique, revisitée pour l'occasion en palette exhaustive de pauses, figures et autres exercices de styles grammaticaux. La syntaxe bousculée par l'interprétation engagée de tous, plongés dans cet univers à la musique légère autant que savante. Galvanisés par cette partition live due à la présence de l'orchestre symphonique de Mulhouse, les danseurs jubilent et vibrent sous nos yeux: on est  fasciné par tant de dépense, d'énergie au service de la danse. Giselle perdue et rattrapée par l'universalité du propos: jalousie, désir, amour fou et solidarité féminine qui en ces temps de harcèlement et de violences faites aux femmes, dégenre le ballet en un opus contemporain fort édifiant. Rêve et utopie au placard, radicalité et vérité au poing.

En contrepoint la "Giselle" de François Gremaud, histoire et conférence dansée sur le "personnage" décortiqué de la Giselle de référence du livret original.

 A l'Opéra du Rhin jusqu'au 20 Janvier

GISELLE Chorégraphie : Martin Chaix Musique : Adolphe Adam, Louise Farrenc Direction musicale : Sora Elisabeth Lee Dramaturgie : Martin Chaix, Ulrike Wörner von Faßmann Dramaturgie musicale : Martin Chaix Décors : Thomas Mika Costumes : Catherine Voeffray Lumières : Tom Klefstad


jeudi 19 janvier 2023

"Submission Submission" de Bryana Fritz : saintes, n'y touche ! Béates attitudes.

 


Bryana Fritz Belgique Etats-Unis solo création 2021

Submission Submission

Étranges portraits

"S’immerger en eaux troubles, avec humour, dans la biographie de quatre saintes martyres, tel est le projet de Bryana Fritz avec Submission Submission. Non sans provocation, l’artiste américaine basée à Bruxelles endosse le rôle d’ « hagiographe amatrice » et se comporte comme une débutante et une amoureuse. Durant cette performance féministe, digitale et mouvementée, elle s’intéresse aux vies de Hildegarde de Bingen, Christina l’Admirable, Catherine de Sienne ou encore Christine de Bolsena. Sans craindre les associations les plus hasardeuses, elle réalise un audacieux collage performatif basé sur la vie subvertie de ces saintes moyenâgeuses ainsi que sur leurs morts et leurs passions. À partir de tressages narratifs et d’images déployés sur fond d’écran d’ordinateur, elle jette son corps dans la bataille ouvrant un autre espace de dialogue autour des phénomènes de sociétés."


On sera avec elle au départ qui nous expose son "processus de création" en toute simplicité: en hagiographe, amoureuse de codex et de compilations sur le sujet, la voici nous livrant quatre de ses versions catéchismes, celles  d'une danseuse en proie aux visions divines. Mais, les saintes ne dansent pas..Alors cette stratégie corporelle d'afficher ces figures mythiques et mystiques sera publique, subversive où Dieu parle avec elle, à travers son corps, passeur et vecteur de divinisation."Donner corps aux saintes", deus ex machina, ressusciter et mourir à la fois dans l'espoir d'être sanctifié: un programme alléchant que l'interprète-conteuse, tout en blanc virginal et désincarné va nous délivrer.La "chaire publique", celle qui échoue et faute, celle qui pêche non par omission mais obligation! Coquine et maline figure anticléricale et audacieuse. En prologue, sur fond d'écran déversant des calculs informatiques calligraphiés, elle exécute une danse frontale, verticale, d'aplomb et révèle ses stigmates dans la simulation de douleur, de souffrance.Dans un érotisme brûlant, le sexe barré de deux doigts en croix: no sexe, implorante à genoux, en prière devant les mots défilants des cinq sens.Lips, tongue, eyes, tout ce qui nuit à la raison vers la trahison de l'amour de dieu.Gainée de noir sous l'effet des projecteurs, elle se transforme en silhouette noire, diabolique.Voluptueuse icône fléchie, courbée, soumise.

 


Viennent les évocations des saintes. On démarre avec Hildegarde von Binden, à force de légendes défilants sur l'écran, tout de bleu, couleur de la vierge sage. Les paroles murmurées en même temps qu'un climat étrange s'installe. Une danse minimale, axée, droite illustre les visions d'une possédée du ciel, "ombre de la lumière vivante", "inéduquée", en proie à ses fantasmes et illuminations. Agitée, perturbée, désordonnée dans ses gestes inspirés de la démence, de la folie, de l'emprise de dieu sur son corps complice. Lumières et rythme stroboscopique de la musique en contrepoint. Dans un anglais répétitif, en continu, le son martèle l'ambiance.Au tour de Catherine de Sienne de passer à la moulinette de cette iconoclaste et trublione hagiographe.Toujours avec fond de calligraphie infographiste, en soutien-gorge et coiffée d'un tee shirt comme un voile de nonne, elle "peste" et fait vœu de ne jamais se marier.Ce sera Jésus, l'heureux élu, personnage choisi parmi le public, devenu secrétaire de ses actions à graver à jamais sur les frontispices des églises.Elle chante pour le Christ, bras ouvert en croix, voilée de blanc en nonette docile et obéissante. Habitée, malicieuse et profondément inspirée.Sur fond d'orgue électronique, musique mystique Je susse, Jésus, les mots se confondent sans ambiguïté avec son bel accent...


Christina l'Admirable fait ensuite office de langue interdite, bannie du corpus vivendi, une vraie pâte issue de sa bouche. Langue interdite, mots bannis, parole frustrée. La langue bien pendue cependant qu'elle étire et arrache de son palais buccal. Langue au chat,délicieuse gâterie d'un sens gouteux, coupée par le père de la sainte.C'est la "maison de la crotte" qui fait office de décor linguistique pour une danse sexy, simulant cris et outrages, bouche grande ouverte, béance et érotisme de l'ouverture, origine du monde.Elle brandit l'objet du péché et balance cette langue baveuse sur le mur des lamentations. Hirsute, dégingandée, secouée de spasmes incorrects, perverse sur des rythmes endiablés. Pleins décibels pour transe en danse. Au sol interdit de séjour pour chute et omission de confession. Après des sons de tympans de cloche rituels, nous voici en compagnie de Christine l’Étonnante de Bolséna. C'est Nick Cave qui est convoqué pour faute grave et pour omission dans son hymne à la sainte, plein de "fautes" et d’erreurs hagiographiques. Elle se plait à corriger en direct ces infamies à la religion. Puis un "Agnus Déi" grégorien pour support de danse, l'émeut à propos de "la puanteur du péché humain"qu’elle fustige nous accusant aussi de "puer" ou "schlinguer"! En extase, elle tremble, tétanique figure divine, épileptique en diable, possédée."Croix-moi", crucifiée par la peur et la terreur qu'elle va bien sur combattre, surmonter et vaincre. En bonne sainte au dessous de tout soupçon. Péchés capiteux que ceux ci, capitaux par la honte et le remord engendrés. Danse votive, sacrée, digne et drôle dans une béatitude innocente et pleine de charme. Bryana Fritz avec intelligence et audace brosse ici des anti-portraits de saintes nitouches, prudes où qui s'y frotte, s'y pique."Saintes n'y touche" de toute beauté et originalité.

 A Pole Sud les 17 et 18 Janvier dans le cadre du festival "l'année commence avec elles"