jeudi 26 janvier 2023

"counting stars with you": Maud Le Pladec cultive une cérémonie paienne en chorale fébrile.

 


Maud Le Pladec

CCN d’Orléans France 6 danseuses et chanteuses création 2021

counting stars with you (musiques femmes)

Femmes artistes


« Quelle place est accordée aux femmes dans l’histoire de la musique ancienne et contemporaine ? » s’est demandé Maud Le Pladec avant de créer counting stars with you (musiques femmes), une pièce qui réunit six interprètes au plateau. En collaboration avec l’ensemble Ictus, elle a choisi de travailler à l’élaboration d’une playlist, centrée sur des compositrices. Il en ressort un répertoire musical féminin inédit. La chorégraphe, accompagnée de DJ Chloé reprend le fil essentiel de sa démarche, les relations musiques et danses, qu’elle fait vivre sur scène dans un travail entrelaçant, souffle, voix, chant et mouvement. Une pièce où Maud Le Pladec témoigne de son engagement envers la cause des femmes en convoquant : « l’actualité des corps puisant dans l’énergie du dance-floor, du combat, et de l’affirmation de soi. »

Matrimoine musical ecclésiastique, matrice originelle du monde. Patrie monacale.

La musique traverse les préoccupations chorégraphiques de l'artiste depuis longtemps: il est ici question d'aller plus loin en faisant émettre, chanter, psalmodier les danseurs eux-mêmes Souffles, voix, émissions a cappella, les vecteurs du son corporel sont multiples, le chorus est berceau de la tragédie.Six danseurs s'inspirent du chant médiéval polyphonique, en solo, en choeur, ancrés au sol ou lors de divagations dansées. Le chant  maitrisé par un beau travail vocal, alors que la pièce va bon train sans encombre. En costumes de cuit noir très ajustés, manches bouffantes, ou en robe rouge vermeil, les cheveux des quatre femmes tissées de nattes virevoltantes. Des torsions de corps, des touts virtuoses habitent les voix qui sourdent des corps dansants. Performance qui donne à la danse une lecture délicate on l'on est tenté d'isoler le chant de la danse. C'est dans l'immobilité que cette réception se fait plus limpide, plus lucide à nos yeux.De petites courses éparses sur le plateau, rapides, fugaces et des solos magnifiant chacun dans son altérité. Danse "chorale" qui soude le groupe, la horde, cette tribu iconoclaste reliée par la voix autant que le geste. De beaux ralentis égrainent des gestes félins, des portés en élévation christique, mystique et valeur sacrée à l'envi. Cérémonie païenne, cet opus délivre en cercle, reculées savantes et osées, la griffe de Maud Le Pladec, implacable chorégraphe de l’exigence, de la rudesse parfois, de l'intransigeance. Signature chorégraphique dans des lumières stroboscopiques ou rougeoyantes, matrice et instigatrice de rythmes foudroyants. Comme une tétanie satanique s'emparant des corps galvanisés par un exercice drastique et performant. Ballet de sorcières, sabbat, rock païen débridé à l'appui. Le rouge et le noir s'affrontent, l'interdit et le sombre se frittent en cadence dans cet univers singulier: une haie de danse serpentine comme zénith pour cette horde furibonde, hystérique, héroïque performance épileptique. En baskets Puma rouge et noir comme le tigre bondissant d'Orlowski....

Au final, c'est un show parodique, micro en main, qui met du piment dans cette démonstration de l'impact de la voix dans l'art chorégraphique.Ça sonne clair et les notes s'emballent au profit d'un étrange exercice très ambitieux. Questionner la musique, les corps résonnants c'est faire œuvre d'expérimentation du souffle, de la vie, de la musicalité des corps dansants. Oeuvre monacale et spirituelle où le risque est omniprésent..

 

A Pole Sud les 24 25 Janvier dans le cadre du festival "L'année commence avec elles"   


"Ballad" de Lenio Kaklea: corps contrainte, corps désir. Haltères-égo.

 


Lenio Kaklea France Grèce solo création 2019

Ballad

Ce que disent les corps


Ballad
est issu d’un projet au long cours, L’Encyclopédie pratique. Une enquête aux confins du documentaire et de l’évocation poétique des pratiques locales populaires. Lenio Kaklea y a consacré quatre années de recherches menées à travers six villes, villages et banlieues européennes qui ont donné lieu à la publication de livres et à la création de plusieurs pièces chorégraphiques dont Ballad. L’artiste grecque y a trouvé là une façon de déplacer les limites de la chorégraphie. Dans cet opus créé en 2019, elle œuvre en solo et puise dans ses propres expériences pour poser la question de l’écriture sous un angle différent : comment sommes-nous chorégraphiés par la société, ses institutions, nos croyances, nos fantasmes, nos amours ? L’occasion pour la chorégraphe de convoquer aussi des danses historiques du début du XXè siècle et d’interroger la puissance transformatrice des utopies.
 
Telle une athlète au corps massif coupé au couteau elle se présente, esquisse comme une mécanique disgracieuse, puis relevée sur demie-pointes se fait altière et jazzy. Arabesque, boxe bondissante élastique, comme soulevant des haltères, elle campe mouvements et poses sans équivoque: sport et corps canonique.En noir et blanc, sportive, elle désigne le public de ses deux doigts, le prend à témoin de ce geste olympique, poings serrés : elle va reprendre en boucle une phrase chorégraphiée en ajoutant quelques petits détails et remet les gestes sur l'établi. On se prend à apprendre cette suite, accumulation régulière qui nous devient familière.Sur une musique tapageuse la reprise, la répétition se fait naturelle et attendue. Second chapitre après ce prologue démonstratif d'un savoir faire détourné des gestes sportifs. Elle se raconte, sobre et discrète et pose les fondements de son apprentissage de bonne élève au cours de danse  chargé de la technique Dalcroze et autres fondamentaux de la danse libre. C'est en Grèce qu'elle nous emmène avec intérêt et  curiosité. Le corps comme instrument d'une éducation politique évidente, stratégie d'éducation "saine" et spirituelle. La musique classique rentre en scène dans cet univers teinté de son bel accent grec dans une diction légère et accessible.Dans un justaucorps bleu elle propose quelques esquisses à la Martha Graham, osant en contourner les difficultés: poses de prêtresse, grands écarts: scolaire, raide, figée, verticale, sa danse se fait sagittale et un tantinet caricaturale. Gymnase implorante dans une emphase musicale grotesque. Elle se raconte à nouveau, pose la cité, l'architecture et l'environnement comme autant de facteurs de développement éducatif sociaux, politiques. Et le corps de recevoir, emmagasiner le tout pour se faire conciliant, soumis, déterminé L'histoire du "geste social" en somme. C'est nue qu'elle évoque la danse d'Isadora Duncan, libre et libertine, gracieuse et enchanteuse nymphe, idole séduisante, naive et radieuse. Lenio Kaklea y excelle, sautille en isadorable, vague et tours;, à la Malkovsky et son "petit berger". Des poses à la grecque en fronton, en frise murale  : touchante, inspirée, naturelle, émouvante figure Son entrainement balisé évacué de ce processus assujettissement sportif du corps pensant. Libre. Un magnifique jeu de miroir filmé en direct pour nous projeter dans un monde futuriste ou surréaliste succède : expressions muettes du visage effrayé, torturé, apeuré: sidération comme les évolutions expérimentales d'une Maya Deren dont elle s'approche visiblement: ses traits rappellent ceux de cette femme pionnière, envoutante "maia" spectrale et virtuelle à l'image noir et blanc.
 

Encore quelques évocations de son parcours d'interprète libérée des contraintes de son "éducation" corporelle stricte: danser dans du Richard Serra au Grand Palais avec les pionniers de la danse d'aujourd'hui  et Daniel Larrieu, (en dialogue avec l’œuvre de Richard Serra, Daniel Larrieu invite les spectateurs à une action chorégraphique à l’échelle de la nef. Jouant avec des déplacements, des attitudes et diverses « actions », la chorégraphie prend au mot le titre de l’œuvre – Promenade – pour s’y glisser comme dans un paysage) ceci à l'encontre du fitness intégré malgré elle dans son corps sculpté pour l'occasion en athlète performeuse. Sur des rythmes binaires indigents, réducteurs. Cette "caricature" est fort intelligente, reliant influences et indépendance du langage du corps contraint. Le consumérisme est à l'origine de cette aseptisation des corps: elle y exécute une danse appauvrie, bâclée, banalisée issue d'un vestiaire négligé, prétexte trivial à un chaos dénué de tout intérêt. Et de disparaitre en icône, iconoclaste et bienfaisante trublione de l'espace, du temps et du corps.

A Pole Sud les 24 25 Janvier dans le cadre du festival "L'année commence avec elles"   


mardi 24 janvier 2023

"limit.s" : "not limit" et sans modération, un opus qui lie et relie les indisciplines !

 


Le mardi 24 janvier à 20h a eu lieu une présentation publique du projet limit•s à la cité de la musique et de la danse de Strasbourg ✨
"Ce projet est pour piano, gestes et électronique et on va parler des limites ! Vaste sujet, hein?
On vous montrera les directions que ce spectacle est en train de prendre !"
 
Alors on plonge dans le"work in progress", hantier d'un concert augmenté pour piano, gestes et électronique.
Avec
Nina Maghsoodloo en conception et performance
Sabine Blanc en travail de geste et dramaturgie.
 
Elle apparait en compagnie de personnages anonymes dont l'une va s'ingénier à la ficeler à son piano, assise, toute en noir, pieds nus. Attachée, liée, reliée à son instrument alors que l'araignée dévide son fil rouge d'Ariane. Les sept statues pétrifiées regardent la scène. Comme un réseau, un chemin de fils trace au sol des lignes géométriques, lignes ou courbes de niveau du son, du relief musical qui se joue en électronique. Le piano fluide ou trépignant, liquide ou tonique, désinvolte,futile ou grave et pondéré.
De belles résonances, vibrations sombres dans l'espace se dessinent. Echo en différé comme un spectre arrangé, déformé. La chaleur de l'instrument contraste avec la distance de la bande son. Puis la pianiste tire les fils de sa prison enchevêtrée, ligotée, pince les cordes des entrailles de son piano à queue, comme un haleur tire et pousse sa charge.Très "physique" l'engagement du corps de l'interprète s'impose, se regarde. Debout, active, "qui va piano va sano". Cousue de fil rouge l'énigme, la dramaturgie opère et c'est la danse, le geste qui vont naitre une fois ce cordon ombilical sectionné. Délivrée, elle parcourt le plateau, se déplace, prend l'espace. Puis retourne au piano, aimantée, attirée par le labeur, sur l'établi de cette partition corporelle. Rage, colère sous les doigts parcourant le clavier. Sons brefs, concis alors qu'une voix off surgit. Ambiance concentrée, compacte, resserrée. Les réverbérations faisant le reste. Elle repousse son siège, se glisse sous le piano, chat qui prend ses appuis au sol, sur un pied de l'instrument. Comme sur une balançoire, sur des agrès, elle ploie, se plie, se love ou s' arc boute à l'envi. En apesanteur, piano repoussoir ou aimant attirant, attractif. L'ambiance est étrange et cet animal suspendu, chauve-souris de grotte ou caverne, attirée par la lumière fait mouche. L' électroacoustique, goulue et savoureuse se dissout alors que notre chat digital, léger prend ses marques hors cadre. Agile et souple, félin.
 
photo robert becker

C'est assise sur une simple chaise que Nina Magsoodloo interprète la danse de l'Aphasie. Alors qu'un texte très éclairant sur cet état de corps et d'esprit défile sur l'écran de fond, elle exécute de petits gestes 
précis , concis très définis dans les lignes, hauteurs. Des borborygmes comme support rythmique et linguistiques. Ses mouvements carrés, droits, angulaires sont comme une tétanie jamais robotique mais très organique.Mécanique futuriste en diable ou à la Kurt Schwitters. Ou Bernard Heidsieck (Vaduz). Cette "poésie sonore" du corps est splendide et loquasse, poésie gestuelle du compositeur Mark Appelbaum. Ballet mécanique pour pianiste inspirée. La mise en corps signée globalement par Sabine Blanc est sobre et précise, ancrée et vivante. Langage des signes détourné, rehaussé par l'énergie des flux de la danse. A corps parfait, accord parfait entre son et gestes. Cette "aphasie" est bien vécue, assumée vers un autre territoire de communication. De ses bras seuls, de ses doigts agités de petite secousses, elle transpose et traduit, prolonge les sons de bouche, de langues, de cris, d'appels. Alors que ça déraille, patine, avance et recule sur la bande son. Beugle et mugit en contrepoint dans des toux et raclements de gorge.
 
photo robert becker

Des comptes, des nombres, des chiffres en toute langue, très rythmés s'imposent à l'écoute. Méli-mélo vocal, conglomérat de sons, hauteurs redondant.
C'est plongée sur son piano, pétrin d'artisan boulanger qu'elle frappe sur les cordes avec d'autres cordes embobinées. En première de cordée pour cet exercice périlleux d'accorder son corps à la musique. Lavandière, travailleuse que l'on regarde œuvrer dans sa fausse intimité à ciel ouvert. Puis, c'est couchée au sol qu'elle joue sur le clavier, gisante dans la lumière dans l’accalmie de ce moment magique. Vision surréaliste qui demeure comme final, épilogue des tribulations d'une pianiste avec son mobilier national de prédilection Une pièce qui sied comme un gant à Nina qui affronte avec délectation et quiétude, le glissement progressif du plaisir et de la maitrise de jouer, au risque de danser.

photo robert becker

Sébastien Béranger en composition et électronique
Guido Pedicone en technique
 Nina Maghsoodloo en conception et performance
Sabine Blanc en travail de geste et dramaturgie.

extraits de "Shur" de Alireza Mashayekhi et "Aphasia" de Mark Appelbaum.