dimanche 29 janvier 2023

"Un ennui radical": Yvonne Rainer, danse et cinéma de Johanna Renard


 Projet novateur accompagné de nombreuses photographies, ce livre retrace de manière claire et précise les performances chorégraphiques et les films d'Yvonne Rainer, figure majeure de la danse et de l'avant-garde new-yorkaise, au prisme de la question de l'émotion. Une en particulier est évoquée, celle de de l'ennui. Ce sentiment relève d'une recherche de l'impersonnel, voire du détachement froid (le cool, ou le zen), revêtant une dimension politique dans l'art new yorkais des années 1960. Il apparaît renouveler la perception : les oeuvres déconcertantes ou teintées d'ennui n'éloignent pas d'une forme d'émotion ou d'affect. Bien loin de caractériser une inflexion terne et abrutissante, l'ennui peut s'avérer révélateur, et déplier des impressions inédites. Pour ce premier ouvrage sur la danse et le cinéma d'Yvonne Rainer, très documenté, l'auteur se focalise sur les théories queer et féministes, prend appui sur un riche corpus d'écrits philosophiques méconnus en France, sur la philosophie de l'émotion. On découvrira avec ce livre la notion de stuplime, soit l'accent porté sur cet état particulier où l'ennui confine au sublime, forgé par la théoricienne Sianne Ngaï. Variant avec les périodes historiques, culturelles et sociales, l'émotion contribue à définir des communautés artistiques et historiques.

 

vendredi 27 janvier 2023

"Guérillères" de Marta Izquierdo Munoz: Amazones ou Valkyries olympiques, hippiques, épiques, épicuriennes.

 


Marta Izquierdo Muñoz

[Lodudo] producción France Espagne3 danseurs création 2021

Guérillères


Du côté des femmes

Figures féminines, êtres hybrides à mi-chemin entre mythes et réalités, ce sont les « guérillères ». Sur les voies de l’étrange, Marta Izquierdo Muñoz chorégraphie avec humour un monde entre les marges et la culture de masse. Ses combattantes utopiques ont le goût du jeu et des métamorphoses. Avec la complicité de ses interprètes, l’artiste espagnole crée une autre forme de récit qui se conjugue à la troisième personne du féminin pluriel. Une ambiance pop, étrangement ludique, voire ironique, envahit le plateau et dessine un paysage de fiction. Nourrie de références, ponctuées d’accents drôles ou dramatiques et d’éclats poétiques, cette pièce revisite les codes de la danse en jouant sur la transformation des corps avec une écriture organique et des images fortes en sensations.

Petits tutus de tarlatane en genouillère en costume étrange comme des personnages de bande dessinée, trois escogriffes prennent le plateau, petite géographie graphique comme un sol  strié de fleuve, de courbes de niveaux.Tirailleurs-euses à mitraillettes virtuelles, les voilà grimaçant en diane chasseresse, lance ou hallebarde au poing. Triolet joyeux et très sonore, musical en diable c'est à une chevauchée burlesque que l'on assiste. A dada, à hue et à dia en poésie sonore qui s'ignore. Flânerie sauvage dans une jungle évoquée par une bande son magistrale, de bruits, d'ambiances et autres univers changeants.On vise dans le mille, en cavalcade de combat, fléché, sagittal, mimodrame contemporain et ethnique en diable.

eric martin
Minerve ou Athéna à la Jean Cocteau
Quelques pas de danse baroque esquissés, relevés pour voyager dans les temps plus civilisés.Désinvolture primesautière, pimentée de bon aloi. Caricature de jeu de massacre, monstres à désigner comme quasimodo de foire, chimères, les icônes vont bon train, trubliones et nées sous de très beaux éclairages. On y boxe sur un ring de pacotille, uppercut au poing en bons enfants terribles. Des "nénés" brodés sur la poitrine, en cible de choix. Ces rescapés du désastre en petit groupe compact s'amusent et nous divertissent joyeusement, à la Decouflé ou Chopinot des débuts...Solidaires complices qui forment un pilier de cathédrale sous les salves d'une guerre fantomatique. En un combat douteux. C'est très "télévisuel" à la Jean Christophe  Averty , ça roule des mécaniques, c'est oulipo ou écriture automatique à souhait. Telle une odyssée de l'espèce dans une mythologie détournée, illustrée, incarnée en poses mythiques de soldat, de guerrier grec.Hippique aussi avec ses têtes de chevaux, jouet ou objets tronqués qui s'affolent en manège enchanté. Un texte en off nous délivre quelques vérités bien pensées sur "le genre": "Guérillères" de Magalie Mougel ou de Monique Wittig, on choisira les références lors d'un grand débat! Les petits chevaux hennissent comme des révolvers braqués sur nous et l'on a même pas peur dans cette mascarade bouffonne réjouissante. Satyre sur du Satie-rique,  sur des percussions réverbérantes au sol , musique ethnique typique, épopée ritualisée par des masques sur fond de fumeroles, tout y passe à loisir. Marta Izquierdo Munoz, pince sans rire et pleine de détonateur pour une guérilla incisive et féroce sur "le genre" humain...

A Pole Sud les 26 27 Janvier dans le cadre du festival "L'année commence avec elles" 

A lire:

"Guerillères" de Monique Wittig.   Depuis qu'il y a des hommes et qu'ils pensent, ils ont chacun écrit l'histoire dans leur langage : au masculin. « Si les mots qualifiés sont de genres différents, l'adjectif se met au masculin pluriel » (Grévisse). Les Guérillères s'écrivent comme sujet collectif à la troisième personne du féminin pluriel. Dans les lacunes des textes magistraux qu'on nous a donnés à lire jusqu'ici, les bribes d'un autre texte apparaissent, le négatif ou plutôt l'envers des premiers, dévoilant soudain une force et une violence que de longs siècles d'oppression ont rendu explosives.
Les Guérillères est paru en 1969.

 "Guérillères ordinaires" de Magalie Mougel  est un recueil de poèmes dramatiques qui rassemble trois monologues
féminins. Ces trois femmes sont liées par une oppression quotidienne, une invisibilité de leurs
souffrances. Elles sont toutes les trois victimes de violences patriarcales et cherchent
comment s’en sortir. La fatigue de ses femmes usées et abusées dont la vie est tellement
douloureuse, qu’elles cherchent à « dormir dans le bonheur de la mort. » T rois destins
funèbres.
 

"Rain" de Meytal Blanaru : mémoire de l'intime, blessure et suture au poing.

 


Meytal Blanaru Belgique Israël solo création 2020

rain

Entre violence et vulnérabilité


"Souvenir et mémoire d’enfance traversent la danse délicate et sensible de Meytal Blanaru. Dans rain, la chorégraphe revient sur un événement traumatisant, déchirement de l’intime que les détails du mouvement révèlent peu à peu à travers le corps et ses transformations. Elle fait de cette pièce un face à face public, droit dans les yeux, jambes campées dans le sol mais dont le tempo peu à peu se dérègle. De l’acte prédateur subi à ses effets sur le corps, c’est alors une autre facette qui se révèle. Vibrant témoignage, qui s’énonce à partir du silence et de la fragilité exposée. Parce que dit-elle : « Les souvenirs laissent des traces, parfois physiques, parfois dans nos esprits. Ces traces sont ce qui me donne envie de danser, le moyen le plus simple et le plus direct de communiquer. “
 
Épaule dénudée, elle frôle son corps, le touche, l'ausculte délicatement, se mesure avec doigté, se caresse doucement. Simple, collant noir et chemise légère verte: son regard scrute le public, regard d'acier, lumineux, clair, volontaire. Puis rampe au sol , désirable, langoureuse, sensuelle, vulnérable et fragile.En poses statuaires, le corps déhanché, asymétrique, décalé, elle évolue dans un espace restreint. Puis peu à peu elle se métamorphose: effrayée, inquiète, menacée, agressée Elle rejette le mal, lance ses gestes, et soumise, souffrante offre une image maculée, pliée, ramassée. La musique mécanique scande le tout comme menace et exécution implacable, irrévocable. Seule au sol, abandonnée, délaissée, sacrifiée, épuisée. Honteuse, écœurée, défaite dans le silence, échevelée, bouleversée et bouleversante de vérité. Éplorée, elle semble extraire le mal, la blessure, rejeter le malin, évacuer l'indicible... Chasser de son corps les traces, empreintes d'une agression subie et ici offerte en témoignage poignant et sobre, empreint de discrétion, de sobriété très pertinente. Meytal Blanaru en impose sans fioriture ni discours bavard sur un sujet brûlant.

 

A Pole Sud les 24 25 Janvier dans le cadre du festival "L'année commence avec elles"