vendredi 30 juin 2023

"El como quieres" : le retour des cigognes au berceau de leur création. Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna, nous clouent le bec !

 

 

El como quieres
 
"Le mouvement, le texte en trois langues, la danse, le chant, les rythmes... Un grand petit spectacle, ou l'infiniment petit du détail révèle l'infiniment grand des sentiments"
 

 
Séisme annoncé au Leurre : collusions de nez, de roc (granvillais) et de péninsule (ibérique), avec pour épicentres, les talons de Roser Montllò Guberna et Brigitte Seth.

"El como quieres" vient puiser son magma jubilatoire dans la tradition des danses espagnoles appelées zapateados. S’y entrechoquent castagnettes, frappes de pieds et jeux de mots.

Et à travers les anfractuosités de cette tectonique de langues, la merveilleuse coulée du théâtre, du rythme et de la danse en fusion.

"Nous avons choisi le mode d’une conversation aux accents multiples, adoptant des formes diverses et utilisées sans les dissocier : le mouvement, le texte dans nos trois langues (catalan, castillan, français), la danse, le chant, les rythmes issus entre autres des zapateados et claquettes."
 
"Parler de "reprise" est chose acquise désormais pour la danse d'aujourd'hui: patrimoine, archives et mémoire de l'oubli à travers les corps qui réaniment les pièces chorégraphiques de bon nombre d'auteurs et d'autrices..Réactiver le passé? Pas vraiment puisque le spectacle vivant ne pourra se conditionner dans le formol pour "un musée de la danse", cimetière ou enterrement permanent du "répertoire" !
Alors c'est dire si voir et revoir "El como quieres" est chose agréable, vivifiante de surcroit avec les mêmes interprètes créatrices de leur propre rôle : Roser et Brigitte. Personnalités bien connues et appréciées du public sur le terroir "alsacien" tant leur résidence à Pole Sud a laissé traces et empreintes, emprunts et prolongations pour ceux et celles qui s'y étaient frottés. On s' y pique de curiosité et la surprise est bonne de voir en plein air sur une estrade dans le jardin de Pole Sud à l'occasion de la "fête de fin de saison" nos deux compères-complices de "toujours après minuit"."De noir vêtues, les voici qui se racontent, sorte d'autobiographie corporelle et linguistique: osmose et fusion de deux cultures, de comportements et de gestes. Si Roser sait fait faire des claquettes et des zapateados, Brigitte sait dire, verbaliser, mimer et traduire ses émotions en langue de Molière...Questionnement pour ces deux effigies qui comme chien et chat, s'observe, s'évite, se repousse ou s'adorent dans des élans fusionnels satiriques: humour au poing et poses dignes de tableaux de maitres-à danser-.Le flamenco déborde de ses gonds, le verbe s'articule en pleine bouche et se love à travers la danse, la gestuelle très codée de Roser. C'est renversant et les deux chaises qui accueillent ces corps vaillants sont support, soutient et plaque tournante de bien des péripéties burlesques. On songe à Raymond Devos devant le talent de Brigitte Seth, à Joséphine Baker avec la danse savante et désarticulée, déconstruite de Roser. Envie et plaisir de reprendre ce duo de référence se communique aisément et ce qui motive ses retrouvailles avec le répertoire de ces deux artistes prolixe, se partage avec joie et intense émotion. Le plein air leur va si bien, côté cour, côté jardin que cette "comédie franco-espagnole" se déguste sans modération. Merci à ces deux autrices de co-signer ici un manifeste du savoir danser-parler, de faire sourdre du corps l'étoffe du verbe incarné et de la danse inspirée. Espagne est-tu là? Autant que les cigognes, ancêtres des castagnettes qui craquettent du bec pour marteler le sol et l'éther. Quand les cultures se rencontrent,elles se sentent comme des animaux qui reniflent les fragrances de l'autre, s'apprivoise ou se combattent pour le meilleur de leur épanouissement. Des corps libres et vaillants se livrent devant nous faisant acte poétique et politique de l'indisciplinaire, du léger soulèvement de la tradition pour une nouvelle forme d'écriture.. Et le temps de faire son oeuvre, sans faux pli ni rides pour ces deux femmes engagées au regard du monde d'aujourd'hui."Comme il vous plaira".... ou "vous le souhaitez" !
 
 Jeudi 29 juin au Théâtre Pole Sud de Strasbourg
 

 

mercredi 28 juin 2023

"Rive" de Dalila Belaza: un héritage communautaire transcendé. Le terrain est labouré...


 Dans le cadre du 43 ème Festival Montpellier Danse nous voici conviés à une manifestation singulière sur la mémoire collective de la danse traditionnelle: la bourrée: celle qui fit et fait encore les beaux jours des manifestations collectives folkloriques de d'Auvergne entre autre.Dalila Belaza cherche ici non pas à reconstituer ces danses traditionnelles mais à faire exister le geste au présent, qu'il soit traversé par un ailleurs, un inconscient, par des mémoires. La bourrée c'est d'abord un son de percussions que l'on entend au tout début de la pièce Martellements lointains, percussions qui évoquent de multiples cultures dont la sienne. Dix danseurs se taillent cette tache magnétique de faire vivre balancements, oscillations des corps de façon frontale alors qu'en prologue la chorégraphe dans une raie de lumière apparait comme signatures de volutes et autres tourbillons . Le développement confirme cette unité de corps, cette unisson joyeuse et ludique, stricte construction fertile en petits changements discrets. D'une ombre dansante on dérive vers la communauté active, soudée, en liens les une avec les autres. En noir d'abord les mains comme en figure de qu qong, berceau d'énergie salvatrice. Puis les bras se délivrent, deviennent axe de rotation, balanciers de derviches tourneurs. Tours giratoires à l'appui , portés hallucinants par le centre de gravité de chacun. Gravitations et rectitude, danse collective aux accents singuliers. Quand se forme et s'ouvre un demi cercle magnétique qui invite au regard en miroir, au partage. La musique entêtante affirme ce désir d'hypnose, cette rébellion aussi envers la tradition pure et dure. Au final Dalila Belaza traverse à nouveau la scène dans un rayon de lumière rasante: c'est comme un épilogue, une fin de partie: le bal est terminé, le terrain labouré par les pas scandés d'unemémoire transfigurée.

Au Théâtre de la Vignette les 26 et 27 JUIN

Boris Charmatz, Dimitri Chamblas au 43 ème Festival Montellier Danse: reprises, complicités, retrouvailles. Des as du collectif autant que de l'intime.

 Quand ces deux trublions de "la nouvelle danse française" se retrouvent c'est tout un pan de l'histoire de Terpsichore qui s'ouvre pour surtout ne jamais se refermer... Compagnons de fortune lors de leurs premiers ébats chorégraphiques visibles ("à bras le corps") entre autre, les voici voisins autant que créateurs autonomes à part entière: ce qui les relie: le sens du collectif, la fédération des énergies, le "hors sol" des lieux de monstration: du Corum à la place publique, de la cour au jardin, ils se baladent dans la cité avec ce droit inaliénable...de cité .


"Slow Show": murmuration horsles murs.

Adhérent au plus juste à l'esprit du festival, voici Dimitri Chamblas aux rênes d'une expérience de terrain réunissant des danseurs amateurs de tous horizons et surtout dans notre cas précis, de Montpellier: 57 performeurs, amateurs et volontaires ont travaillé et expérimenté ensemble états de corps, rythmes d'après les principes de transe, d'exultation, de lenteur, d'infra-mince et de télépathie. De quoi nourrir une performance publique in fine, in situ: "Slow Show" tout d'abord sur le parvis du Musée Fabre le matin du 24 JUIN à 11H. Rendez-vous entre le public curieux et averti ou le passant de fortune...Les performeurs déboulent , frontal attroupement sorti du Musée pour s'éparpiller sur le parvis Buren, autant que sur la pelouse.Envolée d'oiseaux qui atterrissent, "murmuration" collective impressionnante. Dans le silence d'abord, chacun campe une attitude en pose, comme une sculpture en ronde bosse, dont on pourrait faire le tour. Peu à peu tout s'anime de façon "microscopique" infime petit bougé à la Nikolais, partition très personnelle de leur rêve, désir de mouvement. Le regard balaye cette collectivité bruissante ou se focalise sur l'un ou l'autre des participants. Emouvant au sens de l'e-motion qui remue et interroge corps et pensée en mouvement. Chacun vêtu à sa façon pour l'occasion. Personne en avant ni au fond "de la classe"...Durant une petite demi-heure le plateau en plein air résonne de la musique de Eddie Ruuscha, récollecteur de sons et bruits de la cité: vagues sonores faites de samples, d'électronique live et de sons réels. Des espaces communs à tous où la danse fait événement, performance unique et singulière où la plate forme s'anime doucement des changements imperceptibles des formes corporelles. 


La lenteur s'opposant à la fébrilité de la ville, des courses contre la montre et autre tumultes quotidiens.Les poses hiératiques venues des muscles profonds en autant de micro mouvements subtiles Des mimiques parfois comme des figures de chimères perturbent calme et sérénité. Sur cet echiquier vivant personne ne perd ni ne gagne si ce n'est qu'à vivre intensément l'instant présent. Du bel ouvragz collectif, sincère, à la mesure de chacun, trouvant son chemin corporel pour irriguer ce paysage urbain sonore, puzzel débridé, jeu de gestes, de concentration. Rien ne les perturbe, ces "amatore" en toute légitimité citoyenne d'action, d'écoute: une valorisation de cet engagement que de se confronter au public..En live, en direct et sans filet... L'autre"version" à 17H le même jour dans la cour de l'Agora révèlait une autre perspective en carré balade possible sous les arcades pour apprécier lenteur et autres points de vues sur les différentes attitudes et posture en mutation constante. On découvre celui ou celle que l'on avait pu remarquer tant la force et la multiplicité des propositions brouillait les pistes!


"10 000 gestes" de Boris Charmatz 

Bien plus de 1001 voici un dénombrement hallucinant de facture de gestes interprétés par des danseurs, ici au sein du Corum sur l'immense plateau nu. Performance "reprise" à chaque fois différemment selon les étapes et depuis la genèse de ce gigantesque projet international. Et Boris Charmatz de réinventer la "notion de reprise"pas à l'identique mais respectant l'esprit de cette performance au plus près. C'est une danseuse projetée sur le plateau qui inaugure l'événement: multi-gestuelle fébrile, rapide, désordonnée, fractionnée. Rapidement rejointe par ses pairs, d'autres interprètes qui plus d'une heure durant sont lancés comme des salves sur la scène.Chaos très organisé et très écrit, respectant les espaces d'évolution de chacun.C'est comme un tableau constitué de 1001images qui font sens et formes lorsque l'on s'en éloigne: puzzle rétinien inouï, illusion, kaléidoscope scintillant, versatile...


C'est le requiem de Mozart qui enveloppe le tout et fait de ce nuage de papillons, des trajets éphémères, volages, volatiles à l'envi. Comme des catapultes, des flocons de neige qui se fracassent sur le pare-brise ou un nuage de coléoptères voyageurs. Autant de cigales et de fourmis pour étayer cette fable dansée, cette cour des miracles, ce tableau de Jerome Bosch, enfer ou paradis perdu, jardin des délices aussi. Les portes de l'enfer de Rodin pourraient ainsi s'animer et donner lieu à un sabbat salvateur, libérateur d'énergie. Energie folle, sauvage, halletante, enivrante, possession des corps qui se jetent sur le public dans les rangées bien sages, perturbées par cris et gestuelle endiablée. De l'audace pour "etonner" décaler le plaisir du spectateur interrogé sur sa propre attitude de réception de la danse. Hors sol, hors norme, énorme spectacle qui couronne cette assemblée de zombies dans une monstration hors formol du musée de la danse...Une collection jamais achevée de gestes uniques sur une partition classique et solenelle: Mozart au firmament de sa folie créatrice, Mozart dansant sur les tombeaux d'un cimetière joyeux et révolté en état de siège. Exubérant en diable..

Au Corum le 24 JUIN