jeudi 21 septembre 2023

"Oration of loss" une musique afro diasporique...

 


Pour son premier concert en France, la formation vocale Ekmeles nous fait découvrir trois figures qui incarnent le renouveau de la création musicale afro-américaine. Libérer les consciences, œuvrer pour la diversité et décoloniser la musique contemporaine est l’engagement de George Lewis depuis les années 1970. Sa voix est l’une des plus influentes dans le monde de la musique aujourd’hui, et dans son sillage, une nouvelle génération arrive. En font partie les compositrices Hannah Kendall et Corie Rose Soumah qui toutes deux s’appuient sur un héritage profond, celui de la mémoire de l’esclavage et des corps suppliciés pour la première, celui de la mélancolie des identités fragmentées pour la seconde.


créations françaises

Hannah Kendall this is but an oration of loss (2023)

Trois harmonica comme sur un filet de souffle ténu tiennent une ligne musicale fine et fragile. Les voix des trois chanteurs se distinguent alors en timbres, hauteur, tenue et variations multiples Un jeu scénique discret anime les interprètes habités et mus par une précision extrême et radicale de la partition.


George Lewis Lone Coast Anacrucis (2023) 

L'ensemble interprète avec brio une oeuvre complexe en hommage à la diversité; celle des langues, des couleurs de peau, celle des origines. Texte, voix et corps engagés dans cette cérémonie où de petites percussions timbrent le tout.Des expressions, des mimiques et surtout toute une gamme de sons issus des tréfonds de la voix: gorge, souffle, respiration, jusqu'à l'ecoeurement parfois simulé, l'espectoration, le cri, le borborygme.Et l'accordéon de s'immiscer dans ce gouffre de sons étranges pour mieux étirer l'espace sonore.


Corie Rose Soumah like a frog on the road to it (2023)

A nouveau de l'expression vocale en touches étouffées, les mains en percussion sur le souffle de la bouche et toutes sortes de manières d'émettre ce qui donne naissance à un panorama infini des possibilités d'inventivité du vent corporel Sur fond de bande sonore, les sonorités se fondent et s'accompagnent somptueusement.

A St Paul le 21 Septembre dans le cadre du festival MUSICA


Ekmeles
soprano | Charlotte Mundy
mezzo-soprano | Elisa Sutherland
contre-ténor | Timothy Parsons
ténor | Tomás Cruz
baryton et direction artistique | Jeffrey Gavett
basse | Steven Hrycelak

accordéon | Iwo Jedynecki



commande du Festival Ultima pour la nouvelle pièce de George Lewis
Ekmeles est lauréat du prix Ensemble 2023 de la Fondation pour la musique Ernst von Siemens

ce projet est soutenu en partie par Mid Atlantic Arts par l'intermédiaire de USArtists International, un programme en partenariat avec la Fondation nationale pour les Arts, la Fondation Andrew W. Mellon et Trust for Mutual Understanding.


"Hide to show" : leurre exquise qui nous grise. Quand le trouble règne, l'incarnation se fait virtuelle, la musique réelle! Fabuloserie ou musée des arts modestes très sophistiqués

 


En 2007, l’entreprise japonaise Crypton Future Media lançait la carrière de Miku Hatsune, une chanteuse virtuelle à la une voix de synthèse se produisant en concert sous la forme d’un hologramme. Cette icône de la culture pop allait-elle sonner le glas de la musique vivante ? Était-elle le signe d’une vie future vouée aux illusions digitales ? Rien n’est moins sûr… Quinze ans plus tard, le compositeur allemand Michael Beil joue avec le phénomène et avec notre perception : les musiciens et musiciennes que nous voyons, là devant nous sur scène, emprisonnés dans leurs cellules domestiques, sont-ils réels ou virtuels ? Un spectacle pluridisciplinaire virtuose où tous les artifices naissent encore et toujours d’un artisanat bel et bien vivant.


Sur la scène de la Cité de la Musique et de la Danse six"cabines" ou cellules abritent six musiciens habillés de couleurs chatoyantes...Dans une atmosphère bon enfant chacun y va de son instrument, isolé dans sa cabane.Rien de fascinant encore dans cette mise en bouche, prologue à bien d'autres aventures visuelles.

Une chanteuse toute japonaise , longues nattes violettes, style jeunesse dorée urbaine :Les courants de mode de rue au Japon sont multiples et ont pour la plupart vu le jour dans les années 1990. Il n'est pas rare de croiser dans les rues de Tokyo des jeunes filles ou jeunes garçons en costume, semblant sortir d'un parc d'attraction ou d'un dessin animé. Par exemple, les kogaru sont des adolescentes reconnaissables à leurs cheveux blonds ondulés, leur teint très mat et leur maquillage marqué, leurs chaussures à hauts talons compensés et leurs mini-jupes, robes à froufrous et autres accessoires bling-bling et tape-à-l’oeil. L'objectif pour ces jeunes filles est de ressembler aux filles occidentales, dans un style « kawai » (« mignon ») en poussant bien sûr le concept au maximum puisque, par nature, le japonais ne connaît pas la demi-mesure.Alors devenue pianiste, elle s'attèle au chant et séduit par son exotisme.Les choses se compliquent quand pour remplacer les musiciens dans leur cage dorée, des images se confondent et font leurre.Fausse incarnation puisqu'il n'y a plus personne en place sauf des avatars, clones ou autre icône artificielle à la place des corps. C'est visuellement bluffant et l'art vidéographique trouve une seconde dimension dramaturgique et humoristique. Six ou huit personnages en quête de compositeurs, musiques variées qui oscillent du pop au classique, font danser chacun pour soi puis collectivement nos héros de bande dessinée vivante.Le sourire aux lèvres ou le visage déconfit, les voici en groupe de chanteurs, formation improbable de joyeux lurons en pullover à carreaux: les nouveaux "Frères Jacques" de la scène musicale.Tout ceci vire à la virtuosité d'interprétation tant chacun est synchrone avec son voisin, sans se voir, hormis la perception innée, le rythme comme indicateur fédérateur. Les images se métamorphosent, se surexposent dans des couleurs flashies, les panneaux et petits rideaux qui se montent et se baissent à l'envi pour dévoiler la supercherie font office de jeu de cache cache



.Ça dansouille à l'envi et chaque corps se meut comme sur un dance floor épatant.Et les cabines de se transformer en petit salon de prestidigitation.. Fabuloserie ou musée de l'art modeste en superficie, alors que la complexité de la technologie nous livre un scénario-image loufoque et très sophistiqué. Quand la technique vire à l’irréel et à la fantaisie tout concorde pour instaurer une ambiance étrange, maline et burlesque. Ce petit castelet à six cases devient l'antre, l'endroit où se fabrique le rêve et l'illusion: du beau travail hypnotique et trompeur comme on l'aime au festival MUSICA. Et la lumière de transformer la scène en erre de jeu fantastique et drôle, la musique d'accompagner ces trublions modestes et innocents, responsables cependant d'un joyeux pataquès ludique et performant!L'ensemble Nadar n'a jamais autant porté son nom: roi de l'image et découvreur de la magie opératoire des images!

A la Cité de la Musique et de la danse le 20 Septembre dans le cadre du festival MUSICA


création française

musique, mise en scène, création vidéo | Michael Beil
vidéo live, scénographie | WARPED TYPE (Andreas Huck, Roland Nebe)
conseillère chorégraphique | Barbara Galli-Jescheck
livret | Charlotte Triebus

Ensemble Nadar
flûte | Katrien Gaelens
clarinette | Dries Tack
trombone et euphonium | Thomas Moore
saxophone | Bertel Schollaert

violon | Winnie Huang
violoncelle et direction artistique | Pieter Matthynssens
piano | Elisa Medinilla
percussion | Yves Goemaere
IG son et coordination technique | Wannes Gonnissen
IG lumières | Steven Reymer
administrateur | Robin Goossens
production | Veerle Vervoort 

mercredi 20 septembre 2023

"Answer machine tape 87"" Philip Venables, Zubin Kanga : vulnérable et poignante messagerie résiliante.

 


SPECTACLE

Après Psychosis 4.48 en 2019 et un concert-portrait en 2021, Philip Venables est de retour à Musica avec une nouvelle pièce forte en émotion. Comme son nom l’indique, Answer Machine Tape, 1987 est une cassette de répondeur automatique découverte dans les archives de l’artiste américain David Wojnarowicz. Celle-ci contient près de 300 messages fixés en 1987, au moment où son ami et compagnon, le photographe Peter Hujar, mourrait du Sida. Philip Venables a opéré une sélection à travers ces instantanés, avant de les lier entre eux grâce à un « piano préparé » devenu transcripteur musical automatique. Une œuvre poignante et un témoignage sur la vie de la communauté queer à New York au moment où toute une génération était frappée par l’épidémie.

Evoquer la maladie sans prendre possession des corps en otage, sans saisir le spectateur de démagogie empathique: voici une oeuvre très bouleversante dont les médias qu'ils soient instrument acoustique tel le piano, la bande son ou le graphisme instantané sur écran qui bouleverse les codes d'interprétation, de sens et de communication. Le pianiste Zubin Kanga se met à l'oeuvre, les paroles d'amis enregistrées sur répondeur comme des messages au début de banalité professionnelles sont apparemment celle du quotidien d'un artiste.Les choses s"éclaircissent quand les mots, les messages entendus et écrits qui défilent sur l'écran évoquent la destinée d'un ami, celui de Richard, Peter atteint du sida. L'époque parait lointaine tant le contenu est celui obligé d'une technologie obsolète: on laisse ses coordonnées, son lieu de contact, ses horaires pour être joint! Loin de nous avec nos "t'es où" et SMS pour rester en contact, exister. La dramaturgie s'accélère, la musique se tend, s’interrompt alors que défilent simultanément signes, lettres et signaux d'une tabulation de machine à écrire. Instrument d'une autre époque où la consternation devant la maladie quasi incurable fait se relier les uns les autres dans l'attente, le désarroi, l'inquiétude Jamais une telle évocation de l"épidémie ne s'est faite aussi touchante et bouleversante. Texte, musique, rythme se mêlent pour évoquer le drame, la perte, les espoirs, les excuses, notre maladresse face à l'impuissance.

La messagerie patine, s'obstine, pugnace, le son se fait obsession, le graphisme pourtant tectonique et volubile confère une dramaturgie signée Ted Huffman  qui ressasse lettres, signes et calligraphie poétique et sans concession. Un moment de haute tension : au "temps du sida" cette pièce de référence est unique et catapulte dans une réalité où "ce que le sida à fait de l'art" ce que l'art a fait du sida" pose question et repositionne les postures à ce sujet. Un "discours"qui fait mouche loin de toutes les banalités. A bon répondeur, salut. La bande magnétique, témoin, trace et empreinte est un trésor d'ingéniosité artistique, support-surface sonore oublié mais tant révélateur des comportements et aveux d'une société sous le choc. Philip Venables frappe haut et fort dans une intimité pudique plus que recevable, intelligente et "contagieuse"....

 A Pole Sud le 19 SEPTEMBRE dans le cadre du festival MUSICA

 


Philip Venables Answer Machine Tape, 1987 (2022)
pour piano solo, avec bande et projection de texte


piano | Zubin Kanga
musique | Philip Venables
dramaturgie | Ted Huffman
programmation logiciel | Simon Hendry