mercredi 13 mars 2024

Youness Akoulakoul: "Ayta": la vie sans les plis, pli selon pli.

 


Youness Aboulakoul France 6 interprètes création 2024

Ayta

L’aïta ou ayta est un chant ancestral marocain qui exprime les joies et les peurs mais qui signifie aussi « cri » ou « appel » en arabe dialectal marocain. Prenant appui sur cette pratique musicale exaltant la liberté et la quête de la justice, Youness Aboulakoul réalise une manifestation chorégraphique portée par six femmes interprètes. Six corps qui tentent de résister au pli par la verticalité. Un groupe en marche, qui avance, tombe, se soulève, se plie, se déplie et se replie, mais finit par retrouver une verticalité portant la trace de toutes ces luttes acharnées. Exercice rituel d’élévation et de pli, la performance s’inspire librement de l’esprit résistant et rebelle de l’ayta, exprimant à travers ces six interprètes la force et la liberté du corps de l’individu qui s’oppose à tout système, qui cherche à le diriger et à le contrôler. Autant poétique, politique que philosophique, la pièce décrit un chemin qui part du bas vers le haut. Chorégraphe, performeur et musicien, Youness Aboulakoul et les interprètes portent un sujet puissant, qui relie les racines marocaines originales à des phénomènes malheureusement encore contemporains.

Un rythme indéfectible sourd de nulle part en continu, frappé sempiternel comme une danse, une ritournelle obsédante, obsessionnelle. Les femmes sur le plateau semblent faire corps et se confondre en moitié moins selon le point de vue du spectateur. Sorte d'alchimie de composition chorégraphique très ténue et subtile qui dévoile petit à petit, six facettes comme un kaléidoscope.La petite meute avance, recule à l'unisson, sororale, soudée, conduite à chaque virevolte par celle qui guide en figure de proue, le groupe. Méthode labanienne de danse chorale et sagittale en parfait état de marche. Ne pas céder, ne pas plier sous le joug de la domination serait ce credo qui anime une heure durant ce choeur mouvant, aimanté par la musique qui s'affirme conductrice et vecteur de cette discipline: ce qui se plie, pli selon pli à une démarche très cohérente de repli. Repli sur le groupe, pas sur soi, repli d'une défaite guerrière où l'on gagne à écouter l'autre plutôt que de le soumettre. Mise en pli, sous pli d'une théorie chère à Deleuze, énoncée dans "Le pli" dont s'inspirer le chorégraphe. Sur un fond de scène échevelé de longs plis et replis de tissus flottant sous les lumières, sorte de paravent ou rideau mobile.Et ce chorus de battre une mesure démoniaque sans arrêt, ni pause. Lancées comme des salves dans l'espace, les six interprètes peu à peu divaguent légèrement, s'échappent d'un moule gestuel pour conquérir d'autres endroits, d'autres lieux. Sans pour autant quitter le groupe surtout. Cette symbiose, osmose entre ce groupe des six est hallucinante. Hypnotique et incandescente montée en puissance d'une révoltée qui gronde, sourd et se fond dans l'éther. Vêtues de tenue seyantes, sport et autre legging moulant, elles se dé-voilent peu à peu, les visages neutres, les regards directionnels de celles qui savent où elles vont, pourquoi elles ne cèdent pas au penché, au pli pour se laisser formater. Origami de la danse proche de cette marche entre volonté et automatisme qui nous fait se mouvoir. Une oeuvre , une ode au mécanisme de la soumission-rébellion de toute beauté dans une sorte d'abstraction d'écriture, une signature bien à soi de la part de Youness Aboulakoul très surprenante et convaincante. On plie mais ne rompt pas.

On songe à "Codicille-Insurrection" d'Odile Duboc où les danseurs peu à peu rompent le chorus pour s'échapper au fur et à mesure d'un rythme infernal....

 13 et 14 Mars à Pole Sud

mardi 12 mars 2024

"Amours": Joel Pommerat marche à l'ombre.

 

Amours (1 et 2) est né de la rencontre entre l’auteur-metteur en scène Joël Pommerat et des détenus de la Maison Centrale d’Arles, où il intervient depuis 2014, à l’initiative de l’un d’eux : Jean Ruimi. Le spectacle s’est construit à partir de fragments de trois textes de l’auteur : Cet enfant, Cercles/Fictions et La Réunification des deux Corées. En 2019, Amours (1) est créé en prison, dans une grande économie de mise en scène − pas de décor, de son, de machinerie −, mettant au cœur du travail l’intimité et l’intensité des relations d’amour, qu’il soit filial, amical ou de couple. Ce geste radical se poursuit avec Amours (2), réunissant trois actrices, trois acteurs, et une cinquantaine de spectateur·rices permettant ainsi une grande proximité entre interprètes et public.

Jamais le terme de "proximité" n'aura autant de signification, d'impact entre public et comédiens: pour preuve le début du spectacle où règne leurre, confusion et trouble. Qui sont ces deux inconnus qui semblent se quereller à vue comme deux amants fâchés qui s'installent à la va vite sur des places non convoitées suite à leur retard ou entrée précipité dans la salle de spectacle...Véritable arène qui renferme les secrets de fabrication d'une mise en scène plus que sobre et frugale. Deux hommes se disputent l’intérêt du public: agaçants, aux paroles très intimes déplacées dans un contexte public encore mal défini, entre réalité et fiction. C'est le verbe haut et fort qui l'emporte pour nous signifier que ces deux "barons" sont bien des comédiens et non ce couple masculin, jaloux, irrité, témoignant aux autres spectateurs leur courroux...Et le spectacle de démarrer, toujours axé sur une réalité frisant la fiction-narration tant les sujets abordés sont vivants, simples, proches et racontent la destinée de chacun dans son aspect abrupt, sordide, mesquin ou dramatique. La tension est grande plus d'une heure durant: tension qui se réitère et ne retombe jamais d'une séquence à l'autre, série de saynètes où se jouent sentiments, haine, amour, abandon, confiance. Toutes les clefs des relations humaines drainées sur fond de classe sociale pas vraiment privilégiée. Les paroles, le verbe sont crus et nus, sauvagement édictées par des personnages incarnés par cinq comédiens caméléons qui changent de registre, de peau, de rôle à l'envi. Performance délectable tant la proximité opère, les corps des joueurs dans le public accolés à lui. Les scènes brèves, tendues rythment l'obsession de l'amour sous toutes ses formes: le couple fortuit d'occasion qui attend son compagnon respectif et se découvre attiré par fatalité, un autre couple , elle amnésique, lui, agacé par sa maladie chronique...Et tant d'autres morceaux de vie, tranche de destins qui se retrouvent, s'opposent, se querellent ou s'entretuent en coulisse. Pas de rémission, de pardon, de confession pour tous ceux qui occupent ce plateau où seules deux chaises accueillent les individus et font qu'ils se posent. Un représentant de bible, Jean Ruimi devient le maitre yogui d'une dépressive, deux amies détruisent à vue leur relation fusionnelle, une fille se donne pour trois fois rien à un homme trop sûr de lui...Tout bascule dans le sombre comme les lumières et les chuchotements au bout des lèvres de certains. Ou les hurlements défensifs d'une femme qui cède son bébé au couple sans enfant. Les comédiennes -professionnelles- Elise Douyère, Roxane Isnard, Marie Piemontese n'ont rien a envier aux deux comédiens Redwane Rajel et Jean Ruimi qui excellent en naturel et franchise.Un tableau glauque et sombre, tenant, oppressant sur l'humaine condition en proie à l'injustice, la haine, l'insoumission ou le carnage des sentiments. Mais la tendresse et l'humour ne sont pas absents de cette fresque parfois burlesque et attendrissante.Ils font rage et l'on sort pétrifié, asphyxiés de cette cour des miracles où justement il ne peut en y avoir. La rémission des statuts de chacun, vaine et non opératoire; pas de concession, ni de rattrapage pour aucun de ces anti héros de la fatalité. Espoir condamné à mort.

L’auteur-metteur en scène Joël Pommerat a fondé la Compagnie Louis Brouillard en 1990, avec laquelle il est actuellement associé au théâtre Nanterre-Amandiers, à la Coursive − Scène nationale de La Rochelle et au Théâtre National Populaire de Villeurbanne. Le public strasbourgeois a pu découvrir ces deux créations au TNS : Au monde en 2004 et Les Marchands en 2006, puis Pinocchio en 2009 et, au Maillon, Ça ira (1) Fin de Louis en 2018.




Au TNS du 12 au 16 Mars

Hervé Mazurel articule histoires sensibles et collectives.

 


Hervé Mazurel | mardi 12 mars 2024 à la BNU Strasbourg

 
Historien du corps, des sensibilités et des imaginaires, les travaux de Hervé Mazurel (Université de Bourgogne) interrogent la manière dont se nouent l’histoire intime et l’histoire sociale. Son récent ouvrage, Histoire des sensibilités, révèle ce qui se joue dans l’articulation entre histoires personnelles et expériences collectives.

Imaginée par Lucien Febvre, l’histoire des sensibilités est longtemps restée le fait de quelques pionniers. Écrire l’histoire de la vie sensible et affective des individus et des sociétés d’autrefois est un projet aussi séduisant que difficile. Mais se refuser à cette exploration, c’est mutiler l’histoire elle-même. C’est pourquoi ce territoire d’enquête a fini par acquérir sa pleine légitimité, au point d’embrasser un large spectre allant de l’étude historique des sens et des émotions à celle des sentiments et des passions. Outre qu’elle réinterroge les relations du corps et de l’esprit, comme le partage nature-culture, cette histoire à fleur de peau autorise de riches déplacements dans l’articulation concrète des histoires singulières et des expériences collectives. À travers des exemples historiques, de l’Antiquité à nos jours, les auteurs donnent à voir tout ce que l’étude des façons de sentir et de ressentir d’hier et d’aujourd’hui peut apporter à l'intelligence des sociétés.