dimanche 24 mars 2024

Soirée d'ouverture du "Friejohr fer unseri sproch": chante comme le bec t'a poussé ! L'Ill eau de vie...Au fil du répertoire.

 


Le spectacle musical "L’Ill aux trésors - D’Wùnderìnsel ìn de Ill" vous propose d’aller à la rencontre des artistes qui ont fait battre le coeur de l’Alsace. Venez remonter le fil de I’Ill en vous laissant emporter par les courants… venez (re)découvrir les magnifiques trésors légués par Hans Arp, Cookie Dingler, Goethe, Abd Al Malik, Albert Matthis, Roger Siffer, Tomi Ungerer, René Egles, et bien d’autres… ainsi que les créations originales de Matskat en alsacien.

Germinal Alsacien, prarial..floréal républicains....

C'est une surprise que  cette soirée exceptionnelle de valorisation de la langue régionale, l'alsacien et de toutes les langues régionales! Qualité de la musique, des textes et compositions originales signées Matskat. Recherche sur le programme fourni qui tisse l'histoire de la chanson en alsacien dans une générosité inégalée. Cathy Bernecker en maitresse de cérémonie, madame Loyale, introduisant chaque morceau par un prologue en alsacien bordé d'une version française de bon aloi. Du chien, du tonus, de la verve pour ce verbe alsacien, sa syntaxe, son érudition qui font de ce "dialecte" un riche berceau de la culture du cru. Et quel cru! Cépages multiples pour des alliances remarquables: on y apprend que Léo Schnug peignait sur commande et en retour de trop bons verres de vin. Que Matthis le poète et d'autres inspirent les musiciens à l'envi. Clins d'oeil à tous ceux qui œuvrent pour magnifier une langue: ainsi "Noir Désir" avec son vent alsacien pour Roger Siffer, Cookie Dingler...Cahhy Bernecker entonne ce beau texte de Germain Muller sur les lavandières des bords de l'Ill avec charme et drôlerie. Le plus étonnant, les chansons de Hans Arp pour "Sophie" Taeuber: inédites et encore inconnues du "grand public". L'aspect très contemporain de cette soirée musicale ébouriffe, époustoufle et dépoussière le répertoire. La voix tendre ou incisive de Matsak envoute et magnifie les textes de  Christian Hahn entre autres. Un investissement majeur pour cette "formation" autour de la comédienne, du chanteur et des instrumentistes au top. La Wantzenau comme berceau et terre d'accueil de ce festival ludique, bon enfant et plein d'avenir concret pour revaloriser un patrimoine qui se ressource et trouve un nouvel ancrage très prometteur. Tradition, répertoire et modernité comme fer de lance. Avec de jolis éclairages et un très bon son pour nous éveiller toujours et enchanter...

Ce spectacle est produit par l’OLCA et créé par Matskat avec la complicité de Jean-Francois Untrau – pour les arrangements et certaines compositions - et Cathy Bernecker en conteuse et magicienne des mots.
 
Avec : Cathy Bernecker (chant), Christian Clua (guitare), Matskat (chant /violon/guitare), Gregory Ott (piano), Jean-François Untrau (basse) et Matthieu Zirn (batterie).
Au fil d'eau le 23 MARS

Au Fil d'Eau ce 23 Mars à la Wantzenau

"Après la répétition": le spectacle... et plus personne....Bergman et van Hove fusionnent.

 


Acteur·ices magistraux·ales, textes somptueux, scénographie à couper le souffle, notre portrait d’Ivo van Hove se conclue par un hommage au cinéma qui a inspiré bien de ses mises en scène. Il transpose ici deux films du maître suédois Ingmar Bergman pour une soirée portée par Emmanuelle Bercot et Charles Berling.

Du cinéaste suédois Ingmar Bergman, dont il n’oublie pas qu’il est avant tout auteur, Ivo van Hove est un inconditionnel lecteur, l’estimant comme l’un des artistes maîtres du XXe siècle. Parce que l’art de Bergman parle de la vraie vie. Après la répétition est l’histoire d’un metteur en scène vivant en huis clos dans une salle de répétition, pour qui le théâtre est tout. 


Le plateau est dressé comme le cadre d'un théâtre, d'une loge ou coulisse où vont se dérouler, monologues, dialogues entre ce metteur en scène perturbé, animé de sentiments troubles et perfides et deux femmes, interprètes de ses pièces de théâtre. Lui est fasciné par son métier et en parle avec les accents de addiction, phénomène qui le prend, le ravit et l'embarque dans un microcosme, un huis clos désarmant, égocentrique à souhait. Charles Berling s'empare de ce monstre comme d'un gentil pervers qui distille son amour pour le théâtre comme un vampire. Elles, se sont Emmanuelle Bercot et Justine Bachelet qui accompagnent cet être égoiste pour magnifier son oeuvre. La première est mûre et consciente, la seconde plus innocente et victime. Emmanuelle Bercot vue récemment dans le rôle de Lucie dans le film sur "l'Abbé Pierre, une vie de combat" de Frédéric Tellier, excelle en assurance, le verbe haut et cadencé, le corps investi par les émotions. La pièce se déroule en ascension dramatique, dans un enfermement qui mène à la folie, au ravissement, à la capture des protagonistes féminines. Une performance théâtrale d'envergure façonnée par la mise en scène de Ivo Van Hove, un amoureux des textes de Bergman qu'il met à jour et à flot avec humilité, respect et amour des comédiens. A l'image du créateur de "Monika", "Jeux d'été" (Une danseuse de ballet reçoit dans sa loge, par un mystérieux porteur, le journal intime de l'homme qui fut son premier amour. Elle se souvient de leur été ensemble…): férocité, clairvoyance et délectation. Tendresse, mémoire ou amnésie, journal intime, confidences, complicité. 

Persona

Ici dans "Persona"une actrice qui traverse une grave crise personnelle, et perd l'usage de la parole, est envoyée en cure de repos, surveillée par une infirmière qui lui raconte sa vie. Autour de ces deux femmes, interprétées par Liv Ullman et Bibi Andersson, au cinéma un effet de miroir infini se met en place, de l'opposition à la fusion de leurs visages. Visuellement, ce jeu de dames est si marquant que Persona trouve un écho dans tous les films où deux héroïnes se reflètent dangereusement l'une dans l'autre (telles celles de Mulholland Drive, de David Lynch). 


Comme au cinéma, le jeu d'Emmanuelle Bercot et Justine Bachelet sublime la narration. Le corps de la première, mise à nue, étendue sur une table, endormie est une performance physique remarquable. Faut-il y entrevoir la formation de danseuse d'Emmanuelle Bercot pour si bien jouer des expressions de son corps, "muet" mais si parlant qu'on le pense animé de l'intérieur par une pensée chorégraphique.Et le décor de plonger dans les abimes des pensées des deux protagonistes. De l'eau dans laquelle elles se mouillent, trempent leurs sentiments, se noient ou sont submergées,mais  la tête hors de l'eau. Sans se faire inonder ni assaillir par la matière verbale compulsive. L'infirmière confidente déborde et inonde le plateau de ses paroles. Alors que le corps d’Élisabeth se tarit dans un mutisme maladif. L'une parle, l'autre pas: elle danse de toute sa nudité, ici dévoilée discrètement par des éclairages rares et ourlant les contours de l'actrice. La folie au corps se défendant de réactions impulsives. Le format "16 neuvième" du plateau grand angle sans focale accompagne la lecture de ce scénario kinesthésique à souhait. Il s'agit ici de transposer sans trahir les dimensions visuelles, spirituelles de l'écriture de Bergman. S'il n'y a "persona" au chapitre c'est dans cette absence de mot mais immense présence du corps de Emmanuelle Bercot. Une réussite sensible et forte, oppressive, submergeante comme cette tempête de vent glacé, mouillé par la pluie diluvienne qui s'abat sur ce dialogue fertile. Bergman au sommet de son sens visuel et dramatique. Une soirée judicieuse qui marie deux évocations de la passion théâtrale des êtres qui la servent à leur corps et âme défendant.

Avec ce diptyque déployant littéralement un double théâtre, Ivo van Hove signe encore une fois une œuvre éminemment personnelle, à l’affût de questions intemporelles qui traversent l’expérience humaine dans toutes ses nuances, dont la puissance réside aussi dans l’hommage qu’elle adresse à l’héritage d’un immense artiste qui l’a précédé.  Persona, à l’inverse,  met en scène une actrice qui a perdu pied dans la vie, ayant trop sacrifié au théâtre. Alors qu'auparavant, l’un avait abandonné la vie à la faveur du théâtre, l’autre abandonne l’art par nostalgie de la vie, et ces personnages aux multiples facettes de se complexifier au fil des circonstances qu’ils rencontrent.

 

A la Filature jusqu'au 23 Mars

"Visites dansées" Aurélie Gandit a-Muse la galerie au Musée des Beaux Arts de Mulhouse.

 


par – Aurélie Gandit / CCN•Ballet de l’Opéra national du Rhin


Forte d'une double formation en danse et en histoire de l'art, Aurélie Gandit crée les Visites dansées en 2007. Elle sollicite les corps pour inventer de nouveaux chemins d'accès aux œuvres. La rencontre avec l'art ne fait pas que nous plonger dans le passé, elle ramène aussi chaque œuvre à l'espace et au temps dans lesquels les spectateur·rices la regardent. Ces chorégraphies muséales se dessinent dans l'amour des œuvres, de leur diversité et de leurs particularités si souvent occultées. L’artiste scrute le détail et son attention s'arrête volontiers sur des œuvres délaissées par le parcours dessiné du musée. La danse devient une « courroie de transmission » entre le public et l'œuvre, réinventant leurs rapports et plongeant le·la spectateur·rice dans un régime d'attention nouveau et unique.

C’est en 2011 qu’elle imagine la Visite dansée pour le Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, reprise et adaptée aujourd’hui pour La Quinzaine de la Danse par des danseur·euses du CCN•Ballet de l'Opéra national du Rhin. Danser dans le Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, c'est épouser un parcours qui prend racine dans le XVe siècle et traverse, jusqu'au XXe siècle, les écoles française, flamande, hollandaise, allemande et italienne de l'art.

Visite incongrue où l'on se réunit comme à l'habitude, petit groupe qui attend son guide pour une visite d'un musée de légende. Mais ce soir, ils seront trois à nous conduire dans les contrées des toiles pour nous en révéler la matière, la couleur, la densité-danse/sitée- charnelle. Sans oublier d'évoquer le contexte historique de la naissance et genèse des œuvres suspendues aux cimaises et non aux cintres de la boite noire pour un spectacle plus "traditionnel". C'est une danseuse au corps longiligne qui se déploie dans l'espace pour nous conduire aux pieds de tableaux et peintures choisies pour leur atmosphère, ambiance ou par le sujet. Petit discours d'introduction, clair et précis proche d'une "déclamation" d'une guide professionnelle affectée à la visite conventionnelle. Mais tout dérape, se décale quand du verbe, elle bascule imperceptiblement vers le geste dansé. Où commence d'ailleurs ce revirement, ce déséquilibre qui fait que l'on quitte le récit narratif pour celui du corps dansant. Encore plus évocateur quand les mots faiblissent et ne rendent plus compte-conte- du leurre de la peinture. Exercice périlleux qui trouve son apogée en ce qui concerne l'interprétation de Julie Weiss, aux pieds des oeuvres de Jean Jacques Henner.


Une femme s'allonge langoureuse au sol, doublant la silhouette endormie d'une créature de  rêve, nue, blanche sur fond noir. Alors que la danseuse, tout de noir vêtue, se love sur le parquet de bois doré de la salle. La visite se poursuit d'étage en étage et l'on suit les consignes de parcours de deux autres guides. 


C'est Pierre Doncq qui sublime par le geste d'autres chefs d'oeuvre, des portraits entre autres que l'on regarde alors d'un autre oeil. Celui de la dimension utopique et onirique de chacun des tableaux visés. Dans la salle des alsatiques on prend conscience du drame historique de l'exode forcé des alsaciens en 1870. "Français-Allemands?".... Et pourquoi pas migrants universels et transfrontaliers dans cette danse puissante, forte et cruelle de la séparation, de l'exil, du corps seul et fracassé par la douleur, le doute ou la décision de fuir. C'est Alain Trividic qui s'y colle et partage cette empathie, ce désir de communiquer l'incommensurable déchirement. Une séquence fort réussie auprès de l'évocation d'Orphée et Eurydice dans la salle des peintres dits "pompiers" lui donne l'occasion d'exprimer un talent de jeu dansé extraordinaire. Alors que Julia Weiss nous balade et transporte dans les univers charmeurs de Boudin, paysages et danse langoureuse des "marines", les gestes étirés, allongés par la sensualité des propos picturaux.

Juste avant de nous éconduire dans les boudoirs érotiques de JJ Henner. On n'oubliera pas de mémoire, la scène de patinage de Brueghel le jeune où la danseuse mimétise subtilement avec les poses, attitudes ou postures les quittant pour en sublimer l'énergie, la grâce, le vertige. Le voyage n'est pas terminé qui revisite encore par les mots les natures mortes, les sujets fétiches des tableaux choisis à l'occasion de cette performance imaginée par la magicienne Aurélie Gandit de l'ex-compagnie, la"Brèche". Qui portait bien son nom d'esquisse , de fresques, d'interstices à pénétrer, franchir des premières peintures de l'homme sur les toiles des grottes de nos aïeux.Certes ici les gestes ne sont pas primitifs, mais sculptés par le médium du corps, multiple tant la musicalité des gestes, le son de la parole viennent hausser les toiles au rang d'opus multimédia. Alain Trividic maniant les textes introductifs, puis dansés avec brio et maitrise. Il n'est pas aisé de joindre le geste à la parole.Surtout que l'un sourd de l'autre sans transition mais dans un glissement progressif vers le plaisir de voir et d'entendre les répercussions sensorielles s'emparer de notre regard et écoute. 

 
 

Une réussite émotionnelle et esthétique que ce parcours inattendu mais rêvé des collections rares et précieuses du Musée des Beaux Arts. La danse en en constituant ce soir là une matière à s'émouvoir et se mouvoir comme une pensée en mouvement, des esthétiques à bouleverser, des points de vue à franchir et dépasser.