mardi 2 avril 2024

"On achève bien les chevaux": le manège des désillusions

 


On achève bien les chevaux
Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger & Daniel San Pedro


Création mondiale. Production du CCN • Ballet de l’Opéra national du Rhin et de La Compagnie des Petits Champs. Coproduction avec la Maison de la danse, Lyon-Pôle européen de création, la Scène nationale du Sud Aquitain et la Maison de la culture d’Amiens, Pôle européen de création et de production.


D’après They Shoot Horses, Don’t They ? (1935) de Horace McCoy.


Règlement du marathon de danse à l’usage des compétiteurs : 1. La compétition est ouverte à tous les couples amateurs ou professionnels. — 2. Le marathon n’a pas de terme fixé : il est susceptible de durer plusieurs semaines. — 3. Le couple vainqueur est le dernier debout après abandon ou disqualification des autres compétiteurs. — 4. Les compétiteurs doivent rester en mouvement 45 minutes par heure. — 5. Un genou au sol vaut disqualification. — 6. Des lits sont mis à disposition 11 minutes durant chaque pause horaire. — 7. Baquets à glaçons, sels et gifles sont autorisés pour le réveil. — 8. Les compétiteurs se conforment aux directives de l’animateur. — 9. Sponsors et pourboires lancés sur la piste par le public sont autorisés. — 10. Des collations sont distribuées gracieusement durant la compétition. — 11. L’organisateur décline toute responsabilité en cas de dommage physique ou mental.


En 1935, l’écrivain américain Horace McCoy décrivait dans
On achève bien les chevaux le spectacle mortifère d’individus tombés dans la misère, réduits pour quelques dollars à danser jusqu’à épuisement pour divertir un public en mal de sensations fortes. Après une première adaptation au cinéma par Sydney Pollack en 1969, Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro s’emparent à leur tour de ce roman noir pour créer ensemble une nouvelle forme de danse-théâtre, réunissant sur scène quarante-cinq danseurs, comédiens et musiciens.

Un dernier coup de balai sur le plateau qui sera l'arène de toutes les aventures de ce "marathon" qui pour cette version scénique ne durera que moins de deux heures. Temps raccourci pour évoquer ce labeur olympique que représentaient en leur temps ces "fameux marathons de danse": des épreuves inhumaines liées à la pratique de la danse de couple dans des conditions draconiennes, un rythme effarouchant, une discipline de fer pour des couples désireux de gagner "la prime", leur casse croute quotidien et d'autres "faveurs" liées à la pénibilité de la tâche. Évocation très sociétale d'un phénomène inhabituel, devenu rituel et chalenge pour certaines classes sociales. Le maitre de cérémonie rassemble ses troupes, monsieur Loyal qui peu à peu s'avérera le pire des tyrans et manipulateur, déloyal, fourbe et calculateur. C'est Stock, Daniel San Pedro qui s'y colle et endosse brillamment ce rôle peu flatteur en matière de  bonne mœurs laborieuses. Face à une population de danseurs performeurs si impliqués dans ce processus de "mise à prix" voir "mise à mort" pour l’appât du gain plus que pour la danse. Danse ici bien présente, incarnée par des personnages multiples, bien campés, le temps de les entrevoir parmi cette foule de postulants sélectionnées pour l'abattoir. Des danses de couples aux portés acrobatiques, des duos ou solo comme autant de numéros commandés par la direction au pouvoir de ces jeux de cirque. Le public augmentant au prorata des difficultés que traversent les pions de ce jeu d'hommes et de dames damé.Sur la piste, deux derbys font office de séquences d’abatage, de sélection des meilleurs: endurance, acharnement des corps en mouvement dans des courses folle en tenue de sport, dossards et shorts baillant. Un vrai cirque où ça grouille et ne fléchit pas, où l'on palpite devant tant de perte, de dépense d'énergie. Dans le seul but de gagner. Un mariage comme événement pour mieux médiatiser le phénomène; deux tourtereaux à la merci du bourreau pour la gloire éphémère de remporter quelque argent de plus. Un cortège nuptial s'organise, manège, plutôt sinistre et désorienté qui malgré tout se transforme peu à peu en parade jouissive: clin d'oeil à Kontakhof de Pina Bausch...Une Gisèle s'empare du plateau, esseulée parmi ce fatras d'individus en perdition. Phénomène surréel sur pointe, elle aussi en veut plus et rêve de ce numéro virtuose comme d'un trophée ou d'un échappatoire. Qui prouve quoi à qui? Au final un coup de feu alors que la formule "marathon" vient d'être destituée de son socle. Tous sont anéantis, transis, déçus, trahis, bafoués. Danse-théâtre signée Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, voici un genre augmenté de tragédie chorégraphique insolent et rondement mené dans une scénographie sobre évoquant le stade ou l'aire de jeu olympique d'un concours tyrannique. Les olympiades de la danse comme relais et passation de flammes pour une prestation digne d'un récit sociétal fort éprouvant. Les danseurs et comédiens galvanisés par la présence d'un petit orchestre intriguant, support et soutient du drame, du jeu, de la manigance.

 Strasbourg, Opéra
2 - 7 avril 2024


vendredi 29 mars 2024

Vieux Farka Touré SEXTET Losso Keïta SOLO : virtuoses...et hypnotiques ambassadeurs de racines et d'ailes du monde.

 


Guitariste virtuose, Vieux Farka Touré conjugue avec génie la tradition malienne de ses racines et le blues rock moderne. Grâce à de nombreuses collaborations de prestige, il incarne cette passerelle à travers le monde, comme récemment avec les incontournables texans Khruangbin et ce splendide album « Ali », en hommage à son père regretté. Ce même Ali Farka Touré qui a justement ouvert la voie à la musique, dans une famille traditionnellement issue d’une tribu plutôt guerrière. Son fils Vieux lui a emboîté le pas pour le plus grand plaisir des oreilles du monde et de la fierté nationale malienne. Sa tournée en sextet s’annonce exceptionnelle, un concert magique, puissant, foncièrement tellurique. Le burkinabé 

Losso Keïta ouvre la soirée avec un solo majestueux avec kamalengoni et calebasse pour ajouter une pierre au monumental édifice de la culture d’Afrique de l’Ouest. Régalade. Et sincérité, générosité et enthousiasme pour cet artiste en "lever de rideau" très convaincant, faiseur d'ambiance, de partage avec ses longues extensions de chevelure mobile et puissante. Un beau moment de musique en solo pour chauffer l'ambiance... Puis place au "Afro blues Mali"....

Au Mali, il existe un proverbe populaire qui dit que la vie a un nom de famille : le changement. C’est un dicton que Vieux Farka Touré a suivi tout au long de sa carrière, au fil d’une série d’explorations et de collaborations transfrontalières aventureuses. Un autre dicton plus universel dit lui, que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. C’est ce besoin humain essentiel d’embrasser son héritage qui se trouve au coeur de « Les Racines ». Le titre en dit long, car l’album représente une profonde reconnexion avec la musique traditionnelle Songhai du nord du Mali, l’une des traditions musicales du nord de l’Afrique de l’Ouest. En Occident, elle est connue sous l’étiquette de « Blues Touareg ». Les racines de Vieux sont bien profondes. Fils du regretté Ali Farka Touré, il est acclamé comme le meilleur guitariste que l’Afrique ait jamais produit

Alors les six artiste tout de moiré vêtus en costume traditionnel revisité donnent le "la". L'ici et là d'une musique colorée, soft en enjouée, lascive et envoutante pour les corps des auditeurs massés à leurs pieds devant l'estrade qui les magnifie. La salle est comble, le groupe très attendu qui ne décevra pas, deux heures durant. Ça chaloupe, ça danse au son des guitares magnétiques, envoutantes comme dans un rituel enivrant, hallucinant, hypnotique. Sourires et bonhommie au poing. Le concert va son court, de la sobriété à l'éclat des rythmes qui peut à peu s'emballent, vont crescendo allumer les instruments et leurs protagonistes. Éclats ou mélodies sous-jacentes, sommeil ou réveils fulgurants. Un concert événement à l'Espace Django qui ne finit pas d'ouvrir la scène à ces ambassadeurs d'une musique métissées, profonde et emblématique d'un esprit de liberté et de divulgation de "cultures" à partager de toute urgence. Chose faite et accomplie comme une cérémonie païenne, populaire et universelle, partage de musique fédérative au delà de toute querelle de genres et d'origine...

 A l'Espace Django le 28 Mars

Januibe Tejera et l'Accroche Note :"par dessus les mers": la toupie véloce et pugnace d'une musique inspirée....

 


Mars se veut tropical avec les oeuvres du compositeur brésilien Januibe Tejera.
Temos o prazer de receber o compositor Januibe Tejera em Estrasburgo!
 
Programme
Dans la confidentielle salle d'orchestre du Conservatoire en cette fin d'après -midi: réjouissances. Retrouver l'ensemble Accroche Note qui interprète en compagnie de jeunes professionnels de la place, une petite partie de l'oeuvre de Januibe Tejera, compositeur dont on se souvient de "Moi Singe" opéra de poche joué à Musica....par l'Accroche Note. En terrain connu? Pas vraiment puisqu'ici six oeuvres seront interprétées devant nous, en proximité physique étroite.Et en présence chaleureuse et émue de l'auteur!
 
"Jardin Vertical" - violon, violoncelle, clarinette basse, piano
Une fresque architecturale de notre temps, très marquée, appuyée comme un ragtime à la Stravinski , sur le temps de base dans une belle véhémence. Répétition entêtée de ce leitmotiv qui propulse dans le rythme comme une reprise d'un motif récurent. Obsédant, bordé d'interludes paisibles, réconfortants. Force et tonicité dans la facture et le rendu sonore de cet opus qui va crescendo envahir l'espace, tectonique comme une architecture de Portzemparc... Un trio de cordes, avec clarinette pour planer dans une belle sensualité ambiante. La rage  très en contraste suit , déferlement de tonalités rythmiques subitement. Puis c'est à pas de loup, feutrés que, pugnace, la variation du thème regagne du terrain. Obsédante et magnétique.
 
 
"Tremble" - accordéon solo
Petit chignon et chaussures colorées en marqueterie ou mosaïque, l'accordéoniste Timothée Anthouard vibre dans des langueurs stridentes, dissonantes, insistantes. En mouvements saccadés, le corps engagé comme une cage thoracique déployée dans le souffle. Contraint mais qui ne cède pas devant l'aspect virtuose de la pièce virulente.En secousses, vibratoires dans un acharnement, une insistante devant laquelle l'écoute ne peut se dérober. Acharnement qui frôle les touches et clapets de l'instrument outre-noir scintillant. Un mince filet  de sons aigus, calme et repos à l'appui pour un retour aux saccades au final. Une cage sonore qui vibre, "monolithe" sculpté par l'interprète. Courant de haute tension d'infra-harmoniques, ces sons graves "fantômes" non joués par l'instrument mais perçus par l"auditeur. Magique ambiance athlétique en diable pour celui qui se donne à la créer.
 
"Utopie de la toupie" - Duo flûte/percussion
Des sons infimes sourdent, raffinés, dans un clair-obscur sensible, ténu. Des petits frappés multiples agrémentent les sons de la flûte: question-réponse de l'un à l'autre, dialogue dans un phrasé subtil en tournoiements de sons. Envolée, échappée belle, douceur du souffle émis, tenues filées, soutenues comme un chant. Des oiseaux siffleurs se profilent, sylvestres dans une clairière vaste, dans des vols et battements d'ailes en ascension céleste. Sifflet de carnaval ou de parade nuptiale...Flexatone, flûte à coulisse, glokenspiel pour complices sonores en résurrection légitime.
 
"Cela ne serait peut-être pas…" - voix et clarinette contrebasse
Un extrait de "Moi Singe" récité, murmuré ou psalmodié à toute vitesse par Françoise Kubler : des cris modulés, une voix parlée très véloce, rapide, hachée bordée par la clarinette basse, cette chaufferie centrale de tubes aux dires d'Armand Angster... Un débit, un flux de paroles de ce singe en mutation sorti de sa cage pour s’émanciper... Duo de souffles, de ponctuation syntaxique dans les répétitions de texte aux séquences qui s'accentuent. Osmose et doublure de l'un par l'autre qui ne chante pas... Cris et singeries pour sortir de ses gonds.
 
"Cortège – Éloge du Reflet" - clarinette, accordéon et percussion
Vibraphone et accordéon pour des fréquences inédites, intenses. Des phrasés et couches sonores s'entremêlent, s'imbriquent, émergent dans ce flux, lent et paisible d'une marche, un cortège joyeux. Des vrombissements en rémanence sonore pour décor spatial, crescendo et amplitude à l'envi. Une belle amplitude, envergure de l'accordéon en majesté. Quelques touches d'humour en staccato, des échos et réverbération de sons pour incarner la démarche solennelle d'une musique qui passe devant nous. Zoom sonore comme crédo.
 
"Trois fois silence I" - Trio - flûte soliste, piano et guitare électrique
Pour clore ce florilège sonore plein de fantaisie rigoureuse , une pièce détonante, électrique, magnétique, le piano comme percussion préparée et jouée à vue comme un spectacle musical.  Tous aux aguets, à l'affut, à l'écoute instantanée des autres. Pour des correspondances de sons en couches. Piano gymnique, de Martina Copello grande concentration de l'interprétation: du sur mesure inédit. La flute vers l’asphyxie, l'apnée ou la retenue salvatrice. Le chemin se déploie sur la partition déployée devant la jeune artiste Lisa Meignin, virtuose. Coups de sons affirmés puis langueurs alternent dans cette performance tectonique en diable. Le corps en osmose avec le rythme et l'émission de sons La musique comme spectacle et dévoilement de secrets de fabrication. Beau final pour ce concert comme un mouvement perpétuel insufflé par une écriture musicale de haute voltige. Haute tension acharnée pour des courants sonores contrastés, convergeant vers des affluents musicaux indomptables. Accompagnement acoustique augmenté très probant. Ensembles et en solistes pour ce "trois fois silence" comme haut parleur, vecteur d'effets enveloppant à l'unisson.
 
 
Interprètes
Accroche Note et Étudiants de la HEAR-Musique
Françoise Kubler, voix / Armand Angster, clarinette / Thomas Gautier, violon / Christophe Beau, violoncelle / Hugo Degorre, accordéon / Emmanuel Séjourné, percussion / Kotoko Matsuda, piano / Timothée Anthouard, accordéon / Lisa Meignin, flûte / Sami Bounechada, percussion / Martina Copello, piano / Gaspard Schlich, guitare
 
Le 28 Mars   cité de la musique et de la danse

pour mémoire:

https://genevieve-charras.blogspot.com/2017/09/moi-singe-musica-par-ici-la-monnaie.html