lundi 2 septembre 2024

"Conte d'hiver" : comptes divers pour florilège de saison: une ode lyrique à la vie organique et végétale.

 


« Jurez, jurez, par chacune des étoiles dans le ciel, par toute leur influence : c’est comme si vous interdisiez à la mer d’obéir à la lune. »

Camillo I, 2

Dans l’esprit de Léontes, roi de Sicile un doute s’insinue : son frère de cœur, Polixènes, roi de Bohème et sa femme Hermione ont-ils une aventure ? Qui est le père de l’enfant qu’Hermione attend ? Ce doute se changera vite en folie furieuse et la colère du Roi se déchaîne : Polixènes s’enfuit, la Reine est emprisonnée, le nouveau-né est abandonné, le jeune prince Mamilius meurt. Quand Léontes réalise son erreur, il est trop tard : il n’a plus qu’à contempler sa vie détruite en se sachant seul coupable de sa ruine. Pourtant seize ans plus tard, "ce qui a été perdu sera retrouvé"...

Emporté par une farandole de personnages hauts en couleur l’histoire se déploie : l’hiver et sa tragédie glacée cèdent bientôt la place au printemps où fleuriront situations comiques et paroles drolatiques. Heureusement, il y a des contes où le bonheur l’emporte sur la vraisemblance et où le temps peut être ce magicien qui transcende toutes les espérances.

Mêlant tragédie et comédie avec adresse, Shakespeare nous livre ici une fresque qui nous permet de contempler avec émotion ce qui souvent nous sidère : la coexistence des contraires.

Pour ce premier geste de mise en scène à Bussang, il s’agira de faire troupe avec les amateurices et les professionnel·les mais aussi avec toutes les personnes qui viendront au cours de l’été accompagner l’aventure. Il y a quelques 122 ans, Maurice Pottecher montait ici une pièce de Shakespeare. Dans l’avant-propos de la traduction de Macbeth, il écrivait : "Faire aimer ce qu’on aime, admirer ce qu’on admire, c’est pour tout homme un plaisir qui, chez un artiste, renferme peut-être tout le devoir. [...] Il y a mieux à chercher dans Macbeth qu’une morale pour les am- bitieux : on y trouve la leçon sublime du génie, le miroir où l’humanité se révèle telle qu’elle a besoin de se concevoir, agrandie en ses vices comme en ses vertus."

Travaillant avec joie et exigence dans l’esprit d’expérimentation et d’audace de l’héritage pottecherien, nous souhaitons proposer au public une expérience aussi profonde que divertissante. Sans jamais chercher à éclairer le trouble qui nous habite dès la lecture de la pièce, il s’agit au contraire, d’ouvrir une brèche pour qu’il se déploie et de nous baigner dans son mystère. Après tout, il s’agit d’un conte et son dénouement sera heureux.

Quelle belle "profession de foi" et quelle introduction intentionnelle qui s'avère juste et opérationnelle pour Julie Delille qui signe ici une mise en scène aboutie, fantaisiste, rigoureuse et en harmonie avec les destins côtoyés trois heure durant au sein du Théâtre de "verdure" de Bussang. Celui du "peuple", celui de tous ceux qui se sont engagés pour que cette aventure estivale ne soit pas un coup d'épée dans l'eau. 


Et fleurs et couronnes

Terroir et territoire du Théâtre et des arts du spectacle vivant; nous voici en terrain connu et respecté de bout en bout. C'est Bussang sylvestre avec au deuxième acte, la foret qui s'ouvre grand devant nous, c'est Bussang pastoral avec son troupeau de moutons guidé par le chien de garde du berger intègre et honnête qui traverse le plateau, la colline et le parterre, c'est Bussang bucolique, floral qui "renoue" avec les bonnes et mauvaises herbes d'un bouquet final généreux. La Renouée, celle de Julie autant que de Gilles Clément qui fleurit ici dans le couple insurgé, fuyant de Florizel et Perdita. Giroflée et oeillet, fleurs bâtardes dont la présente affole la jeune "princesse". Tout ici reverdit, s'épanouit face à une situation dramatique: un homme Léontes, tyran va s'ingénier à réduire en cendres ses proches pour affermir un pouvoir fantoche et destructeur. 


Les destins vont se croiser, s'ignorer, se trahir et tous les personnages sont traités à égal. Hermione est "chaste" et obéissante, leur fils Mamilius, espiègle et mutin, Polixènes est trahi et transi de peur et d'horreur sur le comportement de son frère. Tout bascule pour cette famille qui enfante un petit "hêtre" qui va grandir, adopté par un pâtre dévoué alors que Camilio cherche en vain qui soutenir de ses maitres et conspirateurs. Magique traduction du texte de Shakespeare par Bernard-Marie Koltes dans ce respect de la langue, du rythme et de l'intrigue. Pas de "soucis" là où il n'y en a pas et la métaphore florale de revenir au-devant de la scène. Les fleurs c'est le jardin de Bussang Comme une permaculture qui abrite toutes les espèces nichées à l'ombre les unes des autres pour mieux s'épanouir et donner suc et miel. La mise en scène est truculente et sobre, respecte cet espace qui peut s'ouvrir sur le végétal, sur un fût qui figure au centre de cette éboulis de verdure que traversent les personnages, les danses de la fête pastorale. Une symphonie très beethovenienne autant que mozartienne pour une musique riche en rebonds, entre passion et raison, en couches et strates sonores en adéquation avec la dramaturgie féconde et féroce.

Du bel ouvrage de femme "responsable" des comédiens qui se donnent et bougent cette narration avec conviction, justesse et enthousiasme. Les citer tous sans en oublier serait trahison. Alors qu'il soient "étoile" ou petite comète passagère, ils fondent une cosmogonie très chorégraphique, un choeur battant réel et efficace.Tous réunis pour défendre la cause d'un théâtre pastoral qui regorge de richesse de la terre nourricière du cru: un héritage autant qu'une cathédrale à bâtir ensemble pour le plus grand bonheur d'un public nombreux, chaleureux, engagé dans les rhizomes de cette culture populaire de haute couture. "Conte d'hiver" pour compter les moutons le soir pour s'endormir serein et apaisé, nourri des contes et histoires dont l'enseignement n'a pas de frontière. Les clôtures et barrières ne sont pas de cette organisation sociale et artistique là! Dans la nuit étoilée l'oracle d'Apollon se perd et résonne comme un écho dans la futaie voisine....



Le troupeau paît, passe et distille une atmosphère de sagesse autant de de folie scénographique de bon aloi. Julie Delille en "bergère" avisée dans un univers végétalisé de toute beauté. On "renoue" avec racines et haies sauvages tel le visuel de la saison: une belle plante qui trace empreintes et signes des temps comme un tampon graphique, une cire d'abeille butineuse. Apollonien en diable! Dionysiaque à l'envi.

Avec Héloïse Barbat*, Garance Chavanat*, Sophia Daniault-Djilali*, Élise de Gaudemaris, Laurent Desponds, Yvain Vitus*, Véronique Damgé*, Laurence Cordier, Valentin Merilhou*, Jean-Marc Michels*, Baptiste Relat, Michel Lemaître* et Gérard Lévy*
*membres de la troupe 2024 de comédien·nes amateurices du Théâtre du Peuple.
 
A Bussang au Théâtre du peuple" jusqu'au 31 Aout

dimanche 1 septembre 2024

"Silva Musica" ; sylvestre et place aux lutrins des bois jolis!

 


Silva Musica - Le chant de la forêt

"Silva Musica - Le chant de la forêt" de Jean-Claude Pennetier : un récital unique au Théâtre du Peuple, le 1er septembre 2024.

© DR

À la fin de l'été, le célèbre pianiste Jean-Claude Pennetier vous invite à un moment musical exceptionnel avec "Silva Musica - Le chant de la forêt" au Théâtre du Peuple à Bussang. Dans un dialogue intime avec Fagus, l’arbre compagnon veillant sur le théâtre, Pennetier se produira à trois moments distincts du jour et de la nuit, offrant une expérience unique à chaque instant.

Ce rituel musical est ouvert à tous : mélomanes, curieux, et amis des bois. Venez vous ressourcer et laisser votre esprit divaguer au gré des notes de Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Schumann, Fauré, et Debussy, interprétées avec la poésie et l'humilité qui caractérisent Jean-Claude Pennetier, l’un des plus grands interprètes et pédagogues français des cinquante dernières années.

Ce sera donc passion-musique classique que cette rencontre pour le dernier événement de l'été au Théâtre du Peuple". Julie Delille en introduction-prologue énonçant avec émotion et dans un rythme qui lui est propre frisant le suspense et la fiction, l'objet de cette aventure musicale liée à la présence même et à l'histoire du lieu, enchanté par tant de vécu humain, théâtral, musical.Ce "chant de la fôret" non loin du grand hêtre mythique  en trois temps de la valse du temps.

"Le théâtre des passions" en première partie dans la grande salle réunit Mozart et Schumann: deux "fantaisies", la première d'un homme-musicien de théâtre et d'opéras, la deuxième de Schumann, plus désincarnée et linéaire.. L'émotion de l'artiste, pianiste interprète est grande et sincère. Son jeu délicat, contrasté épouse les deux oeuvres qui se suivent indistinctement et c'est le miracle du rapprochement qui opère. Ces "fantaisies" sont complices et complémentaires, voisines et parfois aux antipodes l'une de l'autre. Un mariage "bien assorti" en quelque sorte.

Suivront dans un deuxième temps, l'alliance de "Deux impromptus de Schubert op 142 n° 3 et n° 4" assortis de la"Sonate op.110 "de Beethoven. Alors que l'orage gronde au loin sur les monts de Bussang se jouent les notes de ces deux géants du piano. Toujours interprétées par notre officiant de circonstance; Jean Claude Pennetier.  C'est "le chemin vers la joie" qui nous y conduit judicieusement dans les interstices de la musique, du son du piano de l'artiste qui invente son jeu, par coeur sans partition, par corps absolu.

Les entractes se passent comme des temps d'échanges, repos, de rencontres et Silva Musica bat son plein d'audaces au troisième temps . 

"Clartés stellaires" pour aborder la nuit sylvestre et le site de Bussang au crépuscule du soir. "Clair de lune" de Debussy, fluide et enchanteur,  "Pièce pour piano op n° 3 de Schonberg, "Et la lune descend sur le temple qui fut" de Debussy, "Fantaisie de Schumann op.17 (3ème mouvement).... Toute la musique semble faite pour ce lieu magique et hypnotique, pour ce territoire fertile en sons, vibrations et autres partitions sensibles du vivant. La grâce de l'interprétation et le programme ajusté comme une parure de haute couture sonore pour ce domaine des dieux.

Au Théâtre du Peuple à  Bussang le 1 Septembre

mardi 27 août 2024

"les gros patinent bien": et ça cartoone au pays des sirénes du port de Bussang!


 

« Oui bon à ce stade, plus personne ne comprend rien... »
Le Maigre, Les Gros patinent bien

C’est parti pour un tour du monde, avec un voyageur, qui ne bouge pas d’un pouce, mais voit du pays comme personne, grâce à un accessoiriste qui fait défiler derrière lui, dans une course effrénée, les décors et les paysages, simplement nommés au marqueur noir sur des cartons. Un procédé malin, vieux comme le monde, essence même du jeu, qui efface toutes les limites, ouvre grand les possibles.

Après Shakespeare, un retour aussi, celui de Pierre Guillois, Olivier Martin-Salvan et leurs compères, heureux à l’idée d’arpenter à nouveau la fameuse scène du Théâtre du Peuple - ils l’aiment tant - dans un voyage aussi burlesque qu’absurde, sur la glace et sous l’eau.

Complices depuis quinze ans, Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan rêvaient de faire un duo. Ils l’ont fait, tout de cartons. Clowns sans en être, s’inspirant davantage du slapstick anglo-saxon, ces "Laurel et Hardy bien à la française" ont écrit, pas à pas, l’absurde voyage d’un homme qui ne bouge pas mais qui pourtant traverse l’Europe grâce à son complice, qui, tout maigre qu’il est, fait défiler derrière lui les paysages, personnages et éléments rencontrés le long de la route.

C'est un prodige de régie technique qui se déroule devant nous près de deux heures durant..Deux personnages tiennent la scène: l'un plutôt grassouillet, assis sur une chaise en carton où les contours sont dessinés évoquant l'objet. L'autre, lutin malin et foldingue va s'échiner brillamment à nous faire voyager par l'imagination, uniquement via les inscriptions sur des bouts de carton qui se lèvent comme des slogans brandis sur des barricades : noms de lieux, d'objets et autres indications de lecture. C'est subtil, réactif et drôle de bout en bout. Au départ c'est un grommelot sonore mi anglais mi langue issue de métissages qui sourd des lèvres de "Laurel" alors que "Hardy" ne pipe mot. Nos deux compères vont bâtir des châteaux en Espagne, des plages où les mouettes virevoltent, des océans, des boutiques fantasques...


Des univers incarné par le jeu extravagant de Pierre Guillois, un pantin désarticulé autant qu'une sirène sensuelle barbotant dans le flot de l'amour: un coeur en carton qui bat sa coulpe! Alors que l'autre, celui qui ne bouge pas, ne rêve que de coca colas et de son Amérique perdue. Tout est en carton et l'on peut dire que ça cartonne pour ces sous-titres, de cartoon qui en disent long sur les humeurs, les actions, les ambiances: embruns, brumes et autres effets réels de magie.Comme des cartels signifiant qui comme par "hasard" ou magie apparaissent pour commenter, souligner l'action. Un film muet en vrai, en chair et en os avec un comédien-danseur virtuose, véloce, espiègle, charmeur, érotique à souhait. Danseur aussi tant les gestes qui tanguent et gigotent sont justes et jamais mimés. Le rire éclate quand débordés par tout ce qu'il se passe, c'est celui qui ne fait rien qui déclare sa fatigue!Chaussé de bottes le voici qui se redresse et Olivier Martin Salvan cède la parole à son Marsupilami préféré.L'adresse de ce dernier, son exigence de rapidité de manipulation bordée du jeu d'acteur sont sidérantes et l'on se prend au jeu de vitesse, d'accumulation de gags, de saynètes désopilantes toujours de "bon genre"et de bon gout.


Des moments de pur désobéissance civique aussi tant ce qui s'y passe dépasse l'entendement pour une grande réjouissance collective. Un spectacle qui "renoue" avec la malice, la virtuosité, l'inventivité dans le plus simple appareil des corps mis à rude épreuve de l'humour et de la distanciation. Un vrai bonheur pour le festival de Bussang et ce théâtre où même le hêtre devient "carton" que traverse notre héros de pacotille sans vergogne, passant de l'autre côté du miroir pour mieux y revenir. Meli-mélo ou pêle-mêle, c'est de la chiromancie où, les yeux exorbités, notre héros en slip noir et casque de bain fait des siennes à longueur de journée!pDes bannières révolutionnaire brandies en cartons, .pour un Théâtre du Peuple au coeur de la foret linguistique décalée qui sent bon la renouée et le spectacle burlesque, absurde, surréaliste et bon vivant. Le tandem Guillois-Martin-Salvan comme un duo-duel incessant dans un univers de carton-pâte inénarrable.Et utopique à souhait!Au final les abysses après un tsunami géant nous redélivre et restitue notre héroine fictive: une sirène protéiforme, leitmotiv de la pièce qui tisse des liens amoureux avec notre bonhomme débonnaire qui ne bouge pas.On souligne le travail remarquable de la régie et des accessoiristes et la création sonore de Loic Le Cadre qui épouse cette rocambolesque épopée aventurière avec grâce et adéquation au petit poil! Sauve qui peut, la vie!



Au Théâtre du Peuple à Bussang le 31 Aout

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