samedi 7 décembre 2024

"Je vis dans une maison qui n'existe pas": chez Laurène Marx, c'est la cage à la folle.

 


Je vis dans une maison qui n’existe
pas oscille entre la naïveté du conte pour enfant et la brutalité de la prose directe si caractéristique de l’écriture de Laurène Marx. Depuis les yeux du personnage de Nikki — entrée dans une grande colère et à la recherche de son calme perdu —, on pénètre dans la psyché d’une personne souffrant de troubles de la personnalité. Pour retrouver son chez-elle, aidée de Madame Monstre, des Tout-Petits et de Nuage le nuage, Nikki devra revivre les traumas de l’enfance et survivre à un monde où les personnes neuroatypiques n’ont toujours pas leur place. Cette pièce est leur refuge.


Suite de la première pièce et fin provisoire de cette longue marche au pays de la transformation, de la mutation périlleuse et improbable d'une femme au bord de la crise de nerf: femme en colère qui seule sur scène lance sa plainte et surchauffe l'auditoire en totale empathie avec sa douleur mais surtout sa combativité naturelle et contagieuse. A croupie ou à genoux, elle commence son récit comme une série que l'on souhaiterait intarissable, à suivre avec curiosité et enthousiasme. Parce qu'elle est franche, directe, maline et excellente comédienne, malgré ce qui est annoncé en début de spectacle: c'est une transe et pas une actrice...Cela se révèle inexacte car le talent, la présence, le verbe et la faculté d'improviser sont chose professionnelle: alors cette femme qui se livre et se délivre devant et avec nous, en toute complicité est un moment rare de théâtre et non de démonstration sociétale. Bien sur notre écoute, notre concentration est renforcée par la singularité d'une identité assouvie et revendiquée.Mais le plaisir que procure cette narratrice exceptionnelle est inhérent au jeu et à ses ficelles.Son savoir être ensemble est magnétique et parfois joyeux malgré les faits exposés dans son texte parlé, pensé, vécu à fleur de peau. Dans un corps transformé jamais caricatural et toujours d'un naturel qui touche et fait mouche. Laurène Marx donne envie d'en savoir plus, de la connaitre dans sa simplicité et de la retrouver encore sur scène pour la suite d'un conte qui n'est pas histoire merveilleuse à la fin moralisatrice. Au contraire, on souhaite partager une communauté ouverte et visible pour faire plus ample connaissance. Sans toit ni loi, la voici hors de ses gongs sur la brèche, sur le fil et sur le palier d'une maison fantôme: celle d'un esprit en soulèvement, celle d'une femme qui danse à toutes les fins de ses prestations. Et si sa vraie identité était celle d'un être dansant sa vie, sa voie, son chemin sautant toutes les embûches et obstacles pour mieux bondir dans sa vraie vie.
 
Au TNS jusqu'au 7 Décembre

vendredi 6 décembre 2024

Simon Feltz :"GRAINS" de beauté!

 


GRAINS France 6 interprètes création 2024

Autour de la rencontre amoureuse et de la jouissance, Simon Feltz compose GRAINS. Ce sextet y explore les rapports entre langage et corporalité. Équipés de micros, les gestes (frottements, froissements de vêtements…) comme les bruits (râles, cris, mots doux…) teintent d’une touche d’érotisme une partition poétique. Enregistrés en direct, ils sont amplifiés et diffusés à partir d’un dispositif spatialisé permettant au spectateur une immersion au creux des étreintes qui se forment. Cette création chorégraphique s’intéresse au moment précis de la rencontre charnelle, où le contact physique entre partenaires remplace toute communication par la parole. Dans Écho, le chorégraphe transposait les phénomènes de synchronisation entre gestes et mots en outils de composition du mouvement. Il poursuit cette exploration des rapports entre langue et corps à l’endroit même où cette dernière abdique : face à la force des sensations.

Le baiser de Rodin, les étreintes de Camille Claudel...Comment ne pas échapper à ces quelques belles références au vu de la pièce de Simon Feltz. La langue du chorégraphe est directe et sobre, belle et suggestive. Au départ, un cercle composé de six corps à peine éclairés de lueurs bleues. Le tout déjà orchestré par des murmures qui se précisent et chuchotent des mots chargés de significations érotiques. Les couples se forment, se défont à l'envi. Alors que seuls deux hommes tentent un rapprochement très désiré où le baiser se fait étreinte, les autres les regardent. Observateurs, voyeurs ou simplement faisant sujets de la partie. Des échanges sensuels, langoureux tous dans la lenteur, auréolés de lumières bleutées ou vertes. Comme des psalmodies ou prières communes au départ, les voix se font gémissements, soupirs, halètements de jouissance. Simulations ou moment de vérité: la scène, le spectacle ose en direct des poses suggestives d'accouplement, de rapprochements à la surface des corps qui se dénudent peu à peu.Des sculptures éphémères naissent, arrêt sur image ou lente transformation des unissons de corps réunis. S'exposer, se montrer, se mouvoir dans l'extase et l'orgasme des rythmes, des voix, des chuchotements, des enlacements et caresses. La beauté nait du désir assumé de danser le désir, sa mutation en plaisir.Comme dans une bulle, les sons résonnent calfeutrés dans ce boudoir qui passe du bleu au rouge, auréolant les corps sculptés par la lumière. Dans ce missel pour Terpsichore, la muse de mauvaise réputation se love, fond, se répand jusqu'à disparaitre dans un choeur couché au sol après un éclat de rire compulsif de plaisir partagé. Des soubresauts et vibrations délirantes en phase avec la notion d’excitation collective.Pas d'onanisme ici, mais un rituel participatif émancipé de sensualité évidente. A fleur de peau, de touches impressionnistes de phrasés au ralenti, cherchant les chemins du plaisir.  Le choeur assoupi, satisfait se relâche et les plaintes animales se taisent au profit d'un silence assouvi. Une empathie se meurt et cette touche apollinienne de fruit défendu se déguste sur le bout de la langue. Simon Feltz réussit ici un exercice périlleux à voix haute: celle des corps dansant d'où émane un chant plaintif de toute beauté.



A Pole Sud jusqu'au 6 Décembre

jeudi 5 décembre 2024

"Voyage au pays de l'inséparé" Marguerite Bordat Cie La Belle Meunière: l'enfer du décor, les coulisses des certitudes

 


Comment se défaire de l’idée de séparation ? Le théâtre de La Belle Meunière repose sur la relation qu’il entretient avec la matière. Cailloux, air, fer, sable ou vase agissent et interagissent comme des partenaires de jeu, d’invention et de réflexion. La lecture de L’Inséparé. Essai sur le monde sans Autre (PUF, 2013), du philosophe Dominique Quessada, pousse Marguerite Bordat à esquisser une expérience sensible nouvelle : celle d’explorateur·ices débarrassé·es des codes et contraintes d’un ancien modèle. Iels partent à la découverte d’une autre forme de réalité, sans hiérarchie. Comment le théâtre peut-il rendre compte du bouleversement politique et existentiel d’effacement des limites ? Quel élan commun peut surgir sur les cendres de la séparation et des crispations identitaires qui en sont un visage contemporain ? Dans cette rêverie sonore, plastique et incarnée, nos modes de pensée occidentaux, hérités de la pensée grecque, sont mis à bas au profit d’un nouveau combustible pour l’imaginaire. Tout est sur le même plan, relié et se répondant : les acteur·rices, le public, les choses, le temps, le dehors, le dedans, les mots, la pensée, la poussière dans l’air, le claquement d’une porte, la souplesse du plancher, la mort de la tragédienne, et les fauteuils rouges du théâtre.

Et si tout commençait par une séance de répétition, sur le plateau en présence des comédiens, protagonistes d'une pièce en devenir...On y assiste en direct aux errances, retouches, reformulations d'un canevas qui se tisse doucement. Des gestes de tai-chi-chuan ou de qi gong pour alimenter les notions de lenteur, de repousser le sol, la terre pour mieux habiter et révéler la conscience de l'espace. Le façonner, le caresser, le faire naitre. Et la peau devient échangeur, surface sensible et perméable.La répétition est source de reprise, d'ourlet à faire et défaire.On assiste alors à l'ébauche d'un spectacle en cours d'élaboration et voici l'envers du décor, de ob-scène, derrière la scène ou le rideau.  Pour mieux ébranler les certitudes de celui qui regarde. Les surgissements du vécu pour crédo, la dynamique de la trame pour fer de lance. Ces paroles qui viennent de nulle part, d'une voix off qui dicte ou suggère sont contestées, commentées par les quatre comédiens sur le plateau. Y aura-t-il soulèvement ou abdication? Sur un chemin de lumière , derrière les feux de la rampe tout se joue pour nous dans notre dos.Le bord de scène devient ère de jeu solitaire, voie sans issue. Tout bascule et se renverse dans l'inquiétude et le désarroi. Ou la joie, selon chacun des protagonistes.On est sur le fil sans cesse, à l'affut, aux aguets des leurres et perspectives inversées.  Sur fond de rideau plissé un homme tente l'équilibre, tel le faune de Nijinsky dans ses plis sur un monticule ascendant périlleux.Une porte coulissante où l'on voit ce qu'il se passe derrière: la création des bruitages, l'envers du décor où se glisse la magie ou la réalité triviale du hors-champs!. Un meurtre par exemple devient drôle, désopilant quand on voit sa fabrication de visu.Les saluts sont l'objet de cette volte-face où l'on nous tourne le dos sans vergogne...Une ritournelle dansée mains dans le dos pour alléger des propos savants qui ne convainquent personne. Et au final, la danse des bâtons, magnifique déséquilibre en suspension de barres d'acier qui tintent de plus en plus faiblement pour regagner la stabilité. Images scénographiques de toute beauté, sans âme qui vivent où seules les vibrations, oscillations et ruptures d'angle font sens et perspectives.La danse des bâtons d'Oscar Schlemmer comme pivot ou axe de réflexion, repères et citations.Et le rideau de ne pas tomber pour cette fin magnétique, hypnotique où l'on perd pied avec délice et quiétude très zen.

Scénographe et plasticienne, Marguerite Bordat s’engage très tôt dans une importante collaboration avec Joël Pommerat, avec lequel se forge sa sensibilité́ à la scène et à tous ses composants. Toujours plus attirée par des tentatives de renouvellement de la forme, elle privilégie des collaborations avec des auteur·rices ou des metteur·euses en scène attaché·es à la dimension de recherche, de mise en danger, de réinvention. Elle œuvre longtemps avec Bérangère Vantusso et d’autres (Jean-Pierre Laroche, Lazare…).

 Depuis 2012, Marguerite Bordat partage la direction artistique de la compagnie La Belle Meunière et travaille à inventer des formes théâtrales dans l’esprit d’un atelier. Y dominent l’expérience plastique, la confrontation des présences avec le mouvement des matériaux, et le plaisir d’en découdre avec les lois physiques qui parlent secrètement de notre condition humaine. La compagnie a déjà présenté au TJP Forbidden di sporgersi, La Vase, Securilif, Terairofeu et Bachelard Quartet.

Au TJP jusqu'au 6 Décembre