lundi 16 décembre 2024

Tutu pan pan au carré !

 


Tout ce que nous avons toujours voulu savoir sur le tutu

Par DOMINIQUE FRETARD

Même les experts s'y perdent : on ne sait si le mot tutu est un diminutif de tulle, donc un mot léger, voire allégé, ou s'il est un dérivé du mot cul, genre « tutu-panpan », donc un gros mot déguisé. Le mot étant la chose, jamais un costume de scène n'a exprimé avec autant de précision le regard ambigu d'une société sur un art dont les femmes sont les héroïnes. « Est-ce le plus poétique des costumes, ou l'équivalent d'un "bleu de travail" ? Est-ce un symbole de chasteté ou le plus grivois des dessous ? », s'interroge Martine Kahane, directrice du service culturel de l'Opéra de Paris, en préambule au texte du catalogue de l'exposition, « Le Tutu, petite histoire de Louis XIV à nos jours ». « Il trace autour de la danseuse un cercle magique », ajoute-t-elle. Le tutu comme gri-gri ? Le tutu qui exhibe physiquement la danseuse la protégerait, dans le même temps, psychologiquement : l'idée n'est pas banale. Emblème de la ballerine, il serait aussi son talisman.

Tout est affaire de mots dans cette histoire. Pour preuve, la culotte, cousue sous le tutu, s'appelle la « trousse ». De trousser à détrousser, encore une fois, la légende du ballet s'inscrit entr e la pureté et la figure du vieil abonné de l'Opéra qui guette sa jeune proie. Trousse-chemises. Trousse-tutus.

L'exposition est organisée en deux séquences : la première est consacrée aux reproductions d'oeuvres et aux photographies, la seconde aux tutus dessinés par les maîtres-costumiers que furent Bérard, Clayette, Cassandre. Dans un dessin de Paul Renouard, datant de 1897, une danseuse, en caleçon, a déjà son tutu enroulé autour des chevilles. Dans un autre dessin, elle se sert de son tutu pour essuyer ses larmes. La prostituée et l'enfant. Images de celles qui travaillent dur sous la férule du maître de ballet pour apprendre à plier leur corps. Karine Saporta, chorégraphe française contemporaine, a fort bien exprimé cet état social et artistique de la danseuse dans La Pâleur du ciel, qu'elle créait en 1996.

 

samedi 14 décembre 2024

"La Symphonie tombée du ciel" de Samuel Achache, Florent Hubert, Antonin-Tri Hoang, Eve Risser: le parlement de musique est né !

 


Où sont passés les miracles ? Samuel Achache, Antonin-Tri Hoang, Florent Hubert, Eve Risser et leur orchestre La Sourde sont parti·es à la recherche des miracles d’aujourd’hui. Leur enquête les a conduit·es au plus près de chacun et chacune d’entre nous, dans notre quotidien ordinaire et extraordinaire, pour trouver et mettre en musique ce qui pourrait faire miracle dans nos vies. De cette récolte intime et poétique est née une symphonie dont tous les mouvements sont façonnés par les récits des personnes rencontrées, avec leurs croyances et leurs espoirs. Un souvenir, une odeur, un paysage, un rêve… Dans les mains et les corps des 17 musicien·nes, tout devient son et mélodie. Un spectacle-concert où la musique illumine le théâtre — et réciproquement — dans ce style inclassable propre à Samuel Achache et ses acolytes découverts au TnS la saison dernière
dans Sans tambour
.

Symphonie fantastique, fantaisiste...achevée!

Les idées fusent et se concrétisent durant la fabrication de cet opus unique: longue aventure d'un processus original fondé sur l'échange, l'humain et la collaboration de divers publics impliqués dans une démarche de récollection de souvenirs, d'impressions sur la thématique du Miracle. Miracle à Naples (et non Milan)..Clin d'oeil au film de Vittorio de Sica sur les miracles de Toto dans le bidonville de Milan?Cette "symphonie" polymorphe et plurielle est chatoyante, resplendissante, pleine d'humour, de sonorités des cordes, vents, cuivres et bois: comme un orchestre dévolu à jouer à dix-sept interprètes la musicalité des paroles collectées durant sa genèse.Le résultat se déroule une trop courte heure durant sur le plateau, juste équipé de chaises et d'un porte hautparleurs suspendu dans les cintres.Réjouissante compagnie qui produit sons, résonances et bruissements, alors qu'un conteur-récitant délivre les mots et la syntaxe d'histoires diverses où chacun raconte "son" miracle.Sobre, mouvant, émouvant le spectacle dévide mélodies, sons et ravissement festif de bon aloi et de saison. Le public, varié et constitué de tout jeunes émules de théâtre en fait un temps d'écoute et d'échange tant la simplicité de la forme rend la prestation accessible et ludique. Agora musicale fédérative, ce temps de divertissement plein d'intelligence est à déguster tel quel en pleine jouissance du partage.Ce mélange des sons symphoniques découle autant des voix, instrument corporel basique et organique que des instruments acoustiques. Se fondant dans cet alliage, alliance magnétique pour créer une musique plurielle.Du bel ouvrage collectif en assemblée internationale souveraine et démocratique. Libre à nous de croire alors aux mots de Jean-Luc Godard, cités en exergue du spectacle : "Qu’est-ce que la musique ? rien. Que peut-elle ? tout." »e

Au TNS jusqu'au 20 Décembre

jeudi 12 décembre 2024

"Je crois que dehors c'est le printemps": une femme enquête , une quête vitale pour se reconstruire.

 


LA DOULEUR TOUTE SEULE NE TUE PAS.

Ils ont dessiné une spirale. Ils m’ont dit : « Madame, vous êtes ici au centre. Si vous ne réagissez pas vous finirez au fond. Le final est toujours tragique. Il est temps d’en sortir. » C’est là que j’ai entendu pour la première fois le mot « psychorigide ». Personnalité psychorigide. Je lui ai proposé d’aller ensemble voir un psy. Il m’a répondu : je viens, seulement s’il est allemand. On y est allé. On est resté longtemps en thérapie avec une psychologue de couple. Personne, quand Mathias a disparu avec les petites, personne n’a ressenti le besoin de lui demander son avis, à elle.


Depuis le soir où son mari disparaît avec leur deux petites filles, Irina marche au bord d’un précipice sans fond. Son existence se délite dans les impasses de l’enquête policière et l’insoutenable évidence d’un deuil impossible. Et pourtant elle avance. Elle continue à rire et à aimer avec toute la force de sa douleur et de son acharnement à vivre.Époustouflante, parfois glaçante, Gaia Saitta nous plonge sans masque et sans filtre, dans la spirale intime des pensées d’une survivante. Rassemblant les fragments d’un odieux fait divers, Giorgio Barberio Corsetti met en scène un rituel d’humanité et d’émotion où le public est juge et partie d’une histoire d’amour et d’espoir

Elle est seule en scène mais bordée de la présence constante de six personnes qui vont l'accompagner tout le long de la pièce. Personnes choisies au hasard avec leur consentement parmi le public, chazque soir donc, différentes.Elle, vêtue sobrement d'une robe seyante. Elle nous invite d'emblée à partager un moment très intime, confession de vie, de secrets intimes, de paroles couchées sur un texte feutré très impliquée et plus que concernée par ce récit personnel. Autobiographie quasi tant la comédienne est impliquée physiquement dans ce personnage que l'on adopte de suite. L'empathie est grande avec elle: son destin, son mari qu'elle aime toujours et qui reviendra souvent dans ses pensées comme une ombre, un fantôme . La vie est compliquée, faite d'entrelacs, de voyages, de surprises. Et les deux enfants nées d'une union réciproque seront les victimes d'un enlèvement, d'une disparition dont l'issue ne sera jamais éludée.Mystère et regrets, chagrin mais force et combat pour cette femme vive et déterminée. Le sort en est  jeté, les dés pipés par toute une série d'événements qui bousculent notre comédienne qui va et vient entre incarnation et dédoublement. On y croit ferme et la comédienne avouant au final être personnellement devenue mère depuis peut, sème le trouble. De qui s'agit-il, de l'héroine Irina ou de Gaia Saitta l'interprète. "Il faut que je me quitte" pourrait-on l'entendre dire tant l'investissement est fort de la part de l'actrice qui se fond dans son personnage et le ressuscite à l'envi. Barberio Corsetti également aux commandes de cette mise en scène à quatre mains.: images vidéo, public participant filmé en direct ce qui trahit leurs réactions dans l'instant. Sobriété et efficacité des déplacements, divagations de la femme qui face à nous est sans recul ni distanciation. Une oeuvre scénique très implicante qui invite à la découverte et à l'empathie. Les baleines comme compagnes de vie et de route, cétacés agiles et ondoyants à l'image bleutée au final.

d’après le livre de Concita De Gregorio

Adaptation et traduction Gaia Saitta Mise en scène Gaia Saitta, Giorgio Barberio Corsetti Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique) Avec Gaia Saitta 

Au TAPS Scala jusqu'au 12 Décembre