jeudi 9 janvier 2025

"Dom Juan": David Bobée déboulonne et débousole les statues de la galerie de la démolition: elles meurent aussi...

 


Dans un décor grandiose, au milieu de statues monumentales tombées de leur piédestal, s’avance Dom Juan. Il traverse ce champ de figures historiques et mythologiques déchues, et, comme elles, l’image du grand séducteur s’écaille. Au plus près du texte, David Bobée poursuit son travail autour des grandes figures littéraires. Chaque scène se trouve soudain éclairée par nos combats actuels. Mépris de classe, sexisme, âgisme, glottophobie, tout y passe ! Grâce à une distribution intergénérationnelle et plurielle, les personnages du chef-d’oeuvre de Molière saisissent notre XXIe siècle et nous interrogent : faut-il déboulonner les statues dont les histoires nous encombrent ? Réécrire les textes du répertoire ?
Balancer Dom Juan ?

Le festin de pierres...

C'est un tendre guitariste qui nous attend sur scène, égrenant quelques notes de musiques fort attachantes: un bain de calme et de jouvence avant la tempête, un espace libre de respiration avant de découvrir, l'ob-scène scénographie surchargée, derrière le rideau qui s'ouvre.Une panoplie de sculptures, statues de tout gabarit, de toute représentation de héros ou bestiaire heroique. Encombrante présence surdimensionnée, symbole d'oppression visuelle, de surcharge dantesque d'objets de culte de vénération, de soumission à l'effigie d'un pouvoir, de pouvoirs. Lesquels? On le pressent déjà à la vision des deux principaux personnages: le maitre et le valet et bien plus car ce Dom Juan n'est pas de pacotille et son serviteur n'est pas non plus Scapin ou un autre entremetteur de génie. Voici Molière et sa langue légère, raffinée aux mains de ces virevolteurs plein de haine ou de grâce. Dom Juan au physique canonique, beau gosse tentateur mais egoistement sacrilège. Les scènes d'introduction après une fameuse ouverture en prologue sur ce théâtre, remède ou poison, se succèdent parmi ce cimetière de figures allongées, de plâtre démantibulé, émietté On se croirait dans la Galerie de l'Evolution du Jardin des Plantes: un mammouth reconstitué faisant office de relique du monde vivant à jamais momifié, immobilisé. Mais ici les statues sont déboulonnées, les piédestals ne révèlent plus aucune grandeur ni intimidation comme les grandes orgues d'une cathédrale enfouie.Parmi ce fatras de décomposition, les personnages de Molière errent ou se questionnent se faisant déboulonner par un tyran mesquin et méprisant qui ne songe qu'à tout détruire et humilier sur son passage. Les femmes, il n'en a que faire, déshonorant, violant sans consentement Charlotte, une fine fleur de tendresse et de beauté fragile. Danseuse de toute sa peau. cette femme égarée interroge sur les notions actuelles de violence faites aux femmes, de désir non consenti et encore bien d'autres secrets ici dévoilés très subtilement. Molière en avait-il conscience qui dénonce ici l'intrusion forcée d'un homme dans un univers qu'il ne cherche qu'à conquérir par la force et la dictature des gestes et mouvements. L'acteur est sidérant tout comme les autres et Radouan Leflahi se pose en génie, démiurge d'une interprétation odieuse entre empathie et rejet. Deux personnages mettent du charme et de la distanciation: deux danseurs comédiens chinois, usant de leur extrême mouvance, rapide, survoltée pour incarner la douleur faite aux corps malmenés dont l'issue sera cette fuite dansée très éloquente. La "comédie ballet " de Molière ainsi revisitée par ces "entremets" fulgurants qui n'ont rien de leur aspect divertissant d'origine. XiaoYi Liu et Jin Xuan Mao comme deux apparitions salvatrices dans ce monde plombé, blindé, immobile, lourd et infranchissable. Sganarelle, Shade Hardy Garvey Moungondo se révèle partenaire contrarié d'un monstre assoiffé de malédiction. Fine interprétation rebondissante, comique et décalée, songeur qui doute mais obéit aux lois de l'horreur démasquée mais acceptée. (Sganarelle est un nom récurrent de personnage dans l'œuvre de Molière, dont l'origine viendrait du verbe italien sgannare, qui signifie « dessiller » (ou, pour mieux définir, « amener à voir ce qu'on ignore ou ce qu'on veut ignorer »). Et de surcroit, une voix de bronze qui enchante et conduit vers une musicalité théâtre fort appréciable. Les bras d'une envergure étonnante pour embrasser cet espace encombré, surchargé. Lui, est libre et possesseur d'une rare perspicacité.La musique borde ce chantier de déconstruction massive, rehaussant l'atmosphère poignante de l'opus ainsi revisité. Dom Juan n'est pas ce séducteur, collectionneur qui jette les femmes-objets usées et consommées. C'est un monstre sans âme, usurpateur et manipulateur, dominant, toxique et malfaisant. Rien d'un Casanova ou d'un bellâtre mais un être fat et hautain..La puissance de la mise en scène raconte, décrit, transforme l'univers étrange mais hélas si proche de toutes les violences psychologiques faites aux être humains par les pouvoirs politiques.Et l'actualité de dépasser cette fiction et de nous concerner directement sans perruque, poudre ni falbala. Une réussite qui enthousiasme et transporte le public bigarré, jeune ou amateur de répertoire. Car les grandes figures ainsi traitées font mouche et touchent dans ce récit physique, verbal et musical de toute pertinence.Les fantômes, esprits troublants et mouvants, les prédicateurs ou ensorceleurs de morale ou de religion s'en feront les commandeurs d'une légion de bras d'honneur salvatrice.

Textes Molière Adaptation et mise en scène David Bobée

Avec
Nadège Cathelineau, Catherine Dewitt, Radouan Leflahi, XiaoYi Liu, Jin Xuan Mao, Grégori Miège, Shade Hardy Garvey Moungondo, Séverine Ragaigne et Nine d’Urso (en alternance), Orlande Zola

Scénographie David Bobée, Léa Jézéquel Costumes Alexandra Charles Lumière Stéphane Babi Aubert
Musique Jean -Noël Françoise Vidéo Wojtek Doroszuk


Au TNS jusqu'au 16 Janvier

mardi 17 décembre 2024

"Des berceuses pour nos âmes": debout, les Voix de Strass!

 


"Des berceuses pour nos âmes", onzième mosaïque de Catherine Bolzinger pour Voix de Stras'.
« Se laisser bercer, laisser son âme être emportée par la musique : c’est le pari de Catherine Bolzinger, à travers sa onzième création a capella pour Voix de Stras' - Catherine Bolzinger.
Une mosaïque sonore imprégnée des voix de ses chanteuses ; une composition sur-mesure à fleur de peau, en toute intimité.
"Catherine Bolzinger catharsise les émotions. Ma coquille se perce puis s'en échappe tout un panel de frissons. Je chemine entre empathie, douceur, colère, sérénité ; je me laisse aller, je m'imagine danser avec les notes… le temps d’une ballade.Dans cette entrée au répertoire, la beauté de la résilience trouve son expression grâce à la plume délicate de Catherine Bolzinger. »
©Lily Causse rédactrice, musicienne
“La musique exprime ce qui ne peut être dit et sur quoi il est impossible de rester silencieux.” Victor Hugo
 

Et nous voilà embarqués pour une soirée de rêve, d'utopie, de charme tout court.Mais aussi de méditation et de gravité. Une "introduction douce" avec "Les Berceaux" de Gabriel Fauré revisité en autant de couches, strates comme un palimpseste radieux fait de touches singulières. Les voix sont claires, affirmées, douces, enjôleuses et réconfortantes."Dandini", la berceuse turque de Burak fait suite presque hispanisante teintée d'orientalisme et de plénitude vocale envoutante. Un bel alliage, une alliance de timbres de sopranos très colorés et variés fait de canons, ricochets et échos: c'est le don singulier de Catherine Bolzinger que de fondre, malaxer et adapter des morceaux de choix où se réveille l'inconscient collectif de l’ouïe, du souvenir. Les harmonies frissonnent, s'élèvent vers les cieux alors que le côté terrien est bel et bien inscrit dans le sol! Comme un jeu de Lego, les intrusions, constructions façonnent une architecture sonore bien campée, debout, ferme et solide. "Hiver 2" d'après Vivaldi clôt le chapitre ainsi qu'une "Berceuse yiddish" de toute beauté et sérénité. Les voix y sont tantôt feutrées, tantôt vives et exubérantes, se soulevant comme pour une insurrection sonore et corporelle: poétique et politique.
 Une berceuse tectonique
Seconde partie tant attendue et introduite par la compositrice: "Des berceuses pour nos âmes" d'après Pergolèse, Gouvy, Casals, Bach et des berceuses yiddish, séfarade, palestinienne, sud-américaine et anglaise: une "mosaïque" signée de main de maitre.
 

Un kaléidoscope musical à rebondissements et ambiances très contrastées. Des échappées vocales virtuoses, ponctuées de silences, s'élèvent , s’épanouissent dans une ambiance et atmosphère de recueillement et de franche tonicité. Des forte vibratoires, plein de nuances, des plaintes, des murmures s’égrènent au fur et à mesure. Une virulence parfois, rehaussée de tendresse et de complicité entre les interprètes. Ces dernières jouant, interprétant avec délicatesse, finesse et engagement total cet étrange opus qui ne ressemble à rien d'autre que lui-même Les citations s'y glissent, s'y développent puis se retournent comme des gants pour créer d'autres mélodies aux timbres si précieux, audacieux, fragiles. Les tenues sont impeccables, nuancées, pesées comme de l'or. 


Au final utopique c'est "Youkali" d'après Kurt Weill où chacune explose entourant la principale interprète de la mélodie. Un accompagnement original bordant le tout. Beaucoup de musicalité, de balancement dans cette errance nostalgique. Encore une belle adaptation de Catherine Bolzinger!
"Zingarelle" d'après Verdi met en joie ce choeur de femmes a capella dans l'enceinte magnétique du Temple Neuf qui ce soir là semble dévolu entièrement à la prière musicale. Et pour clore en beauté ce récital-concert atypique "Dans nos rêves" fonctionne comme un petit inventaire malin et humoristique de mélodies et chansons plus populaires dont "une chanson douce"... On se cajole, se réconforte, on se console auprès d'un prince charmant ou d'une maman protectrice.
Pour terminer un "Voi que sapete" de Mozart aux petits oignons: fusion entre la voix mélodique et le choeur, jeu et mimiques, corps investis et dansant pour une version très coquine et enjouée.
“Des berceuses pour nos âmes”, onzième mosaïque de Catherine Bolzinger fut le lieu d'échanges et de jeu de cet ensemble unique, bercé par l'imagination, le savoir être ensemble et la justesse d'un propos qui touche et n'endort jamais sur ses lauriers l'auditeur attentif que nous y devenons.
 
Avec HAELIM LEE, REBECCA JOY, LOHNES VARDUHI TOROYAN, GAYANÉ MOVSISYAN  et MANUELA ROVIRA
 
,le 17 décembre 2024  Temple Neuf de Strasbourg

lundi 16 décembre 2024

Tutu pan pan au carré !

 


Tout ce que nous avons toujours voulu savoir sur le tutu

Par DOMINIQUE FRETARD

Même les experts s'y perdent : on ne sait si le mot tutu est un diminutif de tulle, donc un mot léger, voire allégé, ou s'il est un dérivé du mot cul, genre « tutu-panpan », donc un gros mot déguisé. Le mot étant la chose, jamais un costume de scène n'a exprimé avec autant de précision le regard ambigu d'une société sur un art dont les femmes sont les héroïnes. « Est-ce le plus poétique des costumes, ou l'équivalent d'un "bleu de travail" ? Est-ce un symbole de chasteté ou le plus grivois des dessous ? », s'interroge Martine Kahane, directrice du service culturel de l'Opéra de Paris, en préambule au texte du catalogue de l'exposition, « Le Tutu, petite histoire de Louis XIV à nos jours ». « Il trace autour de la danseuse un cercle magique », ajoute-t-elle. Le tutu comme gri-gri ? Le tutu qui exhibe physiquement la danseuse la protégerait, dans le même temps, psychologiquement : l'idée n'est pas banale. Emblème de la ballerine, il serait aussi son talisman.

Tout est affaire de mots dans cette histoire. Pour preuve, la culotte, cousue sous le tutu, s'appelle la « trousse ». De trousser à détrousser, encore une fois, la légende du ballet s'inscrit entr e la pureté et la figure du vieil abonné de l'Opéra qui guette sa jeune proie. Trousse-chemises. Trousse-tutus.

L'exposition est organisée en deux séquences : la première est consacrée aux reproductions d'oeuvres et aux photographies, la seconde aux tutus dessinés par les maîtres-costumiers que furent Bérard, Clayette, Cassandre. Dans un dessin de Paul Renouard, datant de 1897, une danseuse, en caleçon, a déjà son tutu enroulé autour des chevilles. Dans un autre dessin, elle se sert de son tutu pour essuyer ses larmes. La prostituée et l'enfant. Images de celles qui travaillent dur sous la férule du maître de ballet pour apprendre à plier leur corps. Karine Saporta, chorégraphe française contemporaine, a fort bien exprimé cet état social et artistique de la danseuse dans La Pâleur du ciel, qu'elle créait en 1996.