jeudi 18 décembre 2025

"Il tango delle capinere" texte et mise en scène Emma Dante: el tango passa! Remonter le temps dans une course contre la montre.

 


Pour célébrer le passage à la nouvelle année, deux vieux amant·es, corps voûtés, dansent un dernier slow. Tout doucement, les souvenirs refont surface, leur histoire d’amour se raconte à rebours. Avec ce bijou d’une infinie tendresse, Emma Dante, artiste majeure de la scène internationale, imagine le récit chorégraphié d’une vie à deux, entre joie et nostalgie.


Enlacé·es avec une touchante maladresse, une vieille femme et un vieil homme remontent le cours de leur existence partagée, jusqu’à la rencontre originelle et sa promesse d’amour éternel. Du premier baiser à la première dispute, en passant par la naissance de leur enfant, chaque étape de vie, légère ou cruelle, devient un récit intime, rythmé par les chansons populaires du répertoire italien, qui savent si bien empoigner le cœur. D’une malle ancienne, la femme fait surgir un flacon de pilules contre la toux, un voile de mariée, une télécommande, des ballons multicolores, comme autant de reliques d’un passé enfui. Le temps d’un rêve, les comédien·nes ôtent leur masque, retrouvent leur jeunesse, avant de cheminer délicatement vers la mort. Que reste-t-il de l’amour quand les années ont passé, quand l’être aimé disparaît ? Avec sa sensibilité à fleur de peau, la metteuse en scène Emma Dante pose son regard sur les émotions de nos aîné·es, sur un monde qui n’est plus, et offre à travers cette magnifique histoire d’amour un moment d’humanité bouleversant.

Deux oiseaux rares à travers le miroir aux fauvettes
 
Le monde à l'envers, à rebrousse poil, la vie dans le rétroviseur..On avance et on recule comme pour le tango dans cette pièce de Emma Dante aux fragrances nostalgiques et quelque peu mélancoliques.Un homme, une femme, recroquevillés,grimés, masqués de fard blanchi par le temps qui est passé à travers leurs corps et leur chair. Encore debout mais déjà dévolus à se redresser, retrouver la verticalité, l'érection première. Les braises de l'amour ne sont pas éteintes et le volcan semble prêt à se réveiller. Pas de pathos mais un côté ubuesque dans cette usure, cette perte qui tout à coup sera résurrection, rédemption des corps absurdes.Ils s'enlacent, tout de blanc poussiéreux vêtus un peu à la manière des danseurs de "May B" de Maguy Marin-Beckett, cette bande de vieux agités par le mouvement.Un peu à la Kantor ou Joseph Nadj..Pour mieux remonter le temps, retrouver leurs danses et leurs ébats d'autrefois. On rembobine le film et les voilà, cheveux bruns, twistant allègrement comme au bon vieux temps sur des rythmes endiablés, le diable au corps.Pour se laisser aller à de belles démonstrations d'enlacements, de frictions, d'attirances amoureuses Ils sont danseurs et comédiens dans un joli mutisme ou les gestes parlent d'eux-mêmes.Manuela Lo Sicco est drôle, maline, le geste prometteur, ample et très rythmé.Lui est pathétique, vieux et croulant puis alerte, bondissant et magnétique. C'est Sabino Civilleri, partenaire idéal, papa jouant avec son nourrisson à l'aviateur idéal. Ils font la paire, ce couple dansant sa rétrospective de vie, retrouvant énergie et talent de danseurs de danse de couple: milonga, tango et rock'n roll à l'appui.Et les ressorts ne sont pas grippés!
 

La robe de mariée sortie tout droit d'un des coffres à souvenir transfigure notre héroïne en Loie Fuller, tout voile dehors dans de belles volutes diaphanes. Lui en père Noel élastique se fait papa charmeur et bienveillant. L'enfant est capricieux et joue du "carillon" pour bercer ses parents. La jeunesse revient en force, en maillot de bain dans de beaux ébats érotiques.Pas d'âge pour danser et s'aimer, tisser des liens irrévocables .

Burlesque, comique ce binôme crève l'écran en focale ou gros plan de visages hébétés, en nuisette ou tenue de bal, lunettes au point, en strass et paillettes de concours de danse.Le couple revu et corrigé par Emma Dante est atypique et l'on est en empathie directe avec leur forte présence, leur humanité à vif, à fleur de peau et d'enveloppe charnelle. Les pas de danse s'inventent et se succèdent dans différents registre à l'envi. Le Tango des Fauvettes c'est tout un chapitre de l'histoire de ce couple au rythme des plus fameuses chansons de leur époque. Dans les deux malles à souvenirs que de costumes et d'images! Tableau final: les reliefs de tout ce rêve dans la solitude et l'absence des deux personnages.Le festin d'Emma en poupe!Al dente!Ni trop dure ni trop cuite cette mise en scène chorégraphique séduit et berce des rêves éveillés, des tours de magie pour remonter le temps...
 
A la comédie de Colmar jusqu'au 19 Décembre

"Circus Remake" , Le Troisième Cirque / Maroussia Diaz Verbèke : circum révolutions...

 


Inventrice de la circographie, terme par lequel elle définit sa pratique, Maroussia Diaz Verbèke a repris le fil de Circus Remix, solo manifeste de 2017, et conçu Circus Remake comme sa démultiplication. Dans une scénographie colorée, sur un plateau en forme de 45 tours, Theresa Kuhn et Niń Khelifa développent avec brio et humour un parcours convoquant acrobatie, corde volante, jonglage et clown, au rythme des vinyles qu’elles posent sur la platine. Mais elles ne sont pas seules : un long collage sonore fait de parcelles de textes structure la performance, de Raymond Devos à Claire Denis, en passant par Annie Fratellini ou Jacques Derrida. Cette parole, bannie hors des frontières du cirque au début du 19ème siècle, Maroussia Diaz Verbèke la fait rentrer par la porte de derrière, comme une voix plurielle qui s’insère entre les numéros et les articule sans nier l’autonomie de chacun·e. Préservant l’essence du cirque, elle donne à voir et à entendre un nouvel avatar de ce « troisième cirque » qui dépasserait le clivage entre la tradition et le cirque contemporain et qui a donné son nom à la compagnie.

C'est le choix de l'arène sans chapiteau, le public enveloppant  un cercle-rond, tapis de sol multicolore, qu'à fait la circassienne , électron libre du "cirque moderne" ou "nouveau cirque". Tout en nous contant une histoire du cirque fort édifiante que l'on ignore...Des voix off bordent le récit dramaturgique d'un opus hybride fort décapant. Deux artistes sur la piste, les corps solides et bien architecturés, vont s’ingénier à décaper les icônes traditionnelles liées au spectacle du cirque. Pas de "tigre" ni autre  savantes bestioles bien dressées mais une atmosphère faussement débonnaire pour nous accompagner dans un périple cosmique: c'est l'anti piste aux étoiles et pourtant, le risque, le danger physique sont présents, maintenant le public solidaire en empathie,en haleine en apnée.Des "numéros" il y en a où le déséquilibre, la corde, le tremplin, les sauts dans le vide sont bien au menu! Tout concourre à rejoindre les fondamentaux de cette mise en espace traditionnelle, académique pour mieux la transcender. Par une réflexion menée à haute voix off, digression sur les arts de la scène, l'histoire du royaume circassien. Une bande son très sophistiquée déroule des bribes extraits de chansons, musiques de film ou autre référence au spectacle vivant. Humour et distanciation au programme pour mieux nous introduire sur la planète cirque sans lui ôter son charme, son suspens, sa vie sur un fil. Des poses vertigineuses, des bonds, des entrelacs savants des corps dans les noeuds des liens, sur la brèche du portique qui soutient les deux femmes au travail. Démonstration d'un savoir faire et d'un savoir être ensemble que ce duo, Nin Khelifa et Theresa Kuhn en vedette.Des panneaux oriflammes séquencent les saynètes, les entremets musicaux, les apparitions de l'une ou de l'autre. De deux choses lune, l'autre c'est le soleil..Deux artistes souples, élastiques, virtuoses des galipettes et autres figures légendaires de l'acrobatie ou du contorsionnisme. Pas de foire ni de cage mais un spectacle tonitruant, mené tambour battant sans artifice ni accessoires encombrants, sans clown, mais avec l'esprit Devos ou Tati, Desproges ou espiègleries fines à la Chaplin. Le tout bordé par un disque qui déraille sans cesse, un vinyle vintage qui gratte et qui chatouille aux bons endroits. On a le nez en l'air mais les pieds bien sur terre dans cette galaxie, "circus remake" comme un readymade à la Duchamp.  Beaucoup d'inventivité pour ce cirque décalé, déglingué époustouflant de joie et de malice où les corps jubilent et s'envolent dans une réflexion philosophique salutaire et bienvenue: on y apprend bien des ficelles pour mieux se glisser dans les arts du cirque d'aujourd'hui: sans tambour ni trompette, sans strass ni paillettes mais avec la chaleur et la bienveillance de ceux qui prennent le risque de nous enchanter! Maroussia Diaz Verbèke joue et gagne sur l’échiquier , bordé par l'échelle du ciel qui monte au sommet des cintres et nous met à la renverse! Circographie du troisième type- cirque-  garantie!Si c'était à "refaire" remake, on en reprendrait bien une part!Du cirque, Arte "povera" d'une grande richesse! Motus et bouche cousue en sus.

 

Au Maillon jusqu'au 20 Décembre


samedi 13 décembre 2025

La Magnificité , Collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY : du ballet et de la balayette.....Cou de balai sur guéridon!


 Dans un espace nu et blanc, équipé d’une poignée d’accessoires – un balai, une table, des post-it, une brosse, un seau en plastique... – trois figures non identifiées expérimentent avec un plaisir non dissimulé le « faire ensemble ». Tour à tour participant·es d’un jeu de société, animateurs et animatrices de radio, artistes de stand-up lourdingues, musicien·nes dans un groupe de rock, il et elles sont les protagonistes sympathiques de ces tentatives sans cesse répétées de parvenir à ses fins, si modestes soient-elles. Dans cette collection de saynètes aux accents burlesques, Tiphanie Bovay-Klameth, Michèle Gurtner et François Gremaud traquent le sublime dans le petit rien et célèbrent la « magnificité » du dérisoire, à l’heure où tentent tous les renoncements. Jouant avec les codes sans jamais tomber dans la parodie, à la frontière du sens et du non-sens, les trois artistes essaient encore et toujours : on y croit on y croit on y croit... et parce qu’ils et elles y croient, on y croit nous aussi, à ce bouillonnement savamment orchestré.


Grand ménage pour méninges à trois, coup de balai et chevelure en brosse, c'est du pain béni que cette offrande sur tabula rasa, petite cérémonie  en une dizaine d'actes, saynètes joviales et réjouissantes. Un trio ou un triolet? Trois notes dans deux mesures...pour mieux condenser les effets de manches qu'ils n'ont pas..Trois chaises pour accueillir leurs postérieurs toujours debout sur la brèche, sur le fil de funambules pouvant toujours basculer côté cour ou jardin pour le meilleur. Trois larrons, escogriffes débonnaires s'ingénient à croquer le monde dérisoire et futile de nos us et coutumes. Trois compères aux physiques anodins mais pas vraiment. Tableau de farces et attrapes, jeu de massacre ou de foire, allez savoir car tout va bon train.


On a le temps de respirer ou soupirer, l'instant d'un entremets, d'une pause, arrêt sur image volontaire où ils suspendent leurs souffles, puis passent à autre chose. Du coq à l'âme sans transition, fondu au noir pour passer derrière le miroir, cette paroi qui nous sépare de leur manigances.Stand-up à la Vanhoenacker satirique ou comique des Trois Baudets, au petit cabaret insolite, on se marre discrètement ou ouvertement: question de pudeur quand on s'identifie allègrement à l'un ou l'autre. Ils sont accessibles, drôles, folâtres et enjoués, malins et perspicaces, un peu nigaud et naïf parfois. Mais toujours sur le pied de guerre, balai en main, porte manteau-clarinette, balayette -guitare. Les objets sont détournés, simples acteurs de l'action, esquissant des concepts ou des idées pour mieux rebondir, ricocher d'un sketch à un autre. La voix de son maitre pour la radio, les vedettes de show bis dérisoires qui sont "malades" et le clament haut et court!Que la vie est palpitante et pleine de rebonds futiles pour ce trèfle à trois feuilles qui déverse bonhomie et empathie sans vergogne.Alors on rigole, on s'étonne, on navigue en bonne compagnie de ces pinces Monseigneur sans rire et sans reproche. Ca donne envie de chroniquer tôt le matin à la radio pour réveiller les populations laborieuses ou faire philosopher sans Pépin la gente boboiste.Cordiales salutations distinguées à cet opus partagé de bonne humeur et sans chichi ni falbalas, hormis ces costumes prêts à porter  le fardeau léger de notre humaine condition. 


A vos marques, prêts, partez pour une tournée vertigineuse à portée de main. De maitre à danser, les claquettes irlandaises comme Chaplin ou Françoise et Dominique Dupuy, Merce Cunningham à leurs débuts! Tous en cène pour ce partage , festin ludique et onirique, les pieds bien sur terre . On trinque à leur santé et l'on va s'en jeter un derrière le zinc inoxydable comme eux,galvanisantes brèves de comptoir à l'appui. François Gremaud, Tiphanie  Bovay-Klameth, Michèle Gurtner comme dans notre bonne "Choucrouterie" si elle était suisse!

 Au Maillon Paysage 10 jours avec François Gremaud 12 – 13 décembre 2025

 photos © Dorothée Thébert Filliger