samedi 9 mars 2019

L'Imaginaire : Transes sonores à Aedaen ! Cablé, synthétisé !

Si les liens entre musique dite « contemporaine » et musique électronique remontent aux travaux de pionniers comme Karlheinz Stockhausen et Pierre Henry, pour ne nommer que les plus réputés, la génération actuelle des musiciens et compositeurs contemporains a parfaitement assimilé les langages de la techno, de l’electronica ou du rock « bruitiste ».
Pour son premier rendez-vous de 2019, l’ensemble contemporain strasbourgeois L’Imaginaire pose câbles, synthés et tables de mixage en l’insolite Galerie Aedaen, avec un concert qui mêle les instruments « classiques » et les aventureuses potentialités de l’électronique. A côté de la flûte et du saxophone, des claviers électriques, des vents amplifiés et des sons électroniques jouent sur nos sens, bousculant la perception du temps, du son, de l’espace, bref, de l’expérience même du concert !


 Davíð Brynjar Franzson et Eric Maestri, présents au concert , échangent avec Raphaël Charpentié (de la Galerie Aedaen) en ouverture..
Programme :

Eric Maestri - Trans, pour saxophone ténor et électronique (2019) 15' Création mondiale

L’Imaginaire retrouve Eric Maestri, directeur artistique de l’ensemble pendant huit ans, avec « Trans », en première mondiale, dont le nom renvoie à la transformation, à la transition des sons, autant que vers une possible « transe », car c’est bien à un dépassement des limites que nous invite le compositeur.
Trans-former, mélanger les sons en un bel amalgame voici la quintessence de la pièce que nous propose l'auteur-compositeur en ouverture de concert.
La rémanence du son lancinant, les vibrations du saxophone, les dissonances entre scie et souffle, étonnent, dénotent.Le son s'engouffre dans la salle très béton, architecture délabrée, défaite, dans son jus de réhabilitation sommaire. Sons d'éboulement, d'avalanche en cascade en fond, électroacoustique. L'amplification gagne du terrain pour céder le passage à un tumulte envahissant, sourd comme un décollage d'avion, du tarmac, de la piste d'aéroport: vrombissement des hélices qui tournent à plein gaz! Dans les airs perturbés par le passage d'un bolide, la lassitude s'installe, calme après l'embarquement fulgurant. Une voix off chuchote rassurante dans la plénitude du son qui s'étire, plan, équilibré, uniforme.
Le son de la bande enregistrée, moteur dynamique contre l'énergie organique de la flûte et du saxophone!Comme un hélicoptère chez Stockhausen!Les deux couches de sonorités se rejoignent plus harmonieuses dans un lent arrêt de moteur, en vol libre....Détachez vos ceintures, vous êtes arrivés à destination, à l’atterrissage!

Davíð Bryjnar Franzson - utterance #2.1, pour saxophone alto, flûte, synthétiseur et électronique (2019) 20'
 Première mondiale aussi pour cette pièce du compositeur islandais basé à New York, une pièce qui évolue entre répétition et mutation d’un événement sonore dans un processus hypnotique.Explorateur d'un seul son amplifié, à deux sur une même note, sur la ligne de départ, très ténue, sur le fil tendu du déséquilibre constant. Comme des somnambules, on se laisse conduire, soutenu, maintenu en continu par les souffles des instruments et des corps conducteurs, interprètes de cet opus infime, toujours à la lisière du risque. Comme de l'eau qui bouge à la surface, on flotte dans cette vaporeuse ambiance, aérienne, en suspension, en apesanteur constante. D'infimes variations, très délicates à l'oreille magnifient ces effets électroacoustiques. Entre deux eaux, à moitié immergée, amphibie, la musique s'égrène, chant d'animaux étranges de fond sous-marins.. Tranquille, qui surnage ou flotte de temps à autre. Conduite par un joueur de console Les sons se meurent et disparaissent au loin, doucement, fuyant dans l'espace en perspective. On est hypnotisé, ravis, capturé, et au final extrêmement bien mené par cette ode à la sérénité.

Antoine Chessex - Miasma, pour saxophone soprano, flûte et électronique (2016) 15'

Compositeur et saxophoniste basé à Berlin et proche de la scène expérimentale, Antoine Chessex affectionne également les installations sonores. Son œuvre « Miasma », écrite en 2016, évoque les ambiances magnétiques des musiques « drones », dévoilant une matière sonore qui emplit « physiquement » l’auditeur.
Quasi dans le noir, l'atmosphère très cosmique de la pièce s'impose, science fiction en décor; des détonations atomiques ébranlent l'espace et leur réverbération tétanise. Fréquences et vibrations émeuvent créant un univers, une ambiance enveloppante. Salves et éclats, jaillissement d'éruption, sirènes langoureuses se dessinent et s'étirent, engourdies. Puis s'élèvent et hurlent leurs cris stridents. C'est la guerre , le cataclysme, étoilé de sons aigus. Vésuve, Etna en ébullition, coulée de lave. Sirènes portuaires, éparpillement des sonorités, éruption pour toile de fond

Un concert détonant, plein de finesse et de sons électroacoustiques bordant les interprètes, brillants, concentrés et intimement habités par les variations multiples de ce répertoire à découvrir absolument pour l'investigation de nouveaux territoires d'écriture de la musique d'aujourd'hui!

A Aedaen Galerie le 9 MARS

Keiko Murakami, flûte
Philippe Koerper, saxophone soprano, ténor et alto
Gilles Grimaître, synthétiseurs
Eliyah Reichen, ingénieur du son

"Les amants très passés"! Performance "Latex, reflex flex!" Charras/ Lelong !






Galerie Christophe Tailleur
Exposition: "Rêves ou fantasmes"
Performance de Geneviève Charras le 8 Mars "Latextur" !

photos Robert Becker

vendredi 8 mars 2019

"Exact Music" : ça percute au Conservatoire ! L'image sonore, force de frappe de Damien Fritsch !


Il fallait franchir le seuil du bastion de gré rose, convaincre et séduire l'équipe
pédagogique du Conservatoire de musique et de danse de Strasbourg, pour oser et réussir à faire un film, un documentaire de création sur le processus d'apprentissage de la percussion...à Strasbourg!
Damien Fritsch l'a fait, armé de patience, de doigté, de savoir être avec l'univers musical et ceux qui apprennent à s'y coller, à s'y confronter. Corps et âme, jeunesse et opiniâtreté.

Car ce sont trois protagonistes, jeunes "apprentis" instrumentistes qui sont ici les "anti-héros" d'une narration filmique qui sourd de la musique et de son apprentissage. Trois personnages qui jamais ne jouent leur rôle mais qui sont "la musique" avant de la fréquenter en amante, démon, mante religieuse qui happe et séduit! Ravis et capturés , comme ces images dérobées à bon escient par un chasseur à l’affût !

Trois visages et corps , trois pensées en mouvement qui se rejoignent dans une même passion dévorante et studieuse. Accompagnés par leurs "professeurs", maitres et enseignants épris de bienveillance et de respect-Emmanuel Séjourné et ses confrères complices-, ils vont , tels des explorateurs parcourir leur cursus, très physique, organique pour accéder à la félicité de l'interprétation.
Guidé de baguette de maitre, chacun va trouver sa voie, galvanisé par sa propre recherche, son doute, ses tâtonnements, hésitations, ou renoncements
Dès la première image on adhère au style du réalisateur:un jeune homme plantureux pousse son xylophone dans un couloir sinueux, dans des tons bleutés, lui-même vêtu de cette couleur d'espoir et d'élévation.
Mais ce n'est pas l'autoroute qu'il fréquente, c'est le chemin de l'âne où il peut goûter à maintes fragrances, butiner et récolter le nectar musical de sa pratique, boostée vers l'inventif et l'altérité, la personnalité et la rigueur
De fantaisie aussi, il sera question pour eux, de questionnement, de dialogue et d'échange jamais unilatéraux avec leurs mentors-référents
Damien Fritsch pénètre cet univers privé, complexe et réservé avec franchise, audace et respect A l'écoute, devançant parfois l'intrigue qui se fait et se révèle sur le tas dans la spontanéité de ce qui se passe, face à la caméra discrète qui se trimbale une année durant dans les couloirs, les salles de travail. Jamais d’effraction ni de viol dans cette approche, huis-clos confidentiel d'un monde de labeur et de créativité.


Exacte musique
Le métier s'apprend, s'apprivoise et combat avec ces jeunes pensées et corps en mouvement
Si la danse est omniprésente ici, au travail comme dans la série d'André S. Labarthe "La danse au travail", elle passe à travers les paroles et les corps pour être musique vivante, gestes précis pour épouser, faire jaillir les sons, créer l'énergie du geste musical
Le son est envahissant dans cette ode à Terpsichore et  Apollon :  la musique réside aussi dans l'énergie du montage, la lumière qui va d'un univers plutôt froid à une résolution chatoyante, chaleureuse, gaie et joviale en fin de parcours du combattant Dans des nuances de coloriste, le cromalin-pantome  est alchimie des couleurs
Les espaces du conservatoire sont autant d'espaces mentaux à parcourir avec les jeunes élèves que l'on surprend à échanger, à réfléchir, à apprivoiser caisses claires ou timbales résonnantes.
La "musique au travail" pour ces MOF qui savent que leur destinée professionnelle leur appartient corps et âme.
Et quand des moments de pause, de détente Alexander, rythment le film, on respire avec eux en empathie dans cette épopée folle du savoir-être, savoir faire jamais formaté.
Méthode efficace puisque chacun trouve sa voie, sa place dans la communauté musicale qu'il choisit aiguillé par ses accompagnateurs bienveillants, artisans de la passation: les professeurs!
Tout trois plein de verve, de ferveur, d'originalité quant à leur façon de transporter ces jeunes vers leur identité artistique


La musique rivée au corps- caméra : micro-sillon poly -sons!

Ce film musical, partition, composition originale pour musique de chambre, vouée à l'orchestration de l'art des sons, est un bijou du genre.
Images-mouvements, sons polissons, poly phonie des couleurs qui viennent comme dans un tableau de Klee, Kandinsky ou Kupka   faire résonner la tectonique des masses sonores, des frappements, des caresses des baguettes, des mains sur la peau des instruments qui résonnent, vibrent et frissonnent
Vibrations des effets lumineux qui entraînent dans les rêves de chacun: les séquences fluorescentes, telles des clips vintage où chacun vit son fantasme, sont dignes d'un voyage sidéral sur tapis volant
La dure réalité des examens, présente entre les portes qui s'ouvrent et se ferment derrière les candidats se fait dramaturgie naturelle dans l'écriture scénaristique. Jamais de scènes en trop, ni d'immersion abusive dans la vie protéiforme d'un conservatoire
On reste auprès de Cédric, Clément et Elise au plus juste milieu de leur vécu d'artiste, d'élève, d'apprenant confronté au doute et à la félicité de la réussite!
Un film OVNI dont le trans-genre indéfinissable oscille entre intime-extime pour le plus grand partage, cum panis, en bonne compagnie!



Un conservatoire concertant!
Pas de formol ici, mais un bocal agité , bain de jouvence salvateur pour faire surgir un élixir bien distillé de la jeune génération d'interprète!
Des hommes et des femmes du "milieu" entourés pour mieux diverger et entreprendre!
Une "exacte musique" des corps filmés en contre-plongée, chaloupant, dansant, émouvants de fragilité et de détermination
Filmer la musique pour un tableau à la Kupka,  un studio lumineux à la Degas, une page de la "Ballerine" de Gunter Grass: Damien Fritsch ,peintre des musiciens au travail! Réalisateur et cinéaste de l'amour qu'il voue aux êtres humains sur leurs traces et signes d'existence sans fard !
Il frappe fort et ré-percute sons et frissons sur la peau du monde musical

Bravo à Ana Films et à tous les bâtisseurs de ce moment intense de musique pour tous !